Pandémie: l’envers d’une guerre

US_Army_Detroit_Tank_Plant (7)On a beaucoup comparé la lutte actuelle contre la Covid-19 à une guerre. C’est aussi le sentiment que beaucoup de citoyens ressentent en suivant l’information qui monopolise les médias. Une guerre entre « un ennemi » invisible et sournois et des sociétés mobilisant toutes « les stratégies » et tout « l’arsenal » dont ils peuvent disposer. Le vocabulaire militaire ne s’arrête pas là.

Observée de l’extérieur, la ressemblance est frappante. Il ne manque que les sirènes déployées dans les rues pour avertir les citoyens d’une frappe imminente.

Si on l’examine de l’intérieur, la crise actuelle se présente plutôt comme l’envers d’une guerre. Dans une guerre, les belligérants mobilisent au maximum leur système économique et leurs capacités technologiques pour détruire leurs adversaires, s’emparer de leurs ressources et satisfaire la soif de gloire de quelques potentats. Le nombre de vies fauchées à cette fin n’a aucune importance. Un simple survol des bilans des deux guerres mondiales devrait suffire à nous en convaincre, tout comme celui de la guerre du Golfe, de l’attaque de l’Iran, etc.

Or, dans l’actuelle lutte de résistance à la pandémie, c’est exactement le contraire qu’on peut observer, du moins si l’on se place du point de vue des valeurs qui sont impliquées. Les vies humaines représentent l’ultime valeur que nous avons choisi de préserver, et cela à n’importe quels coûts économiques. Quand on y réfléchit un peu, c’est un renversement totalement ahurissant et totalement extraordinaire.

Rien de semblable n’a pu être observé lors des épidémies ponctuelles ou saisonnières, dont les bilans sont pourtant impressionnants en termes de pertes de vies humaines.

Une fois tracé un tel constat, ce qui importe, c’est de réfléchir à la possibilité que cette situation nous offre de modifier en profondeur notre système de valeurs et de l’inscrire à plus long terme dans nos institutions, nos lois, nos programmes politiques, aussi bien que dans nos arts, nos rituels sociaux ou nos comportements quotidiens.

Il serait sans doute naïf de croire que le monde a changé à ce point en un temps aussi court. Le retour à la normale pourrait bien se faire presqu’aussi vite que s’est fait le choix du confinement et du solide frein imposé à l’activité économique. Par contre, il se pourrait aussi que ce retour à la normale soit en même temps peu superficiel et qu’il masque des traces plus profondes d’une prise de conscience durable.

Peut-être un certain nombre de couples auront-ils eu l’occasion de mieux mesurer ce qu’ils doivent sacrifier pour avoir le standing du double revenu. Peut-être un certain nombre de commerçants verront-ils l’abandon des affaires comme autre chose qu’une faillite. Peut-être certains politiciens sentiront-ils qu’ils pourraient se trouver bien plus motivés par un changement radical dans l’ordre des priorités qui gérait leur agenda. Il se pourrait même que l’un ou l’autre parmi les magnats de l’économie connaisse une sorte d’épiphanie et adopte de nouvelles cibles totalement inédites dans son univers social.

Quoi qu’il en soit, rien ne nous interdit d’amorcer la réflexion et les débats en tirant profit de l’énergie nouvelle qui ne manquera pas de se manifester après un freinage aussi brusque.

Si nous choisissons d’opérer un virement de cap, il serait quand même utile de se rappeler que la question essentielle à laquelle nous avons eu à répondre au début de la pandémie était celle de savoir si nous devions, ou non, maintenir le cap sur la sacro-sainte croissance économique et aligner tous nos autres choix politiques sur ce dogme. Or nous avons répondu « non », en dépit du fait que ce dogme était jusqu’ici aussi indiscutable que l’a été pendant des siècles l’incarnation de Dieu en la personne du Christ.

Le dogme de la croissance économique et ses promesses non tenues du progrès et du bonheur pour tous sont les fondements d’une véritable religion et cette religion, comme bien d’autres, a toujours reposé sur le sacrifice. Pour la religion de la croissance économique, le sacrifice exigé est celui d’immenses ressources naturelles non renouvelables et celui d’innombrables vies humaines.

Changer le cap d’une civilisation aussi colossale n’est pas une chose facile. Pour s’y attaquer, peut-être pourrions-nous simplement commencer par retrouver le sens premier du mot « économie », soit la préservation maximale des ressources, en évitant leur gaspillage afin qu’elles puissent durer le plus longtemps possible.

Ce ne serait pas là une aventure dans l’inconnu, mais simplement un retour dans un chemin bien connu, celui que les humains ont toujours suivi avant que se produisent les dérives de la révolution industrielle mondialsée.

 

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Prendre soin de nos aînés

MarathonienNous pouvons exprimer le souhait de mieux prendre soin de nos aînés parce que nous voulons leur bien ou parce que nous espérons profiter de meilleurs soins quand notre tour viendra. Dans les deux cas, c’est « nous » les non-vieux qui parlons au nom de la société entière, car ce Nous exclut les aînés eux-mêmes.

La bienveillance est un sentiment qui peut s’exprimer aussi dans le cadre d’une exclusion. À l’époque qui a précédé la révolution féministe, les femmes étaient de la même façon exclues de « la société ». Beaucoup d’hommes, les vrais, parlaient ainsi de « nos femmes » et souhaitaient mieux en prendre soin, par exemple en leur achetant un lave-vaisselle.

Leur nous sexiste pouvait être en même temps un nous de classe sociale : le désir bienveillant pouvait signifier qu’on souhaiterait leur engager des bonnes (des aides- ménagères) pour les aider, soit d’autres femmes qui n’étaient même pas inclues dans la catégorie « nos femmes ».

Ces « bonnes » auraient pu être en même temps des immigrées sans papiers, car l’exclusion n’a pas de frontières et on peut en cumuler plusieurs motifs : femme, vieille, racisée, pauvre, sans nationalité, etc. Les sociologues appellent cela de l’intersectionalité, mais cette avancée théorique ne semble pas avoir produit beaucoup de résultats concrets pour changer notre vision de la vieillesse, qui reste empreinte d’un âgisme systémique dont nous commençons à peine à prendre conscience.

La pandémie en cours aura contribué à cette prise de conscience, pas tellement sur la base de la mortalité qui a sévi dans les CHSLD, mais plutôt sur celle des directives visant à protéger tous « nos aînés » en leur interdisant de sortir de chez eux, parfois même en fermant leur appartement à clé de l’extérieur, en dehors des sorties autorisées et contrôlées, comme cela s’est produit dans beaucoup de résidences pour personnes âgées.

La nouveauté de cette prise de conscience suggère que la grande majorité des aînés n’étaient pas vraiment conscients de notre âgisme, comme le reste de la société. Qu’il s’agisse des aînés, des femmes ou des pauvres, l’exclusion ne peut être réussie que si les exclus intériorisent la définition de la place sociale qui leur est assignée. Dans le cas des aînés, c’était assez facile de le faire : ils sont en vacances prolongées, ils n’ont plus d’obligations envers la société et les plus chanceux peuvent aller passer l’hiver dans le sud. Si seuls les plus pauvres pouvaient se sentir victimes, ils pouvaient facilement croire que c’était en vertu de leur pauvreté plutôt que de leur âge.

Indépendamment de la conscience que nous pouvons en avoir, l’exclusion en vertu de l’âge a un effet majeur sur l’ensemble de la société : elle nous prive d’un important réservoir de compétences. La population du Québec compte plus de 1,5 million de personnes de 65 ans et plus. Une importante majorité d’entre eux ont des capacités et des compétences qui pourraient être mises à profit dans toutes sortes de secteurs. Et si la plupart d’entre eux ne souhaiteraient pas se voir forcés d’assumer la même charge de travail que pendant leurs jeunes années, un très grand nombre d’entre eux seraient très heureux de se sentir utiles à quelque chose et en retireraient divers profits, à commencer par une meilleure santé. Au départ, c’est  l’idée d’une coupure radicale entre la vie active et la retraite qu’il faudrait mettre au rancart.

Toutes sortes d’avenues s’offrent à nous. L’une d’elle pourrait être la participation des aînés à l’éducation des jeunes, ce qui contribuerait sûrement à faire baisser le taux de décrochage scolaire. Dans le domaine de la santé, si le maintien à domicile des aînés semble être une avenue profitable pour tous, les supports requis pour certains pourraient aussi être assumés en partie par d’autres aînés. À peu près tous les organismes publics, gouvernementaux ou autres, auraient un grand profit à retirer de l’implication des aînés dans leurs structures. Il en va de même dans pratiquement tous les secteurs d’activité.

Au départ, ce sont les aînés eux-mêmes qui doivent prendre la parole, comme les femmes l’ont fait à une époque pas si lointaine. Ils peuvent le faire de différentes façons, notamment par une implication politique. Pourquoi pas une aile vieillesse dans chacun des partis politiques? Pourquoi pas un Conseil du Statut du Vieux et de la Vieille?

Si une prise de conscience de cette réalité doit donner lieu à un mouvement social, il faudrait aussi songer à lui trouver un nom. Les femmes, et les hommes avec elles, se sont progressivement ralliés à un mouvement féministe. Pour la libération des vieux, il serait peut-être possible de trouver mieux que l’étiquette de vieillisme. Pourquoi pas un mouvement aîniste, dont l’objectif serait simplement de mieux prendre soin de notre société?

Texte publié dans Le Devoir, 10 juillet 2020

 

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L’âgisme systémique de l’Occident

Vieille dame

L’âgisme n’est pas un type de préjugés qui seraient le lot de certains individus et pas les autres. C’est un élément qui fait partie intégrante de notre culture, même si nous ne sommes pas très enclins à le réaliser et à l’admettre.

Il est communément admis que l’une des caractéristiques centrales de notre culture est le matérialisme.  On pourrait résumer cela en disant que, pour nous, « l’essentiel est visible pour les yeux », en parfaite contradiction avec les propos du Petit Prince de St-Exupéry. Or les vieux sont ratatinés, jusqu’à 10 cm de hauteur, leur peau est plissée et dégarnie, leurs muscles sont affaissés, ils bougent plus lentement. Tout cela est très visible, alors que toutes les composantes invisibles des vieux n’ont pas plus d’existence que n’en a l’âme aux yeux d’un fervent athée. Sur de telles bases, comment pourraient-ils susciter autant de respect que les plus jeunes?

Les raisons de leur dévaluation ne s’arrêtent pas là. Si la plupart d’entre eux peuvent tenir des propos intelligents, amusants ou même carrément impressionnants par leur culture ou leur érudition, les occasions ne manquent pas d’y déceler aussi des traces de sénilité, en particulier dans les lacunes de la mémoire ou les confusions. À cela s’ajoute la conviction que les composantes invisibles des vieux comportent surtout des éléments dévalorisés du passé, tels que les croyances religieuses ou les technologies dépassées.

Parmi ces composantes invisibles qui sont ignorées chez les vieux et gaspillées du même coup, certaines ont pourtant été parfaitement préservées tandis que d’autres ont continué à se développer avec l’âge. Elles peuvent être d’ordre émotif, comme la capacité de ressentir ou d’aimer, ou d’ordre cognitif, soit une capacité de comprendre plus en profondeur, enrichie par la sédimentation des connaissances et par un mariage plus intime des contenus et des valeurs qui les imprègnent. Les vieux sont moins bons pour apprendre mais ils sont meilleurs pour enseigner.

Notre matérialisme aveugle à cet invisible essentiel de notre humanité ne concerne pas seulement la beauté du corps et ses performances physiques ou mentales. C’est notre conception même de l’existence humaine qui s’en trouve imprégnée en profondeur. Autrefois, nous affirmions l’existence d’une âme immortelle, une entité invisible pour les yeux, mais cette croyance s’est dissipée pour faire place à une conception biologique de la vie et de la mort. On notera au passage que c’est cette cosmologie biologique qui  fournit en même temps la trame de fond du racisme et du sexisme.

Nous sommes donc prêts à consacrer énormément de ressources pour vénérer les corps vivants et préserver les composantes matérielles des vies humaines. Certains riches en quête d’immortalité peuvent aller jusqu’à recourir à la cryogénie, soit la congélation et l’entreposage de leur corps dans l’espoir que les prodiges de la science permettront de les ressusciter un jour.

En attendant cet ultime triomphe, nous avons quand même réussi à allonger considérablement l’espérance de vie dans les pays riches, avec toutes les conséquences matérielles et sociales de ce fait. L’espérance de vie allongée est même considérée comme la première mesure du progrès, mais les vieux n’en sont pas moins inutiles aux yeux de la société et donc très encombrants.

Comme les traces de la détérioration physique et mentale des gens âgés sont à peu près les mêmes chez tous les humains, on pourrait croire que leurs conséquences dans les perceptions de la vieillesse sont aussi les mêmes, soit de la décrépitude. Or il n’en est rien, tout au contraire. Les vieux sont beaucoup plus respectés dans les cultures dites « traditionnelles », c’est-à-dire dans toutes les autres cultures. « Un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », dit un proverbe africain souvent cité.

On dira peut-être qu’il est plus facile de respecter les vieux quand ils sont rares, ce qui est le cas dans les sociétés moins riches. Autrement dit, que la rareté détermine la valeur, pour les humains comme pour les pierres précieuses. Sauf que les « lois économiques » présentées comme des lois de la nature sont toujours invoquées de façon très sélective et dans le but de légitimer des choix sociaux. La loi de la rareté semble ignorer que les albinos, les mongoliens ou les hermaphrodites sont aussi des humains plutôt rares, sans pour autant être l’objet d’un respect proportionnel à leur rareté.

En acceptant de reconnaître la présence de l’âgisme dans notre culture, nous pourrions peut-être commencer à débattre ouvertement de ce problème majeur et de ses  lourdes conséquences, ne serait-ce qu’en termes de gaspillage des ressources humaines.

Pour reconnaître cette présence, il ne faut pas se contenter de regarder les cas d’abandon, de négligence ou de mauvais traitement des vieux. L’âgisme est d’abord une certaine définition d’une catégorie d’humains, une définition axée sur la désuétude, l’inutilité sociale ou la dépendance, et comme tous les préjugés sociaux, elle s’applique à l’ensemble de la catégorie, « sans discrimination », pourrait-on dire. Même quand on souhaite fournir de meilleurs soins à « nos aînés », « nous » appliquons alors une définition âgiste, car tous les vieux sont alors exclus du « nous » et se retrouvent dans la classe des personnes à aider plutôt que des ressources.

Dans l’état actuel des choses, les conséquences les plus dramatiques pour l’ensemble de la société sont probablement celles qui ne sont pas visibles avec les yeux, en particulier le fait que l’image sociale des vieux en tant que personnes inutiles soit intériorisée par les vieux eux-mêmes et les incite à accepter de bon gré leur mise au rancart de la société.

Ce mécanisme psycho-social d’intériorisation est sans doute le plus pernicieux et le plus efficace pour faire fonctionner des systèmes sociaux de domination, surtout quand ils prennent la forme de l’exclusion ou de la ségrégation. C’est ainsi qu’on a réussi à implanter chez les pauvres une image d’eux-mêmes comme des êtres incapables de contribuer à la vie sociale, ou chez les femmes d’avant la révolution féministe, une image d’elles-mêmes comme inaptes à des rôles autres que domestiques. Il en va de même pour les vieux, qu’ils soient réellement en perte d’autonomie et placés dans des  institutions spécialisées, ou bien riches, en santé et capables de se persuader que leur bonheur repose sur des formes matérielles de jouissance, conformément aux dogmes de notre religion matérialiste.

Transformer une culture en profondeur peut exiger un très long cheminement, mais cela reste possible, comme on l’a vu avec la révolution féministe qui, même inachevée, nous a permis de récupérer une manne inestimable de ressources humaines.

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Le retour du péché

Confessionnal

La majorité des Québécois actuels, surtout les plus jeunes, ne savent pas très bien ce qu’est un péché, même s’ils connaissent le mot et son sens général. Pour presque tout le monde, il s’agit d’une réalité du passé, mais on ne semble pas réaliser que le péché a la vie dure et qu’il pourrait bien être en train de renaître de ses cendres. Non pas sous la pression des religions mais à l’initiative des gouvernements qui recyclent certains péchés d’antan en les déguisant en crimes.

L’éventail traditionnel des péchés du catholicisme couvrait un vaste champ, allant des comportements toujours sanctionnés en tant que crimes (voler, tuer, etc.) jusqu’aux péchés capitaux (paresse, gourmandise, avarice, etc.) qui ont simplement été convertis en vertus. Cet éventail incluait aussi des comportements connus de nous seuls, surtout en matière de sexualité. Deux des dix commandements de Dieu le stipulent : « L’œuvre de chair ne désireras qu’en mariage seulement » et « Impudique point ne seras de corps ni de consentement ». Nos pensées intimes, telles que le désir ou les fantasmes, connues de nous seuls et de Dieu, pouvaient constituer des manquements aussi graves que le vol ou le meurtre.

L’impureté, ainsi qu’on l’appelait à l’époque, pouvait faire des victimes, y compris des enfants, mais son traitement social en tant que péché faisait en sorte que les abuseurs n’avaient qu’à se confesser dans le secret et ne subissaient aucune sanction sociale. Concernant ces crimes faisant des victimes réelles, surtout des enfants, il est heureux que les choses aient changé mais la criminalisation de certains péchés d’impureté a conduit en même temps à punir des crimes sans victimes, des « crimes » non commis mais simplement évoqués dans les pensées ou les fantasmes d’une personne.

En effet, l’ancien gouvernement Harper, soucieux de renvoyer la balle à ses supporteurs les plus évangéliques, a redéfini la possession de pornographie juvénile pour y inclure  « toute représentation photographique, filmée, vidéo ou autre, réalisée ou non par des moyens mécaniques ou électroniques » (Article 163,1 du Code criminel canadien), ce qui inclut donc de simples dessins. Cette extension inclut également « tout écrit dont la caractéristique dominante est la description, dans un but sexuel, d’une activité sexuelle avec une personne âgée de moins de dix-huit ans qui constituerait une infraction à la présente loi ». Donc de simples écrits de fiction.

En clair, cela signifie que toute personne qui nourrit des fantasmes sexuels évoquant la présence d’une personne âgée de moins de dix-huit ans se rend coupable de ce nouveau crime-péché s’il a le malheur d’en laisser des traces écrites ou dessinées. Elle est passible d’une peine minimale de 3 à 6 mois d’emprisonnement, pouvant aller jusqu’à 5 ans, si elle a la malchance de voir son ordinateur espionné ou son appartement fouillé. Plus besoin de victimes.

La menace n’est pas que théorique. Au Québec, un écrivain, Yvan Godbout, de même que son éditeur, ayant ignoré cette menace, ont dû faire face à la justice, et une autre personne est en attente d’un jugement après avoir été accusée d’avoir commandé une poupée de forme juvénile et censément destinée à stimuler des fantasmes.

Si l’indulgence des curés et des évêques épargnait les abuseurs réels, la sévérité des lois canadiennes punit maintenant des personnes qui n’ont commis aucun abus réel. En plus, elle le fait d’une façon clairement discriminatoire, car les fantasmes des gens dont l’orientation sexuelle est autre que pédophile ne sont pas du tout criminalisés.

On peut imaginer que plusieurs juges sont ou seront fort embarrassés par de tels recours judiciaires, mais la loi est la loi, jusqu’à ce qu’on la change. Comment une telle loi, probablement la plus extrémiste au monde en la matière, a-t-elle pu être adoptée ? On peut imaginer que nos pauvres représentants dans l’opposition auraient eu besoin d’un courage hors du commun pour oser s’opposer à une législation touchant la pornographie juvénile, en s’exposant à un tsunami d’insultes et de menaces dans les médias sociaux ou non sociaux. Mais si tout le monde continue à se taire, la criminalisation des pensées intimes risque de fleurir davantage, et pas seulement en matière de sexualité.

Pour le moment, seules les personnes suspectées de sensibilité aux fantasmes de pédophilie sont directement menacées, mais l’espionnage légitimé de leurs secrets personnels permet d’en explorer tous les contenus. La fouille des données personnelles devient l’exacte inversion de la confession, mais en beaucoup plus efficace, car elle ne laisse rien dans le secret.

Avec l’élargissement des techniques de surveillance de nos équipements numériques, nous devrions tous trembler devant les menaces bien réelles que posent de telles dérives. En sous-estimant le potentiel des technologies numériques et les menaces d’éclosion de nouveaux pouvoirs dictatoriaux, nous risquons de regretter amèrement le règne des simples péchés qu’il suffisait de confesser.

Denis Blondin

Publié dans AREF-Info, Vol 19, No 1, Printemps 2020: https://aref-neq.ca/documents/2020/06/2020-06_AREF-Info.pdf

 

 

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La mémoire courte: Speak White et Loi 21

 

Il y a cinquante ans, les francophones du Québec se faisaient dire « Speak White! » par les Anglais qui se voyaient comme les maîtres des lieux, ainsi que l’a très bien exprimé le célèbre poème de Michèle Lalonde. Maintenant, nous avons pris notre place, nous nous voyons comme les maîtres des lieux et c’est à notre tour de dire « Speak White! » aux immigrants qui ont rêvé de se refaire une vie dans ce territoire immense que nous considérons être le nôtre, avec tous les droits afférents.

Équipés de ces droits indiscutables et du poids de notre majorité, ce que nous disons maintenant aux immigrants et à leurs descendants, c’est : « Parlez Français, et si vous ne le parlez pas encore, faites au moins semblant en vous habillant comme des êtres civilisés et rationnels! Surtout pas de religion s’il vous plaît, et si cela ne vous plaît pas, nous vous l’ordonnons sous peine des sanctions prévues par nos lois totalement démocratiques. »

Cela ne rappelle-t-il pas l’existence de semblables ordres inscrits dans des lois votées ici et là au Canada pour appliquer une politique du Speak White? Par exemple, la coupure du financement public des écoles françaises au Manitoba en 1890, sous le prétexte qu’elles étaient catholiques et que les seules écoles publiques financées devaient être non confessionnelles. Une loi sur la « laïcité » des écoles, votée par un Parlement élu démocratiquement et approuvée par un fort pourcentage de la population, comme au Québec, 129 ans plus tard.

Certains refuseront cette comparaison en invoquant que ça n’a rien à voir, que ce n’est pas du même ordre de grandeur. C’est exact, mais une comparaison ne nie pas les différences, elle cible au moins un point commun. Dans ce cas, il y en a deux : il s’agit d’un rapport de domination entre majorité et minorités, et c’est la religion qui est officiellement invoquée pour justifier la loi d’exclusion.

La loi 21 n’est que le symptôme d’un mal sous-jacent bien plus grave. Ce mal, c’est la conscience confinée dans un Nous local et privilégié. Depuis toujours, nous les humains avons été habitués à nous créer la bulle confortable d’un Nous dont la première fonction est de mettre en place une membrane invisible pour nous protéger de toute menace de contamination externe. « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit. »

Les sociétés humaines ont toujours vécu comme ça, mais au cours des derniers siècles, un Nous en particulier, celui de l’Europe mère de l’Occident, a cherché à élargir sa bulle devenue un peu trop peuplée en mettant en place un ordre social mondialisé dont la classe privilégiée inclut les Québécois francophones du Québec.

Ce processus de mondialisation a reposé sur des conquêtes militaires ou économiques, mais aussi sur des formes généralement très peu subtiles de « prosélytisme », un mot revenu à la mode depuis qu’il signifie une maladie imaginaire menaçant de Nous contaminer, une maladie qu’il faudrait soigner avec un remède appelé « laïcité ». Or n’importe quel voyageur occidental en Afrique ou en Amérique latine est à même de constater l’omniprésence des Prosélytes chrétiens, autrefois appelés « missionnaires », jusque dans les processus électoraux, pendant qu’ici, la simple éventualité d’une enseignante musulmane affichant ses convictions suffit à justifier une loi d’exclusion. Speak White, ainsi que le crient de plus en plus fort un bon nombre de gouvernements ou de partis politiques dans le monde.

J’ai longtemps voulu croire que, malgré tous les désastres que la mondialisation engendre pour les Autres humains qui ne l’ont pas choisie et pour la terre qui nous porte, elle aurait au moins la vertu de rendre plus perméables les membranes protectrices des Nous nationaux. Je constate que nos membranes identitaires ont la vie dure, et le Québec est loin d’en être le plus grand champion. Si ce mouvement de repli continue à s’institutionnaliser, on peut se demander quelles portes resteront ouvertes pour organiser un futur vivable pour les humains sur cette planète.

Quant à l’avenir du Québec en tant que société et éventuellement en tant qu’État souverain, je pense que beaucoup de voies sont encore ouvertes, mais que celle de l’exclusion et du repli est une voie sans issue.

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La haine de soi

 

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Le spectacle de l’incendie de la Cathédrale Notre-Dame de Paris a profondément bouleversé la très grande majorité des Français et des Québécois, qu’ils soient catholiques ou athées.

Pendant ce temps, le gouvernement Legault a décidé de retirer le crucifix de l’Assemblée nationale. D’un côté, nous tenons à bien marquer le fait que les symboles de notre passé religieux n’ont plus rien à voir avec nos institutions politiques, et de l’autre, nous souffrons de voir s’abimer l’un des monuments les plus emblématiques de la Chrétienté, trahissant par là notre sentiment d’identification à cette entité constitutive de notre histoire.

Certains prétendront qu’il ne s’agit pas là de religion, mais d’un monument, d’art, d’architecture ou d’histoire. Sauf qu’il s’agit aussi d’une cathédrale, un symbole très fort de nos racines chrétiennes. Quand en 2001, les talibans ont détruit les Bouddhas de Bâmiyân, il s’agissait pour nous de monuments, d’art et d’histoire, mais comme l’identification avec cette histoire et cette religion manquait, il y a fort à parier que les sentiments ressentis s’apparentaient moins à la tragédie d’un deuil qu’à la colère vis-à-vis du comportement criminel d’êtres irrationnels et donc non conformes à notre définition de l’être humain.

L’appui au projet de loi 21 sur « la laïcité » tient surtout au sentiment d’une menace à l’identité québécoise suscitée par la vue du Hijab et d’autres symboles d’une civilisation qui a depuis toujours été la rivale de la civilisation chrétienne. Dès lors, pour pouvoir restreindre le risque d’exposition à ces symboles malvenus sans encourir d’accusations de racisme, il fallait donner l’apparence d’un traitement équitable envers toutes les religions. Pas de voile, mais pas de crucifix non plus.

Ce faisant, nous acceptons de faire disparaître progressivement les traces matérielles de notre propre histoire. Le gouvernement a précisé que nous pourrons conserver les noms de villes avec un Saint, mais cette mise en scène persiste à simuler le fait que l’éradication de toute trace de religion serait un objectif à long terme.

C’est sans doute le vœu des victimes d’abus sexuels de la part de membres du clergé, celui des militants laïcistes et celui des féministes qui tiennent les religions comme responsables du patriarcat, mais il faudrait compter aussi le nombre de personnes qui ont plutôt conservé de la gratitude envers le dévouement de leurs enseignants ou celui du personnel soignant des hôpitaux ou des crèches, toutes personnes travaillant sans salaire pour le bien commun. Les personnes de plus de soixante ans ont presque toutes été partiellement éduquées par des membres des communautés religieuses portant des signes ostentatoires.

Il me semble qu’on peut clairement parler de haine de soi dans ce mouvement social d’éradication de l’un des fondements les plus essentiels de notre identité historique. Or il est plutôt ironique de penser que la « haine de soi » est une accusation couramment portée à l’endroit des personnes considérées comme un peu trop ouvertes à la diversité culturelle du Québec, alors qu’ici, elle loge plutôt chez ceux qui craignent cette diversification.

 

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Droits de la personne: une Déclaration à réécrire

Déclaration

Dans sa chronique du 10 décembre dernier (Une déclaration battue en brèche, Le Devoir), François Brousseau rappelait l’importance de la Déclaration des droits de l’Homme de 1948 et signalait le fait qu’elle n’avait jamais vraiment rallié tous les pays.

Il mentionnait que cet énoncé solennel des droits humains n’avait jamais été signé par six pays du bloc communiste, de même que par l’Arabie Saoudite et l’Afrique du Sud. Il est intéressant de s’interroger sur les raisons de ces dissidences.

Le refus de l’Arabie Saoudite reposait surtout sur son rejet d’un principe d’égalité entre hommes et femmes, et celui de l’Afrique du Sud, sur son rejet d’un principe d’égalité raciale.

Dans le cas des six pays du bloc communiste, le refus de signer reposait sur la prétention universelle de la Déclaration, et en pratique, sur le fait qu’elle se fondait presque exclusivement sur des énoncés de droits individuels, en ignorant les devoirs des individus, dont une seule mention très générale est faite à l’avant-dernier article : « L’individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible » (Article 29).

Quand aux droits collectifs, il semble que le comité de rédaction de 1948 ait conclu que de tels droits étaient inapplicables. Au moment de la rédaction de l’Accord de Paris (1921) et de la fondation de la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU, le président des États-Unis, Woodrow Wilson, défendait le concept d’un droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Or, dans le partage du monde qui sera opéré par les vainqueurs de la Grande Guerre de 14-18, ce noble principe guidera le redécoupage des frontières en Europe, mais il sera totalement ignoré dans le cas de l’Afrique et du Moyen-Orient (l’Empire Ottoman), deux régions redistribuées entre les maîtres du monde sans la moindre consultation avec les intéressés.

De nos jours, on constate aussi que la Charte canadienne des droits et libertés (1982) ignorait totalement les droits collectifs des Premières Nations, allant même jusqu’à les écarter de l’application des droits de « la personne ». Seuls des droits linguistiques étaient reconnus et seulement pour les minorités anglophones et francophones.

Par ailleurs, un bon nombre de pays ayant signé la Déclaration semblent l’avoir fait avec beaucoup de réticences, ce qui incitera un groupe de pays de tradition musulmane à signer plus tard la Déclaration des droits de l’homme en Islam, ratifiée en 1990 par 57 pays. L’Occident a pu ignorer ces dissidences mais le caractère universel de l’énoncé qu’il avait piloté s’en est trouvé fortement contesté.

À cet égard, il serait utile de signaler que les principes guidant la Déclaration de 1948 pourraient aussi fournir une assise à une conception du monde analogue au régime d’Apartheid. En effet, l’article 22 stipule que « Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale […] compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays ».

La multiplication actuelle du nombre d’émigrants et de réfugiés démontre éloquemment les limites d’une telle conception des droits humains,  et elle pourrait bien conduire à un renforcement d’institutions visant à protéger les privilèges des zones riches de la planète, en assujettissant les droits de la personne à une règle analogue à celle du système féodal : une assignation de l’individu aux paramètres de sa naissance, définie par le territoire et non plus par le « sang », mais tout aussi inégalitaire dans la société mondialisée.

Ces réserves qui peuvent être formulées de nos jours n’impliquent nullement l’existence d’un projet conscient de société mondialisée sur des fondements inégalitaires. Presque tous les articles visent plutôt des objectifs opposés à un tel concept. Par exemple, l’Article 25 précise que « toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté ». On pourrait y voir une inspiration très proche de celle des mouvements politiques relevant de la gauche actuelle, mais à condition d’appliquer le mot « personne » à tous les membres de notre espèce, ce qui ne semble nullement acquis comme le montrent les réserves de l’article 22 (cf. ci-dessus) et l’application du droit des « peuples » à disposer d’eux-mêmes

Que nos réserves tiennent aux dérives actuelles de notre société et aux sombres perspectives qu’on pourrait entrevoir, ou bien au fait que la Déclaration de 1948 n’a jamais été plus que la formulation d’un idéal de société au sortir d’une épouvantable guerre mondiale, il reste qu’il serait sans doute pertinent de reprendre un tel exercice sur une base renouvelée, même si l’unanimité des nations resterait sans doute encore hors de portée.

Publié dans le journal Le Devoir, 11 déc. 2018

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Les religions pourraient-elles disparaître un jour?

ReligionBeaucoup de ceux qui sont nés dans des familles catholiques pratiquantes ont, à des degrés divers, abandonné la pratique religieuse, sans que cela ne provoque de drames sociaux. Plus récemment, c’est la présence croissante d’immigrants de diverses confessions religieuses qui  a été perçue comme la menace d’un retour en force du religieux dans la société. Dès lors, l’idée de laïcité a fini par signifier pour certains la disparition pure et simple des religions. Mais s’agit-il là d’une possibilité réellement envisageable ?

Les partisans d’une telle quête invoquent souvent leurs propres valeurs sociales, comme les libertés individuelles ou l’égalité des genres, mais ils s’inspirent en même temps d’une conception évolutionniste de la société, selon laquelle les sociétés humaines auraient d’abord été fondées sur la magie, puis sur la religion et finalement sur la science. D’où leur rêve d’une société débarrassée de la religion.

Cette conception a été adoptée en Europe depuis le 19esiècle et elle a laissé une empreinte profonde et durable sur notre vision du monde. C’est qu’en plus de donner un sens à notre histoire, elle proposait un ordre pour classer les sociétés contemporaines, des plus « primitives » jusqu’au plus « évoluées », celles qui prétendaient avoir accédé aux Lumières de la Raison. Le tout dans un contexte de domination occidentale du monde et de mise en place d’un ordre économique et politique mondialisé, impliquant que la diversité des cultures et des religions serait à tout le moins ignorée, pour peu que les règles du commerce puissent s’appliquer.

D’un point de vue anthropologique, il est absurde de prétendre qu’une société humaine pourrait se fonder sur la science, en se passant de magie et de religion. C’est que ces trois types d’institutions ont des fonctions bien différentes mais toutes essentielles. La science permet de comprendre le fonctionnement du monde matériel et de développer des techniques pour en tirer profit. Les religions permettent de relier entre eux les humains d’une société en leur proposant une vision commune de leur origine, du sens profond de la vie et de la mort, et en traduisant cette vision dans des symboles et des rituels sociaux. Quant à la magie, elle repose essentiellement sur l’usage des symboles pour agir sur les autres humains : pour les réconforter ou leur faire peur, les séduire ou leur vendre quelque chose, les rendre malades ou les aider à guérir, etc. Et ça marche, comme le savent bien les avocats, les publicistes, les politiciens, les terroristes, les psychologues, les humoristes et bien d’autres spécialistes.

Nous opposons souvent la magie à la technique, comme s’il fallait choisir la plus efficace, mais les deux sont parfaitement efficaces selon des modes d’action différents : une efficacité matérielle pour la technique, une efficacité symbolique pour la magie. Écrire des lois ou une lettre de mise en demeure, brandir un drapeau ou une pancarte, c’est toujours manipuler des symboles, pas des outils (au sens propre). Et les humains savent bien faire la différence : un paysan peut faire bénir son champ après les semences, mais il a d’abord pris soin de les mettre en terre. Ceux qui « sacrifient » des animaux n’oublient pas de les manger ensuite. On peut briser une bouteille de champagne sur un bateau lors de son lancement (son baptême) en sachant que ce n’est pas ça qui le fait flotter. On peut aussi utiliser un véhicule ou un vêtement sur des modes techniques et symboliques en même temps.

De la même façon, nous opposons la religion à la science. Mais si la science peut nous expliquer le fonctionnement de l’ADN ou la composition de l’atmosphère, elle n’a strictement aucune réponse à apporter à des questions telles que : quel est le sens de la vie, faut-il exécuter les criminels ou pratiquer l’avortement, les hommes et les femmes sont-ils égaux, devons-nous prendre soin de nos vieux parents ou s’en débarrasser?

Nous avons peut-être l’impression que le retrait de la religion catholique des fonctions éducatives, hospitalières ou paroissiales signifiait le retrait de « la religion » de nos vies et de notre société. En y regardant de plus près, quand un ami est atteint du cancer, nous lui dirons que nous allons lui envoyer des « pensées positives », mais quelle différence avec les prières? Quand nous respectons les dernières volontés d’un ami décédé en allant disperser ses cendres dans son lieu de pêche préféré, n’est-ce pas aussi un comportement religieux? Et quelle différence y a-t-il entre baptiser une rue du nom d’un citoyen notoire ou du nom d’un saint?

Pour réaliser que nous vivons toujours avec des croyances, des rituels, de la magie et de la religion, il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur nos innombrables rituels sociaux : les remises de médailles, les célébrations de la retraite, les extravagances de l’Halloween, les ouvertures de sessions parlementaires avec le Huissier à la Verge Noire, les juges de la Cour Suprême déguisés en Pères Noël, le retrait du chandail d’un joueur de hockey et sa levée vers le ciel, et combien d’autres? Notre société aura beau se proclamer « laïque », elle ne pourra jamais extirper toute religion de nos vies. Et ce pour une raison incontournable : c’est que notre cerveau est resté exactement le même depuis l’apparition de notre espèce.

C’est là un aspect de notre réalité que l’écrivaine Nancy Huston a bien formulé : « On est […] fondamentalement depuis toujours une espèce croyante. Donc, quand on cesse de croire à nos dieux anciens, c’est que l’on en a inventé de nouveaux. »[1]

Si on veut chercher dans quelle direction on peut trouver les traces de ces nouveaux dieux dans notre société mondialisée, il faudrait sans doute partir des principaux fondements de notre culture : l’individualisme et le matérialisme. Nous avons déjà là une conception purement biologique de la vie et de la mort, avec toutes ses conséquences sur nos choix sociaux, en particulier le fait que nous pouvons axer nos vies sur la jouissance, en ignorant toutes les conséquences pour les générations futures. Par contre, quels que soient nos mythes, cela ne nous transformera pas réellement en des êtres purement individuels et purement matériels.

[1]Citée par Manon Dumais dans « Lèvres de pierre » : l’étudiante rebelle et le génocidaire, Le Devoir, 25 octobre 2018

Texte publié dans la revue de l’AREF (nov.2018) : http://aref-neq.ca/assets/aref-info-dec-18.pdf

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Un jeune Américain tué par une « tribu primitive »?

Les médias québécois nous apprenaient récemment qu’un jeune Américain avait été tué avec des flèches par des membres d’une tribu isolée vivant sur une île de l’archipel des Îles Andaman. On ne sait pas grand chose d’eux et on les a baptisés les Sentinelles, à partir du nom que nous avons donné à leur île : North Sentinel.

Cette petite communauté, refusant agressivement toute intrusion sur son territoire, est considérée par les « civilisés » comme une anomalie de l’histoire, une survivance inexpliquée des premiers âges de l’humanité. Les médias répètent même que cette communauté vivrait isolée depuis 60,000 ans. Comme quoi nous croyons facilement aux miracles pour peu qu’ils aient vraiment l’air incroyables.

Étant l’une des dernières communautés vivant dans un tel isolement volontaire, cette société est bien sûr une exception. Par contre, avec les connaissances dont nous disposons aujourd’hui sur l’histoire des humains sur la terre, on ne peut nullement y voir une anomalie dans le comportement humain.

Notre espèce est apparue il y a probablement 70,000 ans et pendant presque 60,000 ans, les humains ont préservé des modes de vie en petites communautés nomades se nourrissant de gibier et de plantes cueillies. Il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur les peintures de la grotte de Chauvet, datant d’environ 35,000 ans, pour se rendre compte qu’ils avaient le même cerveau et la même intelligence que nous. Leurs connaissances accumulées du comportement animal et des propriétés des plantes leur suffisaient amplement pour savoir qu’ils auraient pu mettre des graines en terre ou capturer de jeunes mammifères pour s’approprier leurs petits. Or ils n’ont manifesté aucune envie de procéder ainsi, tout au contraire.

Notre construction de la « préhistoire humaine » (l’ère avant Nous) est fondée sur l’idée fausse que l’agriculture et l’élevage seraient des inventions compliquées et de grands progrès pour l’humanité, de sorte que leur absence est toujours vue comme le résultat d’une incapacité plutôt que d’un choix éclairé. Et pourquoi ce choix? Se procurer de la nourriture par la chasse et la cueillette demande beaucoup moins d’efforts et laisse donc plus de loisirs et plus de liberté. Des gens qui rêvent de profiter de leurs courtes vacances pour aller à la chasse, à la pêche ou cueillir des champignons devraient comprendre cela facilement.

Pourquoi alors les humains ont-ils finalement développé ou adopté l’agriculture et l’élevage presque partout sur la planète? La réponse est assez simple : parce qu’ils y ont été forcés par la croissance de la population et le manque de territoires disponibles. Avant de s’y résoudre, après 60,000 ans de résistance, ils ont quand même fait preuve de beaucoup de persévérance et d’ingéniosité, allant jusqu’à s’installer dans l’Arctique, dans les déserts, les hautes montagnes et les îles isolées.

Les Sentinelles ne sont donc pas de drôles de créatures trop primitives pour avoir abandonné leur mode de vie. Si leurs moyens de défense ne sont plus très courants, ils ne sont nullement les seuls à préférer leur mode de vie à celui qu’ils auraient en se laissant embarquer dans « la civilisation ». Par exemple, plus du quart des trois millions de citoyens de la Mongolie préfèrent la richesse des relations humaines vécues en petites communautés et la liberté de leur vie d’éleveurs nomades en pleine nature, même dans le confort relatif de leurs yourtes, un confort qui séduit quand même beaucoup de vacanciers depuis que nous les avons empruntées aux habitants de Mongolie.

La décision du gouvernement indien de ne pas « civiliser » de force les Sentinelles, ni de les « aider » ou les convertir à la Vraie Foi — ce que voulait faire le jeune Américain tué — se défend donc très bien, ne serait-ce qu’en vertu de la forte probabilité qu’ils périssent des maladies contre lesquelles ils ne sont pas immunisés.

Quant à la défense agressive de leur petit territoire, elle pourrait aussi être considérée comme légitime en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, un grand principe du droit international adopté lors de la création de la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU. Il faudrait quand même noter que ce noble principe avait alors été complètement ignoré en ce qui concerne les peuples de l’Afrique et du Moyen-Orient, dont les frontières avaient été redécoupées selon les intérêts des Britanniques, Français et Américains., sans que les principaux intéressés n’aient même été consultés.

Sur l’île North Sentinel, deux pêcheurs indiens ont déjà été tués en 2006, sans que des accusations de meurtre ne soient portées contre les Sentinelles. Ce ne sera peut-être pas aussi simple depuis qu’un Américain en a été la victime. Il semblerait que la récupération de sa dépouille — un principe apparemment sacré dans notre religion laïque — soit un impératif qui pourrait l’emporter sur toute autre considération.

Si les Sentinelles sont finalement laissés en paix, ce sera sans doute heureux pour eux mais nous pourrions aussi nous demander si ce sera en vertu de nos progrès dans la compréhension des réalités humaines ou parce que leur situation aura mobilisé les réflexes de ceux qui tentent de sauver les « espèces en voie de disparition ».

Texte publié dans le Huffington Post, 22 nov. 2018

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Hochelaga Terre des âmes, ou comment l’Histoire délimite le champ des émotions.

Le film de François Girard a suscité des réactions très contradictoires chez les critiques québécois, allant du chaud au froid. Tous ont louangé les qualités techniques du film, mais les froids lui ont surtout reproché sa froideur. Bref, l’émotion des uns n’a pas été ressentie par les autres, sans qu’ils puissent nous expliquer pourquoi.

Comment comprendre cette réaction chez certains spectateurs, dont rien ne permet de supposer a priori qu’ils seraient moins capables d’émotion? On explique généralement de tels écarts par le vécu de chacun, mais je voudrais ajouter à cette explication une composante proprement culturelle, opérant sur le registre de la spiritualité et celui de l’Histoire.

Déjà avec son titre Hochelaga, terre des âmes, le film de François Girard nous amène sur le terrain de la spiritualité. C’est le fil principal qu’il nous propose pour tisser des liens entre les vivants et les morts. À l’autre bout du fil, on trouve un chamane iroquoien ayant vécu il y a 750 ans; à notre bout, un jeune doctorant en archéologie en train de soutenir sa thèse devant un jury.

À première vue, on pourrait voir là une confirmation du mythe occidental voulant que les humains de la préhistoire étaient plus religieux que Nous, qui nous concevons comme étant passés au règne de la Science. C’est sans doute ainsi que le récit est décodé par beaucoup, mais on aurait tort d’oublier que l’archéologie est une science qui incorpore aussi une forte dose de spiritualité dans sa quête même, soit la recherche des traces destinées à devenir les objets d’une forme de vénération dans nos musées. De plus, une soutenance de thèse est en soi une cérémonie, que le diplôme soit décerné en archéologie ou en biogénétique. Et surtout, pour qu’un lien soit établi entre l’humanité du chamane et celle du doctorant, il n’existe aucun procédé excluant la spiritualité, du moins si on souhaite créer un lien de nature identitaire.

Cette proposition du cinéaste attaque de front l’un des fondements essentiels de la culture occidentale actuelle : sa laïcité et, plus profondément, son matérialisme, incarné dans l’affirmation du remplacement de la Religion par la Science. D’abord conçue comme la neutralité de l’État par rapport aux différentes religions, la laïcité est devenue pour beaucoup le rêve d’une éradication de toute trace de religion ou de spiritualité — les deux étant souvent confondues. Dès lors, on peut imaginer que, pour eux, l’image d’un chamane iroquoien paré de ses plus belles plumes et invoquant les esprits ne suffit pas à mobiliser l’empathie et à partager les émotions qui sont mises en scène. Ce chamane incarne l’Autre dans sa version la plus religieuse.

Le deuxième volet de la proposition de François Girard n’est rien de moins que la reconstruction de l’Histoire. Or notre Histoire est aussi porteuse de nos mythes essentiels, et en premier lieu le mythe d’une Histoire qui met pour la première fois le pied ici avec Jacques Cartier — tout vécu antérieur étant de la préhistoire.

À cet égard, il est intéressant de comparer le film Hochelaga de François Girard avec le film Nouveau Monde, de Terrence Malick. Ces deux films ont une parenté évidente sur le plan du langage cinématographique et de certains thèmes traités, mais ils ne sauraient être plus opposés quant aux mythes qu’ils véhiculent.

Dans les deux films, on assiste à une histoire d’amour entre un Européen et une Amérindienne, mais dans le film de Malick, tout passe par le regard et la vision de l’Européen. C’est lui qui enseigne sa langue à son amante, même s’il est tout seul au milieu d’une société amérindienne. Cela dit tout de la vision occidentale du monde, pour qui Nous sommes des Individus contrairement aux Autres qui sont des collectivités. Cela dit également tout de l’Histoire occidentale, selon laquelle Nous sommes les sujets de l’Histoire et les Autres en sont des objets. Autrement dit, Nous sommes l’Histoire et les Autres font partie de la géographie.

Dans le récit de Malick, l’Amérindienne vivra toutes les étapes de sa civilisation : langue, vêtement, écriture, bonnes manières, jusqu’à son ultime consécration, sa présentation à la Reine d’Angleterre. Elle sera avalée à titre d’individu. Quant au héros occidental, il ne sera en rien transformé par sa rencontre avec la culture autochtone. On ne saurait incarner plus radicalement le mythe occidental.

Dans le récit de Girard, tout est inversé. Le colon français parle d’amour à son amante dans sa propre langue, et cela dit également tout. Il accepte de l’épouser sur la base de sa culture à elle, qui lui enfile un collier sans ressentir le besoin de passer par les rituels des Français. Cette scène (très émouvante pour beaucoup) incarne à elle seule la nouvelle Histoire que propose François Girard.

Tout le rapport entre Européens et Amérindiens se trouve inversé. Nous avions appris à imaginer que ces derniers auraient été très impressionnés par les premiers explorateurs européens, allant parfois jusqu’à les prendre pour des dieux. Dans le film de Girard, les Iroquoiens ne sont nullement impressionnés par les cadeaux des Européens et n’apprécient pas leur odeur. Ce bouleversement radical de nos mythes se répercute directement sur la construction des identités.

La construction de l’identité est un mécanisme essentiel chez les humains. C’est ce qui définit la nature et l’entendue d’un Nous, y compris pour des Occidentaux convaincus que l’identité s’arrête aux frontières d’un Je. Cette frontière est maintenue par des référents abstraits, comme ceux de l’Histoire ou de la nationalité, mais elle se crée, se vit et se manifeste d’abord par le jeu des émotions. Or le partage des émotions exige l’activation d’une empathie, ce qui sera toujours plus facile à l’intérieur qu’à l’extérieur de la frontière d’un Nous.

Reprogrammer les identités de toute une société, c’est un défi colossal. François Girard sera sûrement déçu du succès mitigé de son film, mais il devrait être fier d’avoir réussi un pari d’une telle audace aux yeux d’une importante proportion des spectateurs. De plus, son film pourrait bien devenir un repère dans notre Histoire.

Texte publié dans la revue Séquences, no. 314, juin-juillet-août 2018

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