Hochelaga Terre des âmes, ou comment l’Histoire délimite le champ des émotions.

Le film de François Girard a suscité des réactions très contradictoires chez les critiques québécois, allant du chaud au froid. Tous ont louangé les qualités techniques du film, mais les froids lui ont surtout reproché sa froideur. Bref, l’émotion des uns n’a pas été ressentie par les autres, sans qu’ils puissent nous expliquer pourquoi.

Comment comprendre cette réaction chez certains spectateurs, dont rien ne permet de supposer a priori qu’ils seraient moins capables d’émotion? On explique généralement de tels écarts par le vécu de chacun, mais je voudrais ajouter à cette explication une composante proprement culturelle, opérant sur le registre de la spiritualité et celui de l’Histoire.

Déjà avec son titre Hochelaga, terre des âmes, le film de François Girard nous amène sur le terrain de la spiritualité. C’est le fil principal qu’il nous propose pour tisser des liens entre les vivants et les morts. À l’autre bout du fil, on trouve un chamane iroquoien ayant vécu il y a 750 ans; à notre bout, un jeune doctorant en archéologie en train de soutenir sa thèse devant un jury.

À première vue, on pourrait voir là une confirmation du mythe occidental voulant que les humains de la préhistoire étaient plus religieux que Nous, qui nous concevons comme étant passés au règne de la Science. C’est sans doute ainsi que le récit est décodé par beaucoup, mais on aurait tort d’oublier que l’archéologie est une science qui incorpore aussi une forte dose de spiritualité dans sa quête même, soit la recherche des traces destinées à devenir les objets d’une forme de vénération dans nos musées. De plus, une soutenance de thèse est en soi une cérémonie, que le diplôme soit décerné en archéologie ou en biogénétique. Et surtout, pour qu’un lien soit établi entre l’humanité du chamane et celle du doctorant, il n’existe aucun procédé excluant la spiritualité, du moins si on souhaite créer un lien de nature identitaire.

Cette proposition du cinéaste attaque de front l’un des fondements essentiels de la culture occidentale actuelle : sa laïcité et, plus profondément, son matérialisme, incarné dans l’affirmation du remplacement de la Religion par la Science. D’abord conçue comme la neutralité de l’État par rapport aux différentes religions, la laïcité est devenue pour beaucoup le rêve d’une éradication de toute trace de religion ou de spiritualité — les deux étant souvent confondues. Dès lors, on peut imaginer que, pour eux, l’image d’un chamane iroquoien paré de ses plus belles plumes et invoquant les esprits ne suffit pas à mobiliser l’empathie et à partager les émotions qui sont mises en scène. Ce chamane incarne l’Autre dans sa version la plus religieuse.

Le deuxième volet de la proposition de François Girard n’est rien de moins que la reconstruction de l’Histoire. Or notre Histoire est aussi porteuse de nos mythes essentiels, et en premier lieu le mythe d’une Histoire qui met pour la première fois le pied ici avec Jacques Cartier — tout vécu antérieur étant de la préhistoire.

À cet égard, il est intéressant de comparer le film Hochelaga de François Girard avec le film Nouveau Monde, de Terrence Malick. Ces deux films ont une parenté évidente sur le plan du langage cinématographique et de certains thèmes traités, mais ils ne sauraient être plus opposés quant aux mythes qu’ils véhiculent.

Dans les deux films, on assiste à une histoire d’amour entre un Européen et une Amérindienne, mais dans le film de Malick, tout passe par le regard et la vision de l’Européen. C’est lui qui enseigne sa langue à son amante, même s’il est tout seul au milieu d’une société amérindienne. Cela dit tout de la vision occidentale du monde, pour qui Nous sommes des Individus contrairement aux Autres qui sont des collectivités. Cela dit également tout de l’Histoire occidentale, selon laquelle Nous sommes les sujets de l’Histoire et les Autres en sont des objets. Autrement dit, Nous sommes l’Histoire et les Autres font partie de la géographie.

Dans le récit de Malick, l’Amérindienne vivra toutes les étapes de sa civilisation : langue, vêtement, écriture, bonnes manières, jusqu’à son ultime consécration, sa présentation à la Reine d’Angleterre. Elle sera avalée à titre d’individu. Quant au héros occidental, il ne sera en rien transformé par sa rencontre avec la culture autochtone. On ne saurait incarner plus radicalement le mythe occidental.

Dans le récit de Girard, tout est inversé. Le colon français parle d’amour à son amante dans sa propre langue, et cela dit également tout. Il accepte de l’épouser sur la base de sa culture à elle, qui lui enfile un collier sans ressentir le besoin de passer par les rituels des Français. Cette scène (très émouvante pour beaucoup) incarne à elle seule la nouvelle Histoire que propose François Girard.

Tout le rapport entre Européens et Amérindiens se trouve inversé. Nous avions appris à imaginer que ces derniers auraient été très impressionnés par les premiers explorateurs européens, allant parfois jusqu’à les prendre pour des dieux. Dans le film de Girard, les Iroquoiens ne sont nullement impressionnés par les cadeaux des Européens et n’apprécient pas leur odeur. Ce bouleversement radical de nos mythes se répercute directement sur la construction des identités.

L’identité est un mécanisme essentiel chez les humains. C’est ce qui définit la nature et l’entendue d’un Nous, y compris pour des Occidentaux convaincus que l’identité s’arrête aux frontières d’un Je. Cette frontière est maintenue par des référents abstraits, comme ceux de l’Histoire ou de la nationalité, mais elle se crée, se vit et se manifeste d’abord par le jeu des émotions. Or le partage des émotions exige l’activation d’une empathie, ce qui sera toujours plus facile à l’intérieur qu’à l’extérieur de la frontière d’un Nous.

Reprogrammer les identités de toute une société, c’est un défi colossal. François Girard sera sûrement déçu du succès mitigé de son film, mais il devrait être fier d’avoir réussi un pari d’une telle audace aux yeux d’une importante proportion des spectateurs. De plus, son film pourrait bien devenir un repère dans notre Histoire.

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Yuval Noah Harari ou les ornières de l’Histoire. Critique anthropologique du livre Sapiens: une brève histoire de l’humanité

UnknownNOTE: on peut trouver une version plus développée de cet article dans la rubrique Textes.

Le best-seller de Yuval Noah Harari n’a pratiquement reçu que des critiques élogieuses. Il a notamment été recommandé par Barak Obama, Bill Gates et Mark Zukerberg. Sous la surface de cette odyssée exaltante, se cache pourtant une face obscure, celle que l’Occident, le véritable auteur de cette histoire, préfèrerait garder cachée.

La confusion entre histoire et évolution

Dans notre histoire traditionnelle, l’humanité était tranchée en deux, la préhistorique et l’historique. Harari propose de prendre comme cadre l’ensemble de l’espèce Sapiens, un choix très judicieux. Malheureusement, il la tranche encore en deux avec sa Révolution cognitive, qu’il situe entre 70,000 et 30,000 ans, soit après l’apparition de notre espèce. Il y aurait donc toujours des Sapiens préhistoriques, c’est-à-dire moins évolués.

Du même coup, Harari rétablit la confusion entre évolution biologique et histoire sociale. Sa « révolution cognitive », soit l’apparition de la pensée et du langage symboliques, serait un mélange obscur de biologie et de culture. Il prétend qu’elle n’aurait impliqué que « de menus changements dans la structure interne du cerveau » (p. 475). En réalité, l’apparition du cerveau des Homo Sapiens est une innovation biologique majeure qui marque sa séparation d’avec les autres espèces du genre Homo et qui est donc totalement achevée dès l’apparition d’Homo sapiens.

Cette volonté d’ignorer la distinction entre l’évolution biologique et l’histoire sociale, que l’Occident appelle aussi « évolution », elle est inscrite au cœur même de la vision du monde qu’il a élaborée pour se penser lui-même comme plus « évolué », en opposition à toutes les autres sociétés — longtemps appelées aussi des « races » sur la base de la même confusion bioculturelle.

La négation de la culture et du social

Dans le récit d’Harari, les cultures des premiers humains sont carrément niées. Il affirme que « la tribu n’était pas un cadre permanent » et qu’« il n’y avait pas de villes ni d’institutions permanentes » (p. 64). Autrement dit, sans écoles, musées ou palais de justice, il n’y aurait ni éducation, ni art, ni codes sociaux. Les peintures de Chauvet en témoignent pourtant magnifiquement. Au lieu d’avoir des cultures, les Sapiens anciens auraient été pourvus de « mécanismes hormonaux et génétiques qui aident à contrôler la procréation », de sorte qu’« en temps d’abondance, nos ancêtres avaient un peu plus d’enfants; en temps de pénurie, un peu moins » (p. 109). Un peu comme les plantes, qui poussent mieux ou moins bien selon l’ensoleillement et l’humidité.

Cet enthousiasme à dépeindre les premiers humains comme une variété animale ne s’arrête pas là :

« Les chasseurs-cueilleurs chassaient et cueillaient animaux et plantes sauvages auxquels on pouvait attribuer un statut égal à celui d’Homo sapiens. […] Les êtres communiquaient directement les uns avec les autres et négociaient les règles régissant leur habitat partagé » (p. 250, je souligne).

L’attribution d’un statut résulte toujours d’un rapport social entre des « êtres » d’une même espèce. Or c’est le Sapiens Harari (le « on ») qui décrète ici la valeur d’autres Sapiens plus anciens, sous prétexte que leur économie de chasse porte le même nom que celle d’autres animaux.

Harari n’ignore pas l’apparition des classes sociales, mais il semble y voir une conséquence automatique de l’accroissement de la taille des sociétés. Il mentionne le fait que « partout surgirent des souverains et des élites » (p. 129), mais sans se poser la moindre question sur le processus de leur « surgissement ». Pour lui, l’apparition des systèmes sociaux de domination s’explique tout simplement par l’apparition de « mythes appropriés » (p. 131).

Si on considère qu’il s’agit humains intelligents, divers scénarios peuvent être imaginés. Par exemple, celui d’un pacte de non agression entre une coalition de tribus, jetant les bases d’institutions politiques destinées à gérer des domaines d’intérêt commun (défense, réserves alimentaires, etc.) et progressivement amenées par un processus de dérive vers des structures sociales de domination.

Les tares des anciens Sapiens

Harari décrit ainsi les croyances des premiers humains :

« L’animisme […] est la croyance suivant laquelle presque chaque lieu, chaque animal, chaque plante, chaque phénomène naturel a une conscience et des sentiments et peut communiquer directement avec les humains » (p. 72).

Autrement dit n’importe quoi, à condition que ce soit farfelu et sans véritables liens avec le réel. Il ignore que le cerveau humain fonctionne sur la base de symboles, ce qui nous permet de comprendre que tous les « requins » ne vivent pas dans la mer et qu’on puisse prêter certaines qualités d’êtres animés à l’Everest ou aux Quarantièmes rugissants (d’où les majuscules).

Cet « animisme » est aussi présenté comme la religion commune à des milliers de sociétés préagricoles, qui ont pourtant inventé des milliers de langues. Cela supposerait la présence d’un fondement génétique qu’aucun savant n’a pu observer.

Quant aux humains d’après la Révolution agricole, leurs cultures ne semblent guère plus rationnelles (i.e. plus humaines). Comme ils n’étaient pas assurés de pouvoir « préserver la fécondité de leurs troupeaux », leurs dieux « gagnèrent en importance parce qu’ils offraient une solution à ce problème » (p. 250).

Harari semble assumer que les rituels religieux sont destinés à servir à des fins techniques plutôt que sociales. Or, si les paysans pouvaient bénir un champ ou invoquer un dieu, ils n’oubliaient pas de préparer la terre et d’y semer des graines au moment propice.

Le cerveau humain permet d’opérer en même temps sur le plan technique et sur le plan symbolique. Ainsi, on peut utiliser une automobile pour se transporter, tout en choisissant une Smart ou un VUS selon le message qu’on souhaite communiquer.

Pour expliquer la croissance démographique accélérée, Harari invoque le besoin de « mains supplémentaires aux champs », en ajoutant que ces « bouches supplémentaires eurent tôt fait d’engloutir les surplus alimentaires […]. » (p. 111). Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces pauvres Sapiens n’étaient pas assez intelligents pour savoir que les « mains supplémentaires » auraient besoin de nourriture pour travailler aux champs.

Les anciens Sapiens seraient donc inintelligents, à moitié animaux et leur seule humanité se manifesterait par l’irrationalité. En acceptant l’idée que Notre histoire serait plutôt une « évolution » graduelle, nous apprenons à imaginer l’existence d’humains qui seraient encore un peu trop proches des singes. Pas seulement aux époques reculées mais aussi dans les endroits « reculés ».

Les vrais Humains et les Autres

Harari reprend la narration d’un récit dont la logique sous-jacente est la mise en scène de variétés d’humains tellement différentes que notre seule conclusion logique — inconsciente — est qu’ils ne pourraient pas appartenir à la même espèce. Ces Autres n’auraient pas les caractéristiques essentielles qui définissent l’Être humain (le vrai), soit essentiellement cette Raison par laquelle l’Occident a défini l’« être humain », mais dont il n’a cessé de prétendre avoir l’exclusivité.

Par exemple, on apprend que « Homo sapiens provoqua l’extinction de près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant que l’homme n’invente la roue, l’écriture ou les outils de fer. (p. 95, je souligne). Les premiers Sapiens seraient des humains en devenir mais ne mériteraient le titre d’« hommes » qu’après certaines inventions.

La dissociation des deux sortes d’humains ressort encore plus clairement de cette étonnante théorie d’Harari :

« Pris un par un, voire dix par dix, nous sommes fâcheusement semblables aux chimpanzés. Des différences significatives ne commencent à apparaître que lorsque nous franchissons le seuil de 150 individus; quand nous atteignons les 1500-2000 individus, les différences sont stupéfiantes » (p. 51, je souligne).

L’objectif réel de cette théorie surréaliste est d’établir le contraste entre « nous » les vrais humains présentant des différentes « stupéfiantes » et cet autre « nous » qui réfère aux humains encore « semblables aux chimpanzés », c’est-à-dire ces chasseurs-cueilleurs dont Harari précise bien que « l’immense majorité vivait en bandes d’une douzaine d’individus, d’une centaine tout au plus » (p. 62), soit en bas du seuil où les différences « commencent à apparaître ».

La dissociation entre ces deux lignées d’Humains peut aussi se faire d’une manière à peine perceptible, y compris pour l’auteur lui-même :

« Personne, et les humains encore moins que quiconque, n’imaginait que leurs descendants marcheraient un jour sur la lune, scinderaient l’atome, sonderaient le code génétique et écriraient des livres d’histoire. » (p. 14)

L’étrangeté de cette formulation ressort mieux si on la relit en remplaçant  le mot      « personne » par « aucun humain ». Logiquement, « personne » signifie alors « aucun humain normal comme Nous », tandis que « les humains encore moins que quiconque » réfère à ces Autres humains préhistoriques, « encore moins » intelligents que Nous.

Il n’est pas très fréquent que l’on retrouve côte à côte ces deux sortes d’humains mises en contraste dans la même phrase. Notre cosmologie occidentale cherche plutôt à les dissocier au maximum en leur créant des contextes séparés et inconciliables, selon la formule « Nous sommes l’Histoire, les Autres font partie de la géographie »[1], qui ouvre la porte à toutes les contradictions.

Harari met aussi en scène ce contraste en présentant la Révolution scientifique comme une œuvre purement occidentale. Pas de science dans l’Antiquité ou dans la période préagricole, pas de science non plus dans « les traditions prémodernes du savoir comme l’islam, le christianisme, le bouddhisme et le confucianisme qui affirmaient que l’on savait déjà tout ce qu’il était important de savoir du monde » (p. 296).

La Révolution scientifique est décrite comme le remplacement de la religion (la prétention du savoir) par la reconnaissance de notre ignorance (la science). En réalité, la science n’est pas plus le contraire de la religion que la technique n’est le contraire de la magie. Les deux niveaux sont parfaitement conciliables, l’un pour gérer nos rapports matériels et l’autre pour organiser nos rapports sociaux.

En tant que processus de connaissance du réel, la science a toujours existé. Son développement est directement lié au développement technique qui multiplie les expériences permettant de tester la validité des théories. Et ce développement technique est lié à la quantité d’humains, pas à leur qualité.

Une fois sur sa lancée, Harari raconte l’histoire du futur de Sapiens, celle d’une ultime mutation vers des êtres immortels et doués d’intelligences surmultipliées par leur absorption des technologies numériques. La confusion bioculturelle des origines aboutit ainsi à une ultime fusion bioculturelle.

Malgré ses prétentions scientifiques, l’histoire que raconte Harari est clairement un mythe, c’est-à-dire un récit visant à expliquer l’origine du monde — Notre origine — en cherchant surtout à lui conférer un sens partagé par la communauté des auditeurs.

Pour peu qu’opèrent les filtres que l’Occident a mis en place, l’histoire que raconte Harari a tout pour séduire ses lecteurs. Ils peuvent se sentir très fiers d’avoir parcouru cette odyssée qui les amène au seuil d’une condition quasi-divine. Ils peuvent aussi se sentir très fiers de l’empire mondialisé qu’ils gouvernent.

Ce récit mythique n’a pas qu’un effet politique. Il génère aussi une incapacité à comprendre la réalité humaine, ce qui est très lourd de conséquences. Notre connaissance de l’humain piétine parce qu’elle reste enfermée dans un système inconscient de représentations fondé sur la négation d’une commune nature humaine à l’origine des multiples cultures, et ce à tous les âges de l’humanité.

 

[1] Blondin, Denis, Les deux espèces humaines. Autopsie du racisme ordinaire, La Pleine Lune, Montréal, 1994 et L’Harmattan, Paris, 1995.

 

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Le multiculturalisme: un projet pour le Québec

cultureDans l’univers social, la diversité est toujours vécue comme un jeu de confrontations entre des identités, car l’identité est un sentiment collectif qui se construit par opposition à un Autre. Au Québec, le projet souverainiste a pris forme dans un mouvement d’affirmation identitaire contre l’Anglais. Maintenant, il s’affirme surtout contre le Musulman, mais la différence est de taille.

Il y a soixante ans, l’Anglais occupait réellement une position dominante dans la société québécoise et l’idée d’indépendance était synonyme de libération et d’émancipation. De nos jours, le Musulman (i.e. tous les immigrants de culture non occidentale) ne contrôle aucun instrument de domination : ni partis politiques, ni grandes entreprises, ni médias, ni capitaux, ni technologies essentielles, ni territoires (municipalités, etc.), ni aucune autre institution d’importance. Il doit se contenter d’être un électeur bien utile au parti libéral mais sans réel droit de parole. Sur le plan des institutions, il est une menace encore plus imaginaire que ne l’étaient les Juifs dans l’Allemagne pré-nazie. Par contre, les changements culturels induits par l’immigration et par la mondialisation sont bien réels. Toute la question est de savoir s’ils constituent une menace ou un apport enrichissant.

Dans le Québec actuel, l’idée de multiculturalisme est synonyme de ratatinement de la culture québécoise. Cela tient surtout au fait que ce terme désigne la politique canadienne mise en oeuvre par Trudeau le père pour affilier les immigrants au parti libéral, tout en réduisant l’ethnie québécoise au rang des autres ethnies d’immigrants récents. Au delà du terme lui-même, il serait temps de reconnaître que le multiculturalisme est d’abord une réalité incontournable et qu’il est tout à fait utopique de vouloir la combattre ou l’ignorer.

Un certain nombre de constats doivent d’abord être faits pour cerner cette réalité, avant de pouvoir réfléchir adéquatement sur les choix qui nous restent :

  1. La multiculturalité est la modalité d’existence des humains. D’abord en tant qu’espèce : nous sommes génétiquement programmés pour créer des cultures qui sont parfaitement indépendantes de nos gènes et nous en créerons donc toujours un très grand nombre.
  2. En tant qu’individus : nous sommes tous des individus multiculturels parce que nous fonctionnons tous en combinant des schémas issus de diverses cultures. C’est là une tendance qui s’accélère et qui crée des identités multiples.
  3. Les grandes cultures (je parle de populations seulement) sont toujours un amalgame de petites cultures; elles ne résultent jamais de la simple croissance démographique d’une petite société. Par exemple, la France actuelle est issue d’un tel amalgame et malgré une vigoureuse politique d’État-Nation, on y parle encore dix autres langues que le Français[1]. D’autres pays en utilisent des centaines. Cette réalité ignorée ou niée dans nos représentations est quand même la réalité vécue dans ces sociétés.
  4. Une identité collective peut chercher à se maintenir à l’identique, ainsi que le souhaitent les Hassidim, les Amish et beaucoup de Québécois ou de Français. Elle peut aussi vouloir se maintenir dans un mouvement incessant de réinvention. Les Égyptiens existent depuis 4,000 ans mais ils ont bien changé. C’est un choix collectif que nous pouvons faire.
  5. Notre culture occidentale nie ou ignore le rôle des cultures dans l’existence humaine. Pour se distinguer de toutes les autres, elle affirme avec force que nous sommes essentiellement des individus et que nous pouvons choisir librement nos valeurs. Cette affirmation vient nier la réalité des déterminismes socioculturels, qui Nous affectent en réalité autant que les Autres. Elle nie donc l’existence même de la culture pour Nous, tandis qu’elle la nie d’une autre façon pour les Autres, en renvoyant leurs cultures dans un passé imaginaire qui serait moins évolué. Bref, les Occidentaux sont des sortes de climatosceptiques en matière de diversité culturelle. Sauf qu’ignorer des réalités n’implique pas qu’elles cessent d’exister et d’agir.
  6. Malgré leur diversité culturelle, les humains partagent une commune nature humaine qui ne se limite pas à la forme du corps mais qui implique aussi tout le fonctionnement mental : le processus mentaux impliqués dans le langage, la pensée, la créativité, l’intelligence, le raisonnement (i.e. la « rationalité », quoi qu’en disent les adeptes du culte des Lumières), et tout le champ des émotions. Ils ont donc tout ce qu’il faut pour participer à une société qui serait multiculturelle tout en étant dotée d’institutions communes.

Comment s’orienter à long terme, après avoir pris note de ces constats? Si on admet le fait que la multiculturalité des humains est une donnée incontournable, adopter une politique de multiculturalisme reste la seule voie possible d’un avenir pour notre société comme pour les autres et pour l’ensemble de l’humanité. C’est aussi la seule façon de pouvoir naviguer plutôt que de se laisser dériver dans ce mouvement. Le repli en vase clos des cultures sur elles-mêmes n’est une solution possible que pour les petites minorités qui ont la chance de vivre dans uns société tolérante.

Adopter le multiculturalisme ne signifie pas du tout emprunter la politique canadienne existante, bien au contraire. Le Canada se vante de valoriser le multiculturalisme mais en réalité, il souhaite plutôt suivre la voie déjà empruntée par les États-Unis pour assimiler progressivement ses immigrants et les incorporer à un système social monoculturel.

Dans sa Constitution et sa Charte des Droits et Libertés de la personne, le Canada ne reconnaît aucun droit à une communauté culturelle, à l’exception d’une section consacrée aux écoles des minorités francophones ou anglophones. Il se veut un pays composé de « personnes », pas de communautés, sauf pour les corporations, qui peuvent toujours revendiquer des droits en se déguisant en « personnes morales ». Certaines collectivités (homosexuels, femmes, personnes âgées, handicapés, etc.) peuvent faire valoir des droits mais les communautés sont assimilées à de simples collectivités. Quant aux Premières Nations, leurs droits antérieurement reconnus sont maintenus (sans être définis) mais ils ont été exclus de l’application de la Charte jusqu’en 2008[2]. Ils n’étaient même pas des personnes.

Une politique de multiculturalisme pour un futur Québec souverain est aussi à l’opposé de l’esprit qui a animé jusqu’ici le mouvement souverainiste québécois. C’est un véritable virage à 180 degrés qu’il faudrait opérer, en commençant par reconnaître pleinement la souveraineté des peuples autochtones sur les territoires qu’ils occupent, ce qui est la seule façon de leur concéder l’autonomie requise pour pouvoir se développer dans la cohérence, et par reconnaître des droits collectifs aux autres communautés culturelles. Cela n’exclut pas qu’on mette en même temps en place une véritable politique d’accueil et d’intégration des nouveaux immigrants, ni qu’il existe des quotas d’immigration.

Actuellement, à peu près tous les intellectuels de la France et du Québec brandissent le terme de « communautarisme » comme étant la pire maladie qui pourrait menacer leur propre société. Il est quand même assez paradoxal de constater que la protection de leur propre communauté culturelle est l’inspiration première de leur condamnation.

Au lieu de réfléchir aux véritables choix qui s’offrent à nous et de prendre les devants pour arriver à des objectifs choisis, nous semblons plutôt ramer à contrecourant, risquer de réanimer les anciennes guerres de religion et perdre un temps précieux avec des politiques d’éteignoirs telles que décréter quel pourcentage de français doit apparaître sur les affiches commerciales, quels symboles vestimentaires sont acceptables en public ou quels accommodements seraient à la limite « raisonnables, en croyant ainsi restaurer une pureté culturelle perdue. Comme si, les objectifs étant mythiques, les moyens pour y arriver pouvaient se contenter d’être magiques. Avec cette logique, il suffirait de faire disparaître le voile islamique pour faire disparaître la menace. Aussi bien simplement fermer les yeux!

On se pose actuellement la question du racisme systémique au Québec, surtout à propos des Autochtones et de certains groupes d’immigrants. Le racisme est toujours systémique, il n’est jamais une caractéristique individuelle. C’est une construction culturelle particulière du rapport Nous/Autres, pas un phénomène universel.

Le racisme se développe en deux temps. Le premier est l’établissement d’un réel rapport social de domination, et non pas une simple relation mentale affirmant la supériorité du Nous par comparaison à l’Autre. La domination s’établit, soit par exclusion (on envahit un territoire et on en chasse ou élimine les occupants[3]), soit par exploitation (on en fait nos esclaves). Ensuite (et en même temps) vient la construction culturelle d’un système de légitimation, qui interprète la domination, soit en la transformant en une imaginaire opération bienveillante (« civiliser » les Autres), soit en la présentant comme le résultat d’une supériorité qui serait inscrite dans l’ordre naturel plutôt que dans l’ordre social. Autrement dit, que nous n’en sommes pas responsables. En Occident, cette naturalisation s’est faite en invoquant des lois biologiques, les lois de la « race ». Maintenant, nous invoquons plutôt la « culture » mais nous la concevons encore avec des concepts biologiques (évolution pour Nous, adaptation pour les Autres).

Le rapport de domination créant une réelle infériorité sociale, il est facile de mépriser ensuite les Autochtones du Canada et de penser que mettre leurs enfants dans des pensionnats est une œuvre bienveillante. Quant aux immigrants issus des pays pauvres, il est facile de penser que le fait même de les admettre dans l’un des meilleurs pays du monde est une œuvre de bienveillance, et non pas un désir d’avoir de la main d’œuvre et des acheteurs pour nos maisons et autres bébelles. On attend alors d’eux de la reconnaissance et de l’humilité (i.e. de la discrétion).

Dans la culture québécoise actuelle, on voit se développer un champ de représentations qui tourne autour de l’islamophobie. Il est directement lié à la composante défensive du nationalisme québécois. Ce champ se développe surtout en réaction à une image de l’immigrant non-occidental, cristallisée par le Musulman. Cette représentation combine les éléments imaginaires recyclés du Noir et ceux du Juif. Comme le Noir, le Musulman serait inférieur à Nous, mais sur la base de sa culture religieuse et « pré-moderne », non pas de sa race, ce qui relèverait d’un racisme inadmissible de nos jours. Comme le Juif, il serait assez rusé pour constituer une sérieuse menace de contamination de notre société et de notre identité, en vertu de ses capacités d’infiltration par l’immigration ou par l’Internet.

Cette dérive inavouée de notre héritage culturel, en partie importée de France, se construit à partir d’un fond de racisme qui mène à un rejet global de l’Autre, et d’une surface antiraciste[4] qui écarte l’option d’une hostilité spécifique au Musulman pour la reporter sur un rejet généralisé de « la religion », conçue comme la marque essentielle d’une culture pré-moderne, moins évoluée ou « barbare »[5], et donc inférieure.

Les conséquences de ce mouvement culturel ne concernent pas seulement les Autres, elles Nous concernent aussi directement, puisqu’en rejetant toute religion comme étant inférieure et dangereuse, c’est aussi toute Notre histoire que nous rejetons. L’héritage des congrégations religieuses en matière d’éducation se trouve ainsi fortement dévalorisé, notamment par sa représentation comme une vaste opération de pédophilie. Quant à l’héritage plus global de l’Église catholique et des autres Églises chrétiennes, il est aussi dévalorisé par sa représentation comme responsable du patriarcat.

Le Québec a effectivement vécu, au moment de la Révolution tranquille, une coupure radicale avec son passé. En quelques années seulement, toutes les institutions d’enseignement, de soins de santé et de sécurité sociale ont été sécularisées. La période précédente était déjà appelée « la Grande Noirceur » mais actuellement, sa représentation se cristallise autour de l’opposition entre un patriarcat oppressif et un féminisme affirmé comme valeur universelle. La condamnation de l’Islam et les appels à un Islam des Lumières[6] viennent réanimer le mythe occidental des Lumières qui auraient illuminé l’Europe au 18e siècle et le Québec en 1960 mais qui tarderaient à illuminer de vastes pans de l’humanité actuelle.

Pour pouvoir orienter à long terme les changement sociaux que nous souhaitons, il faut prendre conscience des mouvements culturels qui nous traversent actuellement et, en particulier, du fait que choisir de dévaloriser radicalement notre propre histoire n’est pas la meilleure stratégie pour valoriser notre identité collective et en assurer le développement.

Pour mettre fin au racisme systémique, la seule solution serait de mettre fin à la domination en élaborant une véritable politique multiculturaliste. Pour cela, il serait utile de référer à des modèles existants, mais on n’en trouve pas parmi les sociétés occidentales, même s’il existe dans le monde de nombreuses sociétés multiculturelles qui vivent en paix. Par contre, l’ambitieux projet actuel d’une Europe unifiée vise à mettre en place un tel système social, capable d’aménager les rapports entre de multiples cultures nationales ou régionales, et non pas à devenir une mégasociété monoculturelle rivalisant de grosseur et de lourdeur avec les États-Unis.

Alors pourquoi chercher à faire cette révolution socio-culturelle dans un Québec indépendant plutôt qu’à l’intérieur du Canada? D’abord parce que ce serait plus difficile et plus compliqué de le faire à l’échelle canadienne, mais c’est aussi un objectif à long terme, comme ce l’est à l’échelle de la planète, ce qui est le plus grand défi jamais rencontré par notre espèce. Et aussi parce qu’une dynamique socio-politique (souverainiste) est plus forte si elle est associée à une dynamique identitaire (renouvelée). Si le Québec décidait de s’engager dans cette voie, il pourrait éventuellement développer l’un des premiers systèmes sociaux de ce type et servir de modèle à d’autres ensembles.

Un projet de société à la dimension d’un Québec souverain offre plus de chances de succès parce qu’à cette échelle, il est plus facile d’organiser avec cohérence les institutions d’un pays. Or la cohérence des institutions est l’ingrédient essentiel pour tout développement, que l’on soit un pays riche ou un pays pauvre. Le manque de cohérence découle presque toujours d’une situation de domination extérieure, surtout quand cette domination est exercée par de multiples agents extérieurs sans rapports entre eux et sans concertation (FMI, Multinationales, ONGs, Églises, États tuteurs ou invasifs, etc.). Il est le principal responsable du « sous-développement » durable des pays non-occidentaux.

À l’inverse, le maintien de cette cohérence des institutions est ce qui explique le développement du Japon au 19e siècle, le seul État précolonial ayant conservé son indépendance, et maintenant celui de la Chine. À l’intérieur du bloc occidental, c’est aussi ce qui explique le niveau de richesse de l’Islande ou d’autres petits États européens surpeuplés et sans empires coloniaux. Or la cohérence des institutions est intimement liée à l’autonomie politique, et non pas au caractère monoculturel en soi. Jamais l’Islande, petit pays isolé et sans ressources, n’aurait pu devenir un pays riche si sa population considérée comme « blanche » et la rareté de ses ressources ne l’avaient laissé à l’abri des conquêtes coloniales.

On notera que ces arguments sont dissociés de tout nationalisme ethnique et qu’un projet de société multiculturelle et indépendante s’adresse aussi directement aux Anglophones du Québec, aux Premières Nations et aux Néo-Québécois. Bien sûr, construire des institutions cohérentes à plusieurs reste un défi important mais gaspiller notre temps en querelles est sûrement bien plus stérile.

La question identitaire est un thème politique qui est mobilisé très différemment par tous les partis politiques mais par aucun parti ou mouvement souhaitant promouvoir un projet de société qui soit axé sur une reconfiguration majeure de l’« identité québécoise ».

[1] Corse, Occitan, Catalan, Alsacien, Basque, Francoprovençal, Breton, Flamand, Picard et Francique lorrain. Il s’agit de véritables langues, incomprises des autres, et non de simples « patois » ou parlers régionaux.

[2] L’article 67 écartait tout recours invoquant de la discrimination en vertu de la Loi sur les Indiens.

[3] Il ne reste plus d’Autochtones à Terre-Neuve ou dans les Antilles.

[4] Je ne développe pas beaucoup ici cette composante bien réelle de notre culture : l’humanisme, l’affirmation de droits universels, etc. Elle est bien réelle et elle occupe une place centrale dans nos représentations conscientes mais elle occulte tout le racisme inconscient qui accompagne l’entreprise de domination occidentale du monde.

[5] Le Canada a sanctionné, le 18 juin 2015, sa Loi sur la tolérance zéro face aux pratiques culturelles barbares.

[6] Titre d’un essai de Malek Chebel.

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Chiites et Sunnites, ou l’art d’ignorer les réalités politiques.

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Presque chaque jour, nous pouvons entendre des chroniqueurs politiques ou d’autres spécialistes nous expliquer les innombrables conflits qui sévissent au Moyen-Orient. L’auditeur moyen n’y comprend rien de plus au sortir de la savante analyse qu’avant d’y avoir été exposé. Tout ce qu’il pense comprendre, c’est qu’il y a des Chiites et des Sunnites (parfois aussi d’autres factions, comme les Wahhabites ou les Salafistes) et que ces factions en conflits perpétuels sont des sous-groupes de l’Islam qui ne peuvent pas vivre ensemble pour des raisons qui doivent certainement découler de leurs divergences théologiques.

Dans les années 1970 à 2000, nous avons entendu ces mêmes analystes nous expliquer le conflit souvent sanglant qui sévissait en Irlande du Nord. Pour un auditeur moyen, il s’agissait d’une sorte de guerre civile entre des Protestants et des Catholiques, deux sous-groupes de la Chrétienté européenne. Autrement dit, une guerre de religion, comme celle qui sévirait maintenant dans plusieurs pays du Moyen-Orient.

Est-il vraisemblable que les adeptes d’une religion soient convaincus que le Pape est infaillible ou que le gendre du Prophète était son successeur légitime, à un point tel qu’ils soient prêts à partir en guerre contre ceux qui divergent d’opinion sur de tels sujets, dans le but de rétablir ainsi la vérité? Si non, on doit supposer que ces interprétations des conflits sont une caricature grossière de la réalité. Or, la simple désignation des factions en présence par leur allégeance religieuse a cet effet pervers de nous laisser croire que la religion en serait le mobile central.

Dans le cas du conflit entre Catholiques et Protestants d’Irlande du Nord, une description un tantinent plus complexe des enjeux nous permettait de comprendre qu’il s’agissait très clairement d’un conflit de nature politique et non pas d’une guerre de religion, et que les étiquettes de Catholiques et de Protestants n’étaient qu’une façon commode de désigner les camps adverses. En gros, un conflit entre une majorité de nationalistes irlandais (incidemment catholiques) désireux de mettre fin à 500 ans de domination anglaise et une minorité de loyalistes descendants des conquérants anglais (incidemment protestants) désireux de la perpétuer.

Pourquoi en irait-il autrement en Syrie, en Iraq, en Lybie ou en Afghanistan? Parce qu’il s’agit de peuples foncièrement religieux, contrairement à Nous, les Modernes, libérés de l’emprise des religions?

En l’absence d’une description un tantinet plus complexe des enjeux réels, c’est malheureusement la conclusion à laquelle nous en venons, consciemment ou pas. Et encore plus malheureusement, c’est aussi une conclusion que nous tirons à propos du conflit plus global qui oppose les États-Unis et leurs alliés occidentaux (notamment canadiens et européens) à plusieurs pays du Moyen-Orient. Comme si nous, les Occidentaux post-chrétiens, nous nous contentions de défendre nos valeurs contre une offensive à visées théologiques de l’Islam! Et comme si nos intérêts politiques ou économiques n’y jouaient aucun rôle, pas plus que ceux des autres pays concernés!

Le Moyen-Orient est actuellement le théâtre d’un grand nombre de conflits entre rivaux locaux et internationaux, dont les enjeux sont extrêmement complexes, beaucoup plus que dans le conflit en Irlande du Nord. Je ne doute pas un instant que l’interprétation de ces conflits soit extrêmement difficile, particulièrement à l’échelle locale, mais il me semble évident que de prétendre les expliquer en brandissant simplement les étiquettes religieuses des protagonistes conduit surtout à masquer l’essentiel des enjeux qui sont en cause.

Pour un exemple intéressant d’analyse politique globale des conflits en cours au Proche-Orient, on peut consulter avec profit la synthèse faite par Rachad Antonius : http://www.huffingtonpost.fr/rachad-antonius/proche-orient-turbulences-politiques-ou-deblocage-ideologique/

On notera que les étiquettes « Chiites » et « Sunnites » n’y sont pas utilisées.

En découvrant la réalité sociale et politique à l’origine de ces conflits, on réussirait peut-être à découvrir du même coup que la religion n’est pas non plus à la source des tensions qui se vivent en France et dans le reste de l’Europe entre « Chrétiens » et « Musulmans ». À moins que l’on considère le féminisme comme une religion…

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Féminisme: un Québec malade de ses consensus?

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Au Québec, nous sommes allergiques au débat. Nous avons eu deux référendums sur la souveraineté du Québec mais c’est peut-être ce qui nous a vaccinés contre le virus du débat.

Le récent brassage médiatique à propos des propos de la ministre Lise Thériault en fournit une parfaite illustration. Elle a refusé de se donner l’étiquette de féministe mais la réaction quasi unanime véhiculée dans les médias a été d’affirmer haut et fort que toute personne endossant le principe d’égalité entre hommes et femmes devait s’afficher comme féministe. Point final.

Un rapide survol de l’histoire des idées véhiculées au Québec sur le sujet montrerait que la réalité ne se réduit pas à cette définition simpliste du féminisme. Vue de haut, cette histoire a bien les allures d’un consensus. Le Québec a emboîté le pas, plutôt tardivement mais avec un enthousiasme redoublé, dans le mouvement occidental de revendication de droits égaux pour les femmes et les hommes. Ce mouvement, tel que je l’ai vécu, me semble avoir rallié une très vaste majorité de la population des deux genres. Quant à la résistance, elle se faisait plutôt discrète. Bref, nous étions déjà dans un régime de consensus, bien que le consensus se soit établi progressivement.

Vu de plus près, le portrait diffère un peu car il y a toujours eu une partie des femmes qui se disaient féministes et une partie d’entre elles qui ne le faisaient pas, tout en souscrivant très majoritairement aux objectifs généraux du mouvement. Pourquoi ne le faisaient-elles pas? C’est la question qui se pose encore maintenant car elles ne le font pas toutes, et les hommes seraient encore plus nombreux à avoir des hésitations à ce sujet.

J’avoue être incapable d’y répondre d’une façon générale et je pense que les réponses varieraient beaucoup d’une personne à l’autre. À mon point de vue, c’est une question qui ressemble un peu trop à la question « Êtes-vous croyant? » et je refuserais sûrement d’y répondre par un Oui ou un Non.

Par contre, il me semble important de signaler l’existence d’une sorte de censure informelle sur la possibilité même de discuter des enjeux du féminisme, comme si toute tentative en ce sens était synonyme de rejet ou d’hostilité. Je pense que nous y gagnerions tous en acceptant de regarder en face certains impacts de la révolution féministe et en cherchant à réfléchir aux possibles façons d’y remédier.

Par exemple, se pourrait-il que la révolution féministe, tout en favorisant l’épanouissement d’un plus grand pourcentage de personnes, ait en même temps engendré un nombre important de victimes collatérales, notamment dans l’accroissement du nombre de personnes condamnées à la solitude, en particulier les personnes âgées, par rapport à la condition qui était la leur avant cette révolution sociale? Se pourrait-il que le féminisme puisse servir de justification à un mouvement social de xénophobie à l’égard des immigrants de cultures différentes et tout particulièrement de ceux issus du monde islamique? Se pourrait-il aussi que le féminisme, issu du monde occidental, ait été instrumentalisé pour servir d’argument central d’une prétendue supériorité culturelle sur toutes les autres cultures et pour justifier ainsi la poursuite de la conquête du reste du monde? Se pourrait-il enfin que le mouvement féministe ait rallié tout l’éventail politique de la gauche à la droite parce qu’en monopolisant les revendications d’égalité pour les réserver aux rapports de genres, il contribuait à garder dans l’ombre les inégalités entre les classes?

La liste de questions pourrait facilement être allongée, ce qui serait perçu par bien des gens comme très désagréable ou très offensant, voire sacrilège, mais pourrait aussi nous enrichir collectivement si nous acceptions d’en discuter sans laisser les émotions écraser toutes nos capacités de réflexion.

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Pourquoi la photographie du petit Aylan Kurdi a changé la donne.

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Le spectaculaire revirement de l’opinion publique concernant le sort des réfugiés qui périssent en Méditerranée n’a échappé à personne. Et pourtant, nos médias nous informaient depuis des mois des tragédies survenant à répétition.

Pour expliquer un changement si profond et si instantané, il faut d’abord comprendre comment est alimentée l’indifférence qui est la réalité ordinaire de nos rapports sociaux, autant localement qu’à l’international.

Nous avons appris à nous représenter les Autres, les habitants des « pays sous-développés », comme s’il ne s’agissait pas vraiment d’êtres humains « comme vous et moi » mais plutôt d’une variété naturelle d’humains. On nous a enseigné à les regarder comme des peuples qui, à cause du climat ou de leur culture locale, n’ont pas encore pu accéder au progrès ou à la richesse. Autrement dit, nous avons appris à penser que la pauvreté ou la guerre seraient des phénomènes naturels et extérieurs à Nous, et dont nous ne sentons nullement responsables si ce n’est par un élan de pure générosité.

L’assimilation des Autres à des phénomènes naturels s’est longtemps opérée par le biais des théories biologiques de la race et de l’évolution. En nous affirmant que les Autres appartenaient à d’autres « races », notre culture nous inculquait l’idée qu’ils nous seraient aussi biologiquement étrangers que le Danois l’est du Pékinois (je parle des chiens). Cette conception des races humaines est sans doute moins présente de nos jours, depuis que nous avons pu côtoyer de nombreux Québécois gardant des traits d’étrangers tout en étant parfaitement assimilés à notre culture. On dirait cependant que, dans notre imaginaire, la « race » aurait simplement été remplacée par la « religion » comme cause unique de toutes les différences entre Nous et les Autres. Cela nous évite les accusations de racisme mais en réalité, nous ne sommes pas vraiment plus avancés.

Quant à la conception évolutionniste, elle est peut-être aussi en fin de règne mais elle continue de nous faire transposer en imagination les peuples étrangers dans une époque autre que le nôtre. Nous avons appris que les sociétés « évoluent », tout comme les différentes espèces vivantes. Dès lors, il y aurait sur terre des humains (Nous) qui sont plus évolués, qui vivent dans le monde présent (i.e. moderne) pendant que d’autres vivraient au 19e siècle, au Moyen-Âge ou dans la Préhistoire. Bref, nous vivons depuis presque deux siècles dans la science-fiction.

Nos croyances biologiques nous incitent aussi à prétendre que les riches sont devenus riches parce qu’ils avaient plus de talent que les autres, autrement dit en vertu du hasard des gènes. Comme si les enfants de Paul Desmarais ou de Pierre Péladeau avaient eu besoin de gènes exceptionnels pour être riches!

Dans notre système de perceptions, les inégalités entre les humains continuent d’être pensées sur le même plan que  de simples « différences », c’est-à-dire comme des phénomènes relevant plus des lois de la nature que des lois votées par les parlements. Comme on ne peut pas tout mettre sur le dos de la biologie, nous prétendons aussi que le climat ou la distribution des richesses naturelles expliqueraient les écarts de richesses entre pays. Comme si tous les pays du monde s’étaient développés sans colonisation ni mondialisation ! Comme si les mines du Congo profitaient plus aux Congolais qu’aux Canadiens !

Notre réaction courante d’indifférence n’a rien d’un réflexe naturel. Elle résulte d’un conditionnement culturel. La pauvreté ou les malheurs des Autres nous apparaissent désolants mais aussi comme une fatalité inscrite dans l’ordre de la nature. Ce conditionnement se trouve confirmé par le fait que nous réagissons avec beaucoup moins d’indifférence quand c’est la nature qui est la cause directe des malheurs des autres, lors des tsunamis ou des tremblements de terre par exemple, parce qu’ils nous semblent résulter d’un désordre de la nature.

Mais alors, pourquoi la photographie du petit Aylan Kurdi a-t-elle suffi à briser le mur de l’indifférence? Bien sûr, il s’agit d’un jeune enfant et les enfants ne sont jamais responsables des drames humains collectifs. De plus, la photographie nous le montre face contre terre, sans visage, sans race et sans religion. Bref, c’est un enfant humain et il pourrait être le nôtre. C’est vrai de tous les enfants du monde mais cela ne nous saute pas si souvent au visage. À cela s’ajoute la légende apposée à la photographie quand elle a commencé à circuler sur internet : « L’humanité échouée » (KiyiyaVuranInsnlik, en turc). Dès lors, il n’y avait plus ni riches ni pauvres, ni spectateurs ni victimes, ni Nous ni Autres, mais une seule humanité. Les barrières mentales érigées pour assurer la production de l’indifférence avaient trouvé leurs limites. Pour un certain temps, du moins.

Hélas! nos élans humanitaires temporaires n’empêcheront pas nos gouvernements de continuer leurs pillages et leurs bombardements qui font fuir les réfugiés.

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Le suicide de l’Europe

 

Banque européenneOfficiellement, rien n’est joué puisque le sort de la Grèce sera tranché par le référendum du 5 juillet mais l’Europe a déjà décidé qu’elle pouvait se passer de son cœur, la Grèce, et que la construction d’une société était maintenant une affaire de gros sous et non plus de symboles ou de mythes.

La Grèce n’a jamais été un cœur financier ou commercial, contrairement à Venise, Gènes, Anvers, Genève ou la City of London. Contrairement à l’Espagne, le Portugal, la France, l’Angleterre, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne, ou même à l’Italie fasciste, elle n’a jamais tenté de se construire un empire colonial pour devenir une Grande-Puissance. Par contre, au titre de berceau de la démocratie et des autres grands mythes fondateurs de l’Europe et de la civilisation occidentale, elle en a été et elle en est toujours le cœur symbolique.

Il s’agit bien de mythes puisque, dans les faits, la Grèce antique était une société esclavagiste, tout comme la Rome antique, mais nous avons choisi d’oublier ce petit détail. Par contre, l’Europe actuelle ne semble pas prête à pardonner à la Grèce son autre péché bien plus grave que l’esclavage, soit la pauvreté, aussi nommée « sous-développement ». Une pauvreté tout relative, puisque que le revenu par habitant des Grecs est environ la moitié de celui des Allemands, des Français ou des Britanniques.

Dans n’importe quelle société autre que nos sociétés actuelles soumises au calcul des comptables et des actuaires, c’est une vision à plus long terme des réalités qui prévaudrait, en prenant en compte de multiples dimensions. Les décideurs finiraient par réaliser que les problèmes financiers actuels de la Grèce ne sont pas plus insolubles que ceux de l’Argentine à une autre époque, et que l’intérêt de l’Europe est de se consolider plutôt que de se suicider par amputation de ses membres les moins riches. Pour cela, peut-être aurait-il fallu laisser les institutions politiques en décider, ou bien organiser un référendum dans toute l’Europe. Mais on a choisi de laisser le gouvernail aux banquiers et d’exercer le pouvoir ultime par la voie du mémorandum. Un choix qui n’est pas sans rappeler l’austère gouverne actuelle de notre propre société.

Opposer les mythes inscrits dans l’histoire de la Grèce aux institutions financières qui gèrent maintenant l’Europe et le reste du monde est d’ailleurs un aperçu très simplifié du problème. La Grèce n’a pas que ses ruines et ses fantômes à proposer au reste de l’Europe. Elle a un territoire, des ressources, des institutions, une langue, une culture, une musique, des arts, des entreprises, des champs d’expertise, etc. Et elle a d’abord et avant tout une population qui est et qui sera toujours une richesse, quoi qu’en disent les chiffres inscrits par nos scribes dans les colonnes qu’ils ont choisi de prendre en considération.

Le proche avenir nous permettra de voir dans le détail les conséquences de ce régime mais sa vraie nature est déjà parfaitement visible, même si nous choisissons de l’ignorer pour nous accrocher à nos nouveaux mythes.

Denis Bondin

Auteur de La mort de l’Argent

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