L’engagement social des militants étudiants. Pour une reconnaissance des acquis pédagogiques.

Quelle que soit la couleur des petits carrés que nous pourrions porter, nous devrions tous convenir que, depuis plus de quatorze semaines, des milliers de jeunes du Québec ont fait preuve d’un engagement social vraiment extraordinaire.

Dans les deux camps du conflit, il s’est trouvé un grand nombre de jeunes qui ont choisi de briser le carcan de l’individualisme pour fondre leur bulle personnelle dans la plus grande bulle de la collectivité et dépasser le simple calcul du rapport coûts/bénéfices d’une comptabilité individuelle. Ils en sortiront tous gagnants et enrichis. Et nous aussi.

Selon le discours du gouvernement, ce mouvement sans précédent n’est rien d’autre qu’un gâchis et un gaspillage. Pour nous, professeurs ou citoyens de tous horizons, il s’est au contraire avéré, pour la jeune génération, l’occasion d’un développement personnel et collectif qui est porteur de tous les espoirs pour l’ensemble de la société. Nous en remercions d’ailleurs monsieur Charest de tout cœur car ce sera le plus bel héritage qu’il nous aura laissé.

Plus que dans n’importe quel cours ordinaire, des milliers de jeunes ont su tirer profit de cette occasion pour développer en accéléré leurs aptitudes et pour acquérir de nouvelles compétences dans tous les domaines d’activité. Or, dans les collèges et les universités du Québec, il existe des politiques de reconnaissance des acquis qui se font en dehors du cadre strictement académique. Nous demandons instamment aux directions pédagogiques de ces institutions d’ouvrir largement la porte à la reconnaissance officielle de ces multiples acquis par l’octroi de crédits de cours.

Il est facile d’imaginer les hauts-cris poussés dans nos radios-poubelles et chez certains chroniqueurs d’autres médias si une telle idée parvenait à leurs oreilles mais on peut espérer que ces cris se fondent dans le plus vaste tintamarre et que le bien-fondé de notre proposition l’emporte aux yeux des dirigeants de nos institutions d’éducation.

Carlos Manzi et Denis Blondin, tous deux avec une longue expérience de l’enseignement de l’anthropologie.

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Sorry kids !

Mine de Shefferville, 1998

Le gouvernement de Jean Charest a créé le Fonds des Générations en 2006.  Il est censé y verser chaque année des sommes destinées à compenser le passif laissé par les Baby-Boomers aux générations qui suivent, c’est-à-dire essentiellement la dette publique. Dans le discours du budget du 20 mars dernier, le ministre des finances Raymond Bachand a promis de verser encore de l’argent dans ce Fonds mais seulement lorsque l’équilibre budgétaire aura été retrouvé.

Alléger un tant soit peu la dette pourrait sans doute faire une légère différence dans les finances publiques des années qui suivront, mais est-ce vraiment là une façon responsable de planifier un meilleur héritage à laisser à nos enfants?

Au delà des chiffres qui apparaissent dans les colonnes de la dette, il y a l’ensemble des choix qui sont faits par la classe politique et générationnelle qui est au pouvoir. Ce qu’on observe dans les faits, c’est plutôt une série de décisions qui visent à liquider au plus vite tout ce qui pourrait être rapidement vendu au plus offrant dans le but d’équilibrer à court terme le budget.

Ce gouvernement, qui a créé en grandes pompes un Fonds des générations, est aussi celui qui fait tout ce qu’il peut pour orchestrer la vente la plus rapide possible de nos réserves de gaz de shiste dans la vallée du Saint-Laurent, et de l’ensemble des réserves minières que recèle le Nord du Québec. Et tout cela au mépris des incontrôlables méfaits causés à l’environnement, au mépris des populations des territoires convoités, tout particulièrement les Premières Nations qui habitent les territoires nordiques depuis des millénaires,  et au mépris de l’ensemble des Québécois des générations qui suivent et qui hériteront de terres dévastées, de cours d’eau et de nappes phréatiques pollués, et du simple souvenir d’un territoire autrefois riche.

Serait-il possible que nous envisagions, ne serait-ce qu’un instant, de préserver l’essentiel de ces richesses pour compenser l’énorme dette qui sera léguée aux générations qui suivent?

Notre gouvernement et toute la société qui le tolère semblent se comporter exactement comme un cultivateur qui aurait décidé de vendre sa terre au spéculateur le plus offrant pour pouvoir s’acheter une Winnebago et aller passer ses hivers dans le sud plutôt que de la conserver pour la laisser à ses enfants. Cette façon de planifier la jouissance immédiate semble s’inspirer exactement de la philosophie d’un mouvement, apparu chez nos voisins des États-Unis, et réunissant des gens dont le but ultime est de dépenser le dernier dollar qu’ils possèdent avant de mourir. Un mouvement qui  a au  moins le mérite de s’afficher tel qu’il est, sous le nom de « Sorry kids ! ».

Dans le contexte actuel, une telle philosophie de la vie prend une allure particulièrement cynique, au moment où le même gouvernement a décidé, sous prétexte de mieux financer l’éducation, d’augmenter de 75% les contributions des étudiants et de leurs parents mais sans toucher aux impôts de tous ceux qui profitent actuellement des avantages de leurs diplômes universitaires.

Peut-être le gouvernement Charest versera-t-il dans le Fonds des générations les 700 millions qu’il aura soutirés aux étudiants et à leurs parents s’il réussit à gagner la partie de bras de fer qu’il mène avec eux.

Denis Blondin

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L’idée d’indépendance du Québec est-elle morte?

L’idée d’indépendance politique du Québec semble présentement aussi vieillissante que la génération de babyboomers qui l’a portée. Derrière cette idée, il y a cependant une réalité, celle d’un peuple qui se conçoit comme différent de ses voisins, et cette réalité n’est ni morte ni vieillissante, même si elle est aussi menacée de bien des manières. Alors quoi faire maintenant?

Après l’enterrement du Bloc Québécois et devant l’agonie du Parti Québécois, le nouveau parti CAQuiste, poussé par des sondages à faire rêver, vient à peine de sortir de son nid. Avec la mise entre parenthèse de l’idée d’indépendance pour dix ans comme principal programme politique, on ne peut cependant pas dire qu’il offre une voie consistante de renouveau.

En tout cas, l’électorat du Québec, lui, semble loin d’avoir fait son nid dans le giron de la CAQ, pas plus qu’il ne l’avait fait dans celui de l’ADQ. Ce même électorat, qui vient de jeter Gilles Duceppe aux poubelles de la politique fédérale, le verrait bien comme premier ministre du Québec, à la tête du PQ. Pour une valse musette, c’en est tout une.

Une élection culturelle.

Pour moi, l’élection des 58 députés du NPD au dernier scrutin fédéral a été une élection culturelle, une sorte de happening collectif, plus proche de l’œuvre d’art que l’action politique. Elle n’avait strictement rien à voir avec le contexte économique et avec les programmes politiques des partis. Cette élection a tout d’une stépette, dans le plus pur style de Gilles Vigneault à la fin d’une chanson.

Dire cela peut aussi avoir l’air d’une simple stépette. Et pourtant, je pense qu’avant et au fond de nos institutions politiques, économiques ou sociales, il y a réellement une culture, le siège de notre âme collective.

Je ne prétends pas être capable de décrire cette culture mais je crois savoir pourquoi nous, les Occidentaux, sommes si incompétents dans la prise en compte de cette réalité, tout comme nous semblons avoir ignoré jusqu’à l’existence même de l’inconscient individuel jusqu’à ce que Freud nous le fasse entrevoir.[1] C’est que notre propre culture (occidentale) repose sur des fondements qui en sont la négation la plus radicale, à savoir l’individualisme et le matérialisme. Or une culture est une réalité qui est sociale plutôt qu’individuelle et mentale plutôt que matérielle. Nous ne reconnaissons de réalité mentale que celle de l’individu mais ce n’est pas parce que nous ignorons ou nions la culture (pour nous) que nous aurions réussi à nous en affranchir pour devenir réellement de simples « individus », conformément à notre mythe occidental.

Et l’indépendance politique?

Pour en revenir à la question de notre indépendance nationale, il faudrait d’abord se demander pourquoi nous ne l’avons jamais vraiment choisie, ni en 1995, ni en 1980, ni avant. Peut-être étions-nous suffisamment conscients du fait qu’il était plus intéressant pour nous de faire partie du groupe dominant au sein du plus grand empire de l’époque, l’empire anglo-saxon, plutôt que de risquer d’être relégués à la classe des exclus ou des dominés, à l’instar de cette Amérique latine tout aussi européenne que nous dans ses sources. Bref, parce que notre identité d’Occidentaux était plus lourde que notre identité de Canadiens-français ou de Québécois, et parce que l’une et l’autre pouvaient cohabiter.

La question de l’identité est au cœur même du problème soulevé ici. Or, pour l’espèce humaine, le fait de créer des identités culturelles distinctes de celles des voisins est aussi fondamental que le fait de parler. Or nous ne serons jamais une espèce unilingue.

L’identité est une bibitte difficile à tuer. Qu’on pense seulement à la résistance manifestée, après plus de cinq siècles de conquête, par les peuples autochtones des Amériques, au prix de vies vécues dans la misère et le mépris. Alors qu’une simple abdication de la foi identitaire aurait suffit pour garantir une vie de gens riches et choyés (au moins pour ceux du Canada).

Pour nous, Québécois occidentaux riches et choyés, ces exemples n’ont rien pour nous séduire mais, dans les replis de notre conscience culturelle, nous ne sommes pas différents. Dès lors, si les circonstances nous permettent d’accéder à l’affirmation politique de notre identité sans avoir à subir les conséquences néfastes de l’exclusion ou de la marginalisation, nous n’hésiterons pas à la saisir.

À court terme, l’affirmation de la vraie identité du ROC, depuis que le gouvernement Harper en canalise l’expression, est certainement un facteur qui suscite la consolidation de l’identité québécoise. Car l’identité est une valse qui se danse à deux et qui carbure à l’opposition. Or les Canadiens du ROC semblent en train de vivre leur révolution tranquille pour devenir ce qu’ils sont vraiment, en suivant le fil des valeurs inscrites au plus profond de leur culture.

À plus long terme, ce sont aussi les paramètres globaux de la société occidentale qui pourraient bouger assez radicalement, dans la mesure où un nouveau contexte de mondialisation vient remettre en question la domination de l’Occident et les modalités de son affirmation identitaire. Dans ce contexte, ce qui sera déterminant pour nous, ce sont les destinées politiques des autres minorités nationales à l’intérieur même du bloc occidental, principalement celles des Catalans, Basques, Irlandais, Flamands, etc. Tous ces peuples s’accommodent depuis longtemps de statuts de minorités nationales et rien n’empêche que ce genre d’accommodement raisonnable soit aussi notre destin pour un temps indéfini. Mais les choses sont peut-être en train de changer lorsque même les peuples de la tranquille Belgique flirtent avec le divorce.

Car les identités ne disparaissent pas facilement : elles ne font que se déplacer dans une hiérarchie des identités. Elles peuvent s’additionner mais pas se soustraire. Sauf en cas de génocide.

Dès lors, il est tout à fait possible que nous continuions encore longtemps à ranger notre identité québécoise derrière nos identités canadienne, nord-américaine ou occidentale mais je doute que nous puissions faire le choix de disparaître pour nous fondre dans une autre identité. Nos désirs d’affirmation politique peuvent se faire plus silencieux pour un temps mais cela ne signifie pas qu’ils aient vraiment été asphyxiés.

Quoi faire maintenant?

Quant à la question de départ, je veux bien qu’à plus court terme, nous cessions de débattre en permanence de constitution ou de référendum mais cela ne signifie pas que rien d’autre n’est possible. Alors quoi faire?

D’abord, préserver et surtout promouvoir l’usage du français.

Ensuite, continuer à développer une culture et des institutions qui s’inspirent de notre âme collective et qui lui donnent une expression, de façon à alimenter le dynamisme culturel qui pourra inciter les immigrants à participer à un projet commun de société.

En même temps, continuer à conquérir notre autonomie dans tous les domaines : économie, diplomatie, énergie, arts, finance, systèmes sociaux, etc.

Enfin, sur le plan strictement politique, élire au Québec des gouvernements qui priorisent ces axes de développement. Et au fédéral, ne surtout pas refaire l’erreur de militer dans la construction d’un utopique Canada qui serait bilingue et biculturel, tel que Trudeau nous en a fait miroiter le rêve. N’importe quelle autre stépette fera l’affaire.

Et l’indépendance politique suivra, peut-être. Si elle doit venir, elle viendra comme un couronnement, alors que nous pensions qu’elle devait servir d’instrument pour fabriquer la société qui nous ressemble. Et elle pourrait bien venir de notre vivant.

Denis Blondin, anthropologue

denisblondin.wordpress.com


[1] Découverte majeure, en effet, mais qui a aussi eu l’effet pervers de nous faire assumer que l’inconscient serait une réalité strictement individuelle.

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Khadafi et Ben Laden : la normalisation de l’assassinat politique.

Dans la même semaine, nous apprenons que l’OTAN a tenté d’assassiner le colonel Mouhammar Khadafi en bombardant sa résidence et qu’un commando de la CIA a bel et bien réussi à assassiner Ousama Ben Laden.

Certains commentateurs ont discuté de la pertinence politique d’exécuter Ben Laden plutôt que de le capturer. D’autres se sont questionnés sur l’à-propos de publier ou non les photos du défunt ou d’avoir largué son cadavre à la mer[1]. J’ai même entendu une dame déplorer sur les ondes radio-canadiennes que le cadavre d’Oussama Ben Laden n’ait pas été ramené aux États-Unis en guise de trophée. Je n’ai cependant entendu personne remettre en question la légitimité ou la moralité de l’assassinat politique comme pratique établie.

À mon point de vue, qu’il soit ou non qualifié de « politique » et endossé par la population et par les médias, un assassinat reste un assassinat, au même titre que celui commandé par la mafia ou par un rival jaloux. Et je refuse d’y souscrire, ne serait-ce que de façon silencieuse.

Il arrive que les circonstances rendent impossible l’arrestation d’un criminel et son jugement devant une cour mais les autorités états-uniennes ont confirmé le fait que Ben Laden n’était pas armé et qu’il s’agissait par conséquent, sans le moindre doute, d’une exécution commandée et réalisée sans procès autre que celui de l’opinion publique. Comme aucune règle de droit national ou international n’a été respectée, on doit en conclure que les dirigeants du monde seraient au-dessus des lois. « La loi, c’est moi », affirme ainsi Barak Obama, comme l’avait fait Louis XIV avant lui mais Louis XIV ne prétendait pas avoir été élu et diriger une société démocratique.

La pratique de l’assassinat et sa promotion.

D’autres présidents des États-Unis ont commandé ou approuvé des assassinats politiques. Probablement la majorité d’entre eux, en fait. Cependant, s’ils n’ont pas toujours nié la chose ou feint de n’y être pour rien, aucun ne l’a revendiqué avec autant de force et de visibilité que Barak  Obama, qui a choisi d’en faire un méga-spectacle médiatique, en écartant la traditionnelle décence de l’hypocrisie. Peut-être Obama aura-t-il ainsi assuré sa ré-élection mais il s’est placé exactement au même rang que son prédécesseur avec, en prime, un supplément de cynisme affiché.

À mon avis, le comble de l’horreur a été atteint avec la publication, par la Maison Blanche, de photos où l’on peut voir Barak Obama, Hillary Clinton, Joe Biden et un certain nombre d’autres privilégiés profiter en direct, sur leur grand écran, du spectacle de l’assassinat[2]. J’avoue avoir beaucoup de mal à comprendre qu’une scène d’une telle portée ait été rendue publique. Comme si le simple fait qu’elle ait réellement eu lieu et que nous en soyons informés n’était pas déjà assez immoral. Comme si nous n’avions pas déjà tressailli, au fil de certains romans  ou films de fiction, à l’idée que certains maniaques richissimes se délectent des images d’êtres humains assassinés ou torturés en direct.

Peut-être la publication de ces photos, qui auraient normalement dû rester confidentielles, était-elle précisément une tentative pour normaliser encore plus un comportement d’une telle aberration. Pour couronner le tout, il ne manquerait plus que la diffusion planétaire des vraies images de l’exécution, celles dont a pu se délecter le club sélect de la Maison Blanche. Nous pourrions alors faire aussi des arrêts sur image, des zooms ou des ralentis, et communier pleinement à ce rituel, comme l’ont fait, avant nous, bien d’autres populaces massées pour assister aux bûchers de l’Inquisition ou aux démembrements sur la place publique.

Khadafi a survécu, mais…

Quant à la tentative d’assassinat de Khadafi, une opération qui a entraîné la mort de son fils et de ses trois petits-enfants, elle aura bien vite été balayée dans le flot de l’information, tout particulièrement dans un tel contexte médiatique. Mais même en d’autres circonstances, je doute que bien des voix se soient élevées pour protester. Après tout, le visage de l’OTAN nous est parfaitement inconnu, comme celui du fils ou des petits-enfants du Méchant, et la respectable institution a décrété qu’elle avait ordonné le bombardement non pas d’une résidence mais d’un « poste de commandement », ainsi que l’ont répété docilement les médias occidentaux. Il semblerait que nous soyons en guerre sans déclaration et que la guerre suspend toutes les règles ordinairement respectées dans une société de droit.

Nous savons tous que l’assassinat politique est depuis longtemps une pratique établie et approuvée par les dirigeants des « grandes puissances » mais il semble bien que, cette semaine, cette pratique soit sortie de la clandestinité pour revendiquer le statut de l’exploit le plus digne d’admiraton. Je ne peux que le déplorer et le dénoncer. Et si Ben Laden ou Khadafi ont peut-être eux-mêmes commandé des assassinats politiques, je ne vois pas en quoi ils seraient différents d’Obama, si ce n’est qu’ils ne sont pas du même camp.

Que la société ait depuis longtemps fait éclater les cadres de la vie locale pour tenter de s’établir à une échelle internationale ou planétaire, cela ne devrait pas inverser le sens des idéaux ou des principes sur lesquels nous avons fini par asseoir, du moins en principe, nos institutions et notre vie sociale. Le fait que tel ou tel criminel soit plus ou moins honni ne devrait pas suffire à justifier que l’on remplace les procès par la vindicte populaire.

À l’intention de ceux ou celles qui voudraient balayer sous le tapis le point de vue que je défends ici, en supposant que je serais un sympathisant de Ben Laden ou de Khadafi, je précise qu’il n’en est rien.


[1] Le journal Le Monde, comme la majorité des médias, a préféré reprendre les bulletins diplomatiques états-uniens et rapporter que le cadavre de Ben Laden avait été « enseveli » en pleine mer.

[2] Cette photo, réalisée par le photographe Pete Souza, a notamment été publiée par Le Figaro (3 mai 2011).

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La religion est-elle un virus qu’on risque d’attraper à la garderie?

L’État québécois vient d’annoncer des mesures pour interdire l’enseignement de la religion dans les Centres de la petite enfance et les garderies subventionnées. Cette annonce suscitera divers types de réactions mais pour le moment, tout porte à croire que le consensus de la majorité s’accorde avec une telle initiative, dans la foulée du mouvement de laïcisation de l’État. L’Opposition officielle est même d’avis qu’elle ne va « pas assez loin ». Cette décision n’est cependant pas sans soulever certaines questions.

En principe, la religion fait partie des grandes catégories universelles de la vie sociale, tout comme le langage, l’économie, le politique, la parenté, l’art, le mythe, etc. On imagine mal qu’on puisse interdire à des adultes vivant en compagnie de jeunes enfants de leur enseigner l’art, l’économie ou le langage. Il faudrait alors leur interdire tout contact avec ces enfants. Est-ce si différent pour la religion?

On peut sans doute interdire le financement étatique de cours donnés d’une manière trop formelle mais on se leurre si on rêve d’interrompre ainsi la transmission des cultures ou des religions.

Pourquoi en sommes-nous venus à adopter collectivement une telle attitude de rejet ou de méfiance concernant « la religion », comme s’il s’agissait d’une sorte de virus dont il fallait prévenir toute contamination dans nos rapports avec de jeunes enfants. Pourtant, personne ne niera que la culture québécoise a pris forme dans le creuset de la religion catholique et que la liberté de religion compte parmi nos droits les plus fondamentaux, tels qu’établis dans nos Chartes.

Au-delà de la difficulté à définir ce qui peut s’appeler « religion », il faut surtout tenter d’identifier ce que nos politiciens et nos porte-parole de l’opinion publique ont en tête quand ils souhaitent limiter l’enseignement de la religion. On évoque souvent notre petite histoire de société dominée par l’Église catholique mais nous n’en sommes plus là. Monseigneur Ouellet aura beau avoir tenté de faire trembler tout le Québec avec ses admonestations, l’histoire de nos rapports avec le catholicisme ne suffit pas à expliquer une telle allergie à la religion.

Soyons honnêtes : ce qui suscite nos plus sincères élans de résistance, c’est le spectre des religions des Autres.   C’est en réaction à ces religions, ou à ce que nous en imaginons, que notre nouvelle laïcité est invoquée pour tenter d’interdire ou de voiler ces manifestations non désirées, en n’oubliant pas d’inclure (la plupart du temps) le crucifix dans la liste des interdits.

Il y a aussi au Canada un contexte particulier de connivence entre les Conservateurs au pouvoir et certains milieux réactionnaires et imbibés de « religion », proches parents de nos voisins états-uniens. Cela contribue sûrement à alimenter les inquiétudes au Québec, même s’il ne s’agit pas de religions venues d’ailleurs. Mais il y a nos fantasmes et il y a la réalité. Si Éric Duhaime, un co-fondateur du réseau Liberté-Québec, a déjà évoqué « l’agenda islamiste » d’Amir Khadir, cela a surtout servi à faire rigoler Infoman.

Quoi qu’il en soit des diverses sources de nos fantasmes collectifs, le fait de cibler les garderies comme lieu privilégié d’intervention de l’État peut également laisser songeur. Des enfants de 2 à 5 ans courent-ils de sérieux risques de contamination religieuse si on leur raconte des histoires de Jonas dans la baleine, des trois rois Mages, des miracles d’un Jésus qui change de l’eau en vin, ou quelque autre version des histoires racontées aux enfants musulmans, juifs ou bouddhistes?  Je me permets d’en douter. Mon sentiment est que des histoires sont des histoires, des rituels sont des rituels, quelle que soit l’étiquette « religieuse » ou « laïque » qu’on voudra bien leur apposer.

Le problème réel que nous devons tenter de bien cerner, c’est celui de la cohabitation entre la majorité québécoise et des communautés culturelles qui sont très différentes de cette majorité et très différentes entre elles. Mais comme la majorité se définit autrement que par sa propre religion, pourquoi cette catégorie semble-t-elle si importante à ses yeux?

Pour nous, Québécois et plus largement Occidentaux, il semblerait que cette étiquette de « religion » en soit venue à désigner tout ce qui, dans les cultures exotiques, nous apparaît comme irrationnel, et par conséquent comme étant voué à demeurer à jamais incompréhensible pour les êtres rationnels que nous croyons être. Mais il s’agit bien là d’une croyance propre à notre culture car, en réalité, les prières ou les chants liturgiques des Autres ne sont ni plus ni moins rationnels que les nôtres.

L’étiquette de « la religion » a en quelque sorte remplacé l’ancienne notion de « race » en tant que creuset imaginaire de l’altérité. Elle s’en distingue néanmoins d’une façon essentielle, en ce qu’elle est clairement perçue comme étant culturelle, c’est-à-dire transmissible par apprentissage, tandis que le fantasme de la « race » était pensé comme se transmettant d’abord par le sang (i.e. le biologique) et il a donné lieu à des politiques aussi inimaginables que la « Solution finale ».

La nouvelle directive à l’intention des garderies subventionnée n’a rien d’une tentative de génocide culturel et n’a nullement un portée comparable à la politique des pensionnats indiens mise en œuvre au Canada ou en Australie, mais elle s’inscrit néanmoins dans la même logique : tenter de restreindre ou de ralentir la transmission des cultures considérées comme trop étrangères à celle de la majorité dominante.

En pratique, une telle politique est vouée à l’échec, parce que les enfants en question auront bien d’autres occasions d’assimiler la culture de leur communauté.

Peut-être le véritable objectif de cette politique est-il ailleurs, soit de dire à la population de culture majoritaire que son gouvernement s’occupe de la préserver contre la pénétration culturelle des Autres, même s’il maintient une politique d’immigration importante en termes d’effectifs. En ce cas, il ne faudrait pas ignorer que ce genre de message est aussi véhiculé auprès des autres communautés, et qu’il risque fort de produire l’effet inverse de ce qui était souhaité. Les cultures humaines obéissent aussi à des mécanismes identitaires et elles ont généralement tendance à réagir à la menace par une plus grande détermination dans leur désir de survie.

Pour tenter d’aller au-delà de nos peurs et de nos fantasmes, l’essentiel est peut-être de faire la distinction entre la religion en tant que pratique culturelle universelle – au même titre que l’art, le rituel, le mythe, la technique, l’économie, etc. –  et ce qu’on appelle aussi la « religion » mais qui a plutôt été transformé en idéologie, après avoir été instrumentalisée par des partis, des États ou des Empires, et insérée dans l’arsenal de leurs moyens de domination (armées, argent, médias, institutions économiques et politiques, etc.).

Dans de tels contextes, les « religions » peuvent contribuer à des opérations de destruction, comme ce fut le cas lors de la conquête des Amériques. Mais le revolver en plastique utilisé comme jouet a beau ressembler à une vraie arme, sa réalité n’en est pas moins radicalement différente.

Si notre véritable objectif est de réussir à mieux harmoniser nos rapports sociaux entre les diverses communautés culturelles et la société d’accueil, l’interdiction n’est peut-être pas la voie la plus efficace, même lorsqu’elle prétend s’appliquer à tout le monde en toute équité. Il serait plus profitable de chercher à comprendre la réalité de nos différences culturelles plutôt de la traiter sur la base de nos fantasmes. Et pour cela, c’est la multiplication des échanges directs qui reste la voie la plus sûre.

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« Trop d’État et pas assez de liberté » – Pourquoi les appels de la nouvelle Droite québécoise ratissent-ils si large?

En entendant les ténors de la droite québécoise clamer leur principal slogan, « Trop d’État et pas assez de liberté individuelle », beaucoup de gens se sont sentis visés juste. On a vu les intentions de vote pour un parti purement virtuel faire sonner la cloche des sondages à plus de 39% (CROP, octobre 2010) et les créateurs du Réseau Liberté-Québec n’en reviennent pas de leur succès. Mais dans notre histoire, la « liberté » est un étendard qui a été brandi par la Gauche bien avant la Droite. Est-ce bien de la même liberté qu’il s’agit? Et pourquoi ce mythe trouve-il tant d’échos actuellement, chez des gens qui ne partagent pas nécessairement leurs réelles orientations politiques?

Les accoutrements de la liberté

Pendant les dizaines de millénaires où les humains ont vécu en petites communautés sur d’immenses territoires, la notion de liberté n’avait probablement aucun sens. Elle était comme l’eau pour les poissons. Pour ceux qui se sont retrouvés soumis aux dictats d’un tyran ou d’un propriétaire, elle en avait sûrement beaucoup. Cette liberté-là, synonyme d’affranchissement, est encore loin d’avoir été conquise pour tous les humains. En même temps, pour la fraction riche de l’humanité qui préfère se penser comme « libre », la liberté des affranchis a complètement perdu son sens et elle en a revêtu de nouveaux.

Le plus répandu de ces nouveaux habits de la liberté, c’est l’élargissement de l’éventail des choix.  Combien de marques et modèles de shampoing, d’antisudorifiques ou de rouge à lèvres nous sont proposés dans une pharmacie Jean Coutu? Malgré le gaspillage découlant de cette conception de la liberté, on peut penser que le niveau général de bonheur pourrait s’en trouver rehaussé, grâce aux 250 programmes d’études de premier cycle à l’Université de Montréal ou aux 500 canaux sur le cable.

Ce créneau de la liberté ne souffre cependant pas que d’inflation, il conduit aussi à d’autres dérives. C’est ainsi que la liberté en vient à désigner le privilège, c’est-à-dire la possibilité de faire des choix que tout le monde ne peut pas se payer : l’école privée, la clinique privée, la police privée, etc. Petit à petit, la liberté en vient à désigner la possibilité de dicter ses volontés aux autres. C’est la liberté du renard dans le poulailler, selon l’expression bien connue.

Le prix de la liberté moderne

Ce dont les citoyens des sociétés riches ne semblent pas nécessairement conscients, c’est qu’en optant pour une liberté définie par l’élargissement des choix, ils ont aussi hérité d’une multiplication des contraintes qui viennent réduire la liberté. Ce sont des contraintes différentes de celles de la servitude ou de l’esclavage mais leur accumulation pourrait finir par peser aussi lourd. Plus lourd parfois que les gains en liberté réalisés avec l’élargissement des choix.

Ces contraintes sont de trois types. D’abord, il y a évidemment les innombrables lois, règlements, normes, obligations ou contrôles émanant de l’État et de toutes les administrations publiques. Qu’on pense seulement aux lois de l’impôt, aux normes de construction ou de rénovation.

La volonté de contrôle n’est cependant pas réservée aux agents de l’État, car les administrations privées baignent dans la même culture, même si leurs pouvoirs sont plus dispersés. Que ce soit à titre d’employés ou de clients, nous leur sommes également soumis. Qu’on pense seulement à nos contrats d’assurances ou de téléphonie cellulaire, aux services financiers offerts par les conseillers financiers de nos banques. Dans les registres de la bureaucratie publique et privée, chacun d’entre nous aurait bien des expériences à raconter quant à l’application de normes loufoques ou absurdes.

En plus du pouvoir des institutions, il y a aussi un autre niveau de contraintes, plus inconscient et plus subversif. C’est celui de notre culture intériorisée, qui nous soumet également à d’innombrables normes, obligations et contrôles. C’est la liste de tous les « Faut que ». Par exemple, aucune loi ne nous oblige à décorer la maison pour l’Halloween, à conduire les enfants à des cours de ballet ou de hockey. Parce qu’il fait aussi l’objet d’une inflation ou d’une dérive, ce genre d’obligations ressenties peut finir par peser très lourd dans le bilan subjectif des contraintes à notre liberté.

Liberté de la Droite ou liberté de la Gauche?

Historiquement issus de « la Gauche », les appels à la liberté ont été accaparés par la Droite et traduits dans un appel à la mise au pas de l’État – une transformation déjà réalisée dans la plupart des pays du « Tiers-Monde ». Dans notre propre société, il est impossible de quantifier le poids des contraintes émanant de l’État et celui des autres institutions (corporations privées, syndicats, associations, etc.) mais il est clair qu’elles baignent toutes dans la même sauce. Quant à nos bilans inconscients, ils ne sont nullement liés à nos orientations politiques mais c’est peut-être l’impact de ces dérives dans nos mémoires inconscientes qui nous rend aussi sensibles aux appels de la Droite en faveur de « la liberté ».

Peut-on penser que les orientations proposées par la Droite contribueraient à restaurer nos libertés émoussées?

Cette Droite lucide rêve surtout de privatisations. Il est certain qu’un double réseau d’écoles ou de cliniques contribue à élargir les choix – ceux des riches. Cependant, l’expérience montre que les régimes publics, comme Hydro-Québec ou l’assurance automobile pour les personnes, sont plus efficaces et coûtent moins cher aux utilisateurs, tout en augmentant la richesse collective et en réduisant la facture globale des impôts.

La Droite rêve aussi de PPP. Or c’est justement de là que viendront sans doute les prochains sommets de bureaucratisation et d’absurdité. Un indice: déjà, le contrat de privatisation du métro de Londres occupe 135 volumes, totalisant 28,000 pages. Et les passages coûtent presque six dollars, ce qui réduit la liberté de pas mal de monde.

Le principe de l’utilisateur-payeur est un autre slogan de ce programme. On peut toujours multiplier les compteurs d’eau ou les postes de péage mais il y a un coût supplémentaire à ce beau principe. Comment faire payer chaque utilisateur d’un service public sans ajouter de lourdes et coûteuses structures bureaucratiques pour la collecte des paiements? Les formulaires d’impôt ne sont-ils pas déjà ridiculement complexes? En réalité, ce beau principe vise surtout à faire peser les fardeau de la fiscalité sur le plus grand nombre possible de petits payeurs.

L’élargissement des choix ne contribue pas à la liberté lorsqu’il s’accompagne d’une multiplication des contraintes, ce qui est le cas dans notre système en dérive. La Droite nous propose en réalité d’aller encore plus loin dans cette direction. Il est certain que les riches craignent moins cette multiplication des contraintes liées à la complexité des institutions. C’est parce que leur bilan personnel des contraintes subies est compensé par celui des privilèges exercés. Mais pour l’immense majorité des citoyens, la liberté individuelle risque fort d’être encore plus réduite si les discours de la Droite actuelle se traduisent dans nos institutions.

Sans trahir ses objectifs politiques, le discours de la Gauche pourrait aussi invoquer la liberté réelle, la création de richesse – par exemple, la richesse collective des mines et de l’énergie, traduite aussi en richesse individuelle par la réduction des impôts et l’accès à de meilleurs services d’éduction ou de santé –, ou la « mise au pas » de l’État en termes de simplification, d’efficacité ou d’élimination des gaspillages. En plus de désamorcer l’élan de la Droite et d’alimenter un véritable débat sur les enjeux qui nous concernent, ce discours pourrait susciter une essentielle prise de conscience, car c’est précisément en mobilisant un sentiment inconscient d’aliénation que le discours actuellement dominant réussit à promouvoir son propre agenda.

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Que faut-il attendre de la commission Bastarache?

La Commission Bastarache a été et continue d’être décrite comme ayant le mandat de décider qui, de Jean Charest ou Marc Bellemare, ment ou dit la vérité. Les membres de cette commission ont eux-mêmes endossé cette interprétation populaire de leur mandat, notamment en soumettant les notes manuscrites de Marc Bellemare à l’analyse d’un expert. Maintenant, nous attendons tous de voir comment le commissaire s’y prendra pour trancher cette question de façon à satisfaire le gouvernement sans affronter trop directement le verdict populaire.

En réalité, que Marc Bellemare ait menti sur toute la ligne, sur certains détails ou pas du tout, cela n’a aucune importance – sauf pour la poursuite personnelle de Jean Charest. Nous pourrions extirper des documents accumulés par la commission tout ce qui a été dit ou produit par Marc Bellemare et par son ancien sous-ministre Georges Lalande, cela ne changerait rien au portrait que les audiences publiques permettent de tracer.

Pour l’essentiel, ce portrait peut se résumer comme suit :

1. Les collecteurs de fonds Fava et Rondeau du Parti libéral visitent assidûment le bureau du premier ministre pour acheminer leurs recommandations en matière de nominations politiques et de toute évidence, le premier ministre tient compte de ces suggestions dans ses décisions.

2. Comme ces collecteurs de fonds n’ont aucune compétence particulière pour conseiller le gouvernement en ces matières, il est clair que leur rôle est de servir de courroie de transmission pour maximiser les collectes de fonds et l’importance des retours d’ascenseur attendus par les fidèles partisans et par leurs réseaux de supporteurs.

3. Dans notre système, les nominations politiques sont une fonction normale du gouvernement et du premier ministre mais la sélection des juges devait échapper à cette pratique, en vertu du processus officiellement mis en place et officiellement respecté par les précédents gouvernements. Or Jean Charest, avec la même candeur cynique que celle qui lui a permis de toucher un salaire payé par son parti, a décidé que ses privilèges s’appliqueraient aussi aux juges.

Ce système serait resté dans les couloirs du pouvoir si Marc Bellemare n’avait pas soulevé le couvercle mais son propre témoignage et celui de Georges Lalande n’ont contribué que dans les nuances à en dresser le portrait. À partir de maintenant, que pouvons-nous attendre de la Commission Bastarache ? Quelles améliorations pourraient être apportées au fonctionnement de notre système politique?

À moins de songer à un processus totalement différent de nomination, il apparaît difficilement imaginable d’aller au delà d’une opération purement cosmétique. Ce qui devrait nous alarmer en premier lieu, c’est le fait que ce système de favoritisme, qui nous ramène à la belle époque des connivences entre Duplessis et son grand argentier Martineau, contribue à placer dans des positions de grandes responsabilités administratives des gens dont les compétences se sont plutôt manifestées en matière de copinage ou de magouillage. Mais à moins de dépouiller le gouvernement de tout pouvoir de nomination, il est bien difficile d’imaginer une voie de sortie.

Dans le cas des juges, l’affaire est beaucoup plus cruciale. Il ne s’agit  pas de savoir si un parti au pouvoir a pu récolter quelques milliers de dollars d’un candidat au poste de juge ou de certains de ses parrains – des parrains qui ont  d’ailleurs bien d’autres façons de peser sur les orientations d’un parti politique que leurs seules contributions officielles. Il s’agit de savoir dans quelle mesure les décisions d’un juge seront influencées par ses dettes informelles envers tel ou tel intervenant au moment de sa nomination.

Depuis une cinquantaine d’années, le pouvoir judiciaire a réussi à s’accaparer une part grandissante du pouvoir politique. Les juges font maintenant bien plus que de prendre des décisions qui concernent des individus. Ils ordonnent au gouvernement de cesser les travaux sur le chantier de la Baie James (1973), ils ordonnent à une société d’État (Hydro-Québec) de faire passer ses lignes de haute tension sous le fleuve Saint-Laurent pour préserver la belle vue d’une digne dame (1989), ils décrètent les conditions de travail des policiers et pompiers en refilant la facture à l’État, ils invalident des lois dûment votées par les parlements, ils définissent les paramètres éthiques des questions politiques les plus sensibles (avortement, euthanasie, etc.). Bref, dans beaucoup de circonstances, ce sont eux qui gouvernent en marge des gouvernements et en marge du troisième pouvoir médiatique.

Tout cela devrait faire l’objet de débats de fond et accaparer notre réflexion collective bien plus que les états d’âme de Marc Bellemare ou le degré de cynisme de Jean Charest. Notre parlement – supposément pour obéir à des juges – vient tout juste de conférer aux immigrants assez riches pour se le payer un nouveau droit à l’éducation en anglais aux frais d’une société québécoise majoritairement francophone. Or un avocat nous annonce déjà qu’il lui suffira d’un seul client assez fortuné pour aller contester cette nouvelle loi, jugée insuffisante à ses yeux, devant l’auguste Cour aussi Suprême que l’Être Suprême invoqué dans l’auguste Constitution jamais entérinée par le Québec.

Avouons qu’il y a de quoi rester perplexe devant l’ « évolution » de notre système politique. Peut-être faudrait-il chercher une façon de tempérer l’impact des Chartes des Droits individuels par une Charte des Devoirs collectifs? Ou bien encadrer l’important pouvoir des juges en recourant à un processus plus démocratique, sans aller jusqu’à l’élection directe des juges mais en impliquant l’ensemble des partis ou de l’Assemblée nationale.

Ce serait rêver en couleurs que d’attendre ce type de réflexion de la part d’une Commission présidée par un juge et strictement mandatée pour remuer le moins de choses dérangeantes possibles. Si le juge Bastarache réussit, ne serait-ce que de façon timide et marginale, à proposer des pistes de réflexion sur ces questions, ce sera une immense surprise pour tous les observateurs de notre triste gouvernance.

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