Yuval Noah Harari ou les ornières de l’Histoire. Critique anthropologique du livre Sapiens: une brève histoire de l’humanité

UnknownNOTE: on peut trouver une version abégée de cet article dans la rubrique Textes.

 

Le best-seller de Yuval Noah Harari n’a pratiquement reçu que des critiques élogieuses et, traduit en plus de 30 langues, il a conquis un vaste public et il a même été recommandé par Barak Obama, Bill Gates et Mark Zuckerberg. Sous la surface de cette odyssée exaltante se cache pourtant une face obscure, celle que l’Occident, le véritable auteur de cette histoire, préfèrerait garder cachée.

On peut considérer que le succès d’Harari est mérité puisqu’il réussit à intéresser des milliers de lecteurs à l’aventure humaine dans sa longue durée. La critique proposée ici pourra sembler injuste aux personnes qui ont déjà lu et apprécié son essai. Aussi est-il important de préciser que cette critique ne s’adresse pas vraiment à lui en tant qu’auteur d’une synthèse historique parmi d’autres. Elle s’adresse à la culture occidentale qui en a construit la trame de fond, à l’intérieur de laquelle s’inscrit notre lecture aussi bien que sa narration[1]. Cette trame de fond établit un certain nombre de paramètres dont nous ne sommes pas conscients, à commencer par l’idée d’une évolution biologique graduelle et continue de notre espèce, à l’image de l’Histoire dont elle constituerait une sorte de substrat implicite.

La confusion entre histoire et évolution

Dans notre histoire traditionnelle, l’humanité était tranchée en deux, la préhistorique et l’historique. L’« Histoire » ne débutait qu’avec l’agriculture, la sédentarisation ou même avec l’écriture, tandis que la « préhistoire » s’étendait non seulement sur une large portion de l’existence de notre espèce mais aussi sur celle d’espèces plus anciennes d’hominidés utilisant des outils. L’effet essentiel de ce découpage était et est toujours de superposer le processus d’évolution biologique et celui des changements de nature socioculturelle (l’histoire), de façon à les confondre ou à les fusionner.

L’approche d’Harari propose de prendre comme cadre l’ensemble de l’espèce Sapiens. Ce choix tout à fait judicieux pouvait sembler innovateur, mais dans sa narration, c’est bien la tradition qui a réussi à s’imposer.

Pour structurer cette longue histoire, Harari propose trois grandes révolutions à titre de repères, les révolutions cognitive, agricole et scientifique. Dès le départ et pour tout le reste de son récit, il nous inscrit alors dans une version simplement remaniée de notre cadre de référence traditionnel. En effet, le développement de l’agriculture comme mode de vie et le développement scientifique et technologique des sociétés plus complexes sont bien des révolutions, c’est-à-dire des processus historiques transformant en profondeur les institutions sociales et les cultures. Par contre, il en va tout autrement de la prétendue « révolution » cognitive, qu’Harari définit comme l’apparition du langage proprement humain, le langage symbolique, et du type de pensée qu’il permet, puisqu’il s’agit plutôt d’une fonction biologique du cerveau humain.

Pour rendre possible ce type de langage et de pensée, c’est toute l’ingénierie du cerveau qui a été modifiée avec l’apparition d’une aire spécialisée dans le fin contrôle musculaire des sons de n’importe quelle langue (ses phonèmes), une autre aire spécialisée dans le décodage auditif des phonèmes, et tout un réseau d’interconnexions entre elles et avec le reste du cerveau pour construire le sens et pour le communiquer à travers la multitude des codes culturels.

L’émergence d’un tel cerveau n’a rien d’un évènement historique, même si elle a des conséquences de nature sociale. Elle repose sur des mutations génétiques importantes, soit une restructuration du matériel chromosomique qui marque la séparation d’Homo sapiens d’avec les autres espèces du genre Homo et qui est donc totalement achevée dès l’apparition de notre espèce. Les Sapiens anciens et actuels ne seraient donc pas plus différents biologiquement que deux générations coexistant présentement.

Le récit d’Harari n’ignore pas cette composante biologique du langage humain, mais il en minimise l’importance en affirmant qu’elle n’aurait impliqué que « de menus changements dans la structure interne du cerveau » (p. 475). De plus, il présente cette « révolution » comme un long processus graduel, s’étalant entre 70,000 et 30,000 ans, soit à l’intérieur de la durée de notre espèce plutôt qu’à son point d’origine.

Une telle présentation met en place un cadre de référence qui, en évacuant la distinction essentielle entre les ordres naturel et culturel, opère inconsciemment une sorte de fusion/confusion de la biologie avec l’histoire, pour établir un unique ordre bioculturel qui traverserait toutes les étapes de l’existence humaine. En surface, la narration est présentée comme « historique », mais sa formulation et sa logique entretiennent le fantôme d’un invisible et imaginaire support de nature biologique[2]. Autrement dit, la croyance voulant qu’à chaque étape, Nous serions plus « évolués » que nos ancêtres.

Cette volonté d’ignorer la distinction entre l’évolution biologique et cette histoire sociale que l’Occident appelle aussi une « évolution »[3], elle est inscrite au cœur même de la vision du monde qu’il a élaborée pour se penser lui-même comme plus « évolué », en opposition à toutes les autres sociétés — longtemps appelées aussi des « races » sur la base de la même confusion bioculturelle.

 La négation de la culture et du social

 Dans le récit d’Harari, les cultures des premiers humains sont carrément niées. Il affirme que « la tribu n’était pas un cadre permanent » et qu’« il n’y avait pas de villes ni d’institutions permanentes » (p. 64). Autrement dit, sans écoles, musées ou palais de justice, il n’y aurait ni éducation, ni art, ni codes sociaux. Les peintures de Chauvet en témoignent pourtant magnifiquement. Depuis leur découverte, plus personne ne peut parler d’« art primitif ». Cette grotte est à elle seule un musée, une université et probablement aussi un palais de justice et un parlement.

Une fois niées les cultures et les institutions des Sapiens anciens, il est plus facile d’interpréter leurs comportements sur la base d’autres types de mécanismes. C’est ainsi que les Sapiens anciens auraient été pourvus de « mécanismes hormonaux et génétiques qui aident à contrôler la procréation », de sorte qu’« en temps d’abondance, nos ancêtres avaient un peu plus d’enfants; en temps de pénurie, un peu moins » (p. 109). Un peu comme les plantes, qui poussent mieux ou moins bien selon l’ensoleillement et l’humidité.

Il existe pourtant d’abondantes données factuelles montrant que tous les humains de toutes les époques ont géré leurs stratégies natalistes en fonction du calcul des coûts et des bénéfices de leurs choix. Par exemple, les petites sociétés de chasseurs-cueilleurs nomades n’ont jamais eu des ribambelles d’enfants à nourrir ou à déménager, indépendamment de la pluie ou du beau temps.

L’enthousiasme d’Harari à dépeindre les premiers humains comme une variété animale ou végétale ne s’arrête pas là :

« Les chasseurs-cueilleurs chassaient et cueillaient animaux et plantes sauvages auxquels on pouvait attribuer un statut égal à celui d’Homo sapiens. Chasser le mouton ne rendait pas celui-ci inférieur à l’homme, qui n’était pas davantage inférieur au tigre parce que ce dernier le chassait. Les êtres communiquaient directement les uns avec les autres et négociaient les règles régissant leur habitat partagé » (p. 250, je souligne).

L’attribution d’un statut résulte toujours d’un rapport social entre des « êtres » d’une même espèce. Or c’est le Sapiens Harari (le « on ») qui attribue ici à d’autres Sapiens plus anciens un statut égal à celui des moutons ou des tigres, sous prétexte que leur économie de chasse porte le même nom que celle d’autres animaux.

Un autre phénomène social qui ne mérite aucune tentative d’interprétation dans ce récit, c’est l’apparition des classes sociales, où Harari ne semble voir qu’une conséquence automatique de l’accroissement de la taille des sociétés. Il mentionne le fait que « partout surgirent des souverains et des élites » (p. 129), mais sans se poser la moindre question sur le processus de leur « surgissement ». Pour lui, l’apparition des États ou Empires et de leurs systèmes sociaux de domination s’explique tout simplement par l’apparition de « mythes appropriés » (p. 131). Le mythe est clairement un produit social, mais en en faisant la seule incarnation du social et en ignorant du même coup l’existence et le fonctionnement de toute autre institution sociale, économique, politique, juridique, idéologique ou religieuse, on laisse en même temps la porte ouverte à n’importe quelle interprétation des classes sociales comme un phénomène naturel, ou plus largement, à l’interprétation des étapes de l’histoire comme des étapes d’une évolution.

Et pourtant, si on admet que les Sapiens ont toujours été des humains intelligents, divers scénarios d’ordre purement social peuvent être imaginés pour comprendre l’apparition des sociétés de classes. Par exemple, celui d’un pacte de non agression entre une coalition de tribus, jetant les bases d’institutions politiques destinées à gérer des domaines d’intérêt commun (défense, réserves alimentaires, etc.) et progressivement amenées par un processus de dérive vers des structures sociales de domination.

Les tares des anciens Sapiens

 Sans que l’on sache si les anciens Sapiens ont complété ou non leur « Révolution cognitive », la façon dont ils sont mis en scène suggère de multiples façons qu’ils seraient mentalement moins « évolués » que Nous.

Le rapprochement avec les autres animaux véhicule déjà assez bien cette conception des choses, mais comme les autres animaux semblent compenser leurs lacunes intellectuelles par des habiletés physiques étonnantes, les anciens Sapiens se verront aussi attribuer des qualités physiques hors du commun. Comme Harari a un très bon sens de la formule-choc, il affirme même qu’« Albert Einstein était bien moins habile de ses mains qu’un ancien chasseur-cueilleur » (p. 52). Considérant qu’Einstein jouait aussi du violon, nos ancêtres devaient être de sacrés virtuoses de la dextérité, histoire de compenser leurs aptitudes mentales moins évidentes.

Quant à leurs croyances, dont nous ne connaissons à peu près rien, elles sont présentées comme relevant d’une unique « religion », appelée « l’animisme » :

« L’animisme […] est la croyance suivant laquelle presque chaque lieu, chaque animal, chaque plante, chaque phénomène naturel a une conscience et des sentiments et peut communiquer directement avec les humains. Ainsi les animistes peuvent-ils croire que le gros rocher, au sommet de la colline, a des sentiments, des désirs et des besoins. Il pourrait en vouloir à certains de ce qu’ils ont fait ou se réjouir d’une autre action. […] » (p. 72).

Autrement dit n’importe quoi, à condition que ce soit farfelu et sans véritables liens avec des réalités signifiantes. On ignore ainsi que le cerveau humain, celui des Sapiens anciens ou récents, fonctionne sur la base de symboles, ce qui nous permet de comprendre que tous les « requins » ne vivent pas dans la mer et qu’on puisse aussi prêter certaines qualités d’êtres animés à l’Everest ou aux Quarantièmes rugissants (d’où les majuscules).

En plus d’être dénué de toute forme de raison, l’animisme est aussi présenté comme l’unique religion commune à des milliers de sociétés, qui n’avaient aucun contact entre elles et qui ont inventé des milliers de langues différentes. Cela supposerait la présence d’un dispositif mental reposant sur un fondement génétique qu’aucun savant n’a pu observer.

Quant aux humains d’après la révolution agricole, leurs cultures ne semblent guère plus rationnelles (i.e. plus humaines). Comme ils n’étaient pas assurés de pouvoir « préserver la fécondité de leurs troupeaux », leurs dieux « gagnèrent en importance parce qu’ils offraient une solution à ce problème » (p. 250).

On semble alors assumer que les rituels religieux sont destinés à servir à des fins techniques plutôt que sociales. Or, si les paysans pouvaient bénir un champ ou invoquer un dieu, ils n’oubliaient pas de préparer la terre et d’y semer des graines au moment propice.

Le cerveau humain permet d’opérer en même temps sur le plan technique et sur le plan symbolique. Ainsi, on peut utiliser une automobile pour se transporter, tout en choisissant une Smart ou un VUS selon le message qu’on souhaite communiquer. Sans cette dimension symbolique, personne n’aurait 59 chemises différentes dans son garde-robe.

Pour expliquer la croissance démographique accélérée découlant de la révolution agricole, Harari invoque le besoin de « mains supplémentaires aux champs », en ajoutant que ces « bouches supplémentaires eurent tôt fait d’engloutir les surplus alimentaires […]. » (p. 111). Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces pauvres Sapiens n’étaient pas assez intelligents pour savoir que les « mains supplémentaires » auraient besoin de nourriture pour travailler aux champs.

L’impression d’avoir affaire à des êtres dénués de toute rationalité est aussi très nette quand il est question des rituels, comme le suggère cette description :

« Des millénaires durant, après la Révolution néolithique, la liturgie religieuse consistait essentiellement pour les hommes à sacrifier des agneaux, du vin et des gâteaux […]; « le roi, dans sa capitale, sacrifiait des douzaines de béliers gras au grand dieu de la guerre » (p. 251).

Si « les hommes » (dans ce cas, ceux d’avant Nous) sont aussi irrationnels, on oublie que Nous aussi, dans nos mariages grandioses, nous « sacrifions » des bouteilles de champagne et des gâteaux somptueux, ce qui ne nous empêche pas de les consommer par la suite comme le faisaient couramment les Sapiens anciens.

Selon cette histoire, les anciens Sapiens seraient donc inintelligents, à moitié animaux et leur seule humanité se manifesterait par l’irrationalité. En acceptant l’idée que Notre histoire serait au fond une évolution graduelle, nous apprenons à imaginer l’existence d’humains à qui il manquerait encore quelques fonctions mentales essentielles. Et si nous apprenons à imaginer ainsi les humains des époques reculées, il peut être tentant de transposer ces interprétations aux humains vivant dans les régions « reculées ».

Les vrais Humains et les Autres

Harari reprend la narration d’un récit dont la logique sous-jacente est la mise en scène de variétés d’humains tellement différentes que notre seule conclusion logique — inconsciente — est qu’ils ne pourraient pas appartenir à la même espèce. Ces Autres n’auraient pas les caractéristiques essentielles qui définissent l’Être humain (le vrai) : la capacité innée de créer des langues, des cultures et des institutions sociales complexes, la conscience, la pensée abstraite, l’intelligence et en fin de compte cette Raison par laquelle l’Occident a défini l’« Être humain », mais dont il n’a cessé de prétendre avoir l’exclusivité.

La dissociation des deux sortes d’humains ressort plutôt clairement de cette étonnante théorie d’Harari :

« Pris un par un, voire dix par dix, nous sommes fâcheusement semblables aux chimpanzés. Des différences significatives ne commencent à apparaître que lorsque nous franchissons le seuil de 150 individus; quand nous atteignons les 1500-2000 individus, les différences sont stupéfiantes » (p. 51, je souligne).

L’objectif sous-jacent à cette théorie surréaliste est d’établir le contraste entre « nous » les vrais humains présentant des différentes « stupéfiantes » et cet autre « nous » qui réfère à ceux qui sont encore « semblables aux chimpanzés », c’est-à-dire ces chasseurs-cueilleurs dont Harari précise bien que « l’immense majorité vivait en bandes d’une douzaine d’individus, d’une centaine tout au plus » (p. 62), soit en bas du seuil où les différences « commencent à apparaître ».

Le contraste entre les deux sortes d’humains reste saisissant, même s’il se trouve masqué par l’usage d’un même vocable (nous) pour y référer. Le même effet de contraste pourra aussi être obtenu avec des désignations distinctes, comme dans cet extrait: « Homo sapiens provoqua l’extinction de près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant que l’homme n’invente la roue, l’écriture ou les outils de fer » (p. 95, je souligne). Celui qui vit de chasse fait bien partie de l’espèce Homo sapiens, mais c’est celui qui est capable de faire des inventions marquantes qui se mérite le titre d’« homme ».

Outre le recours au contraste, la contradiction peut aussi servir de procédé pour établir l’opposition entre les deux sortes d’« humains ». Ainsi, le récit d’Harari présente d’abord la Révolution agricole comme un processus qui n’a pas du tout été un progrès pour la majorité des humains, qui travaillaient plus qu’avant, étaient moins bien nourris et en moins bonne santé. Par contre, pour expliquer pourquoi ils n’ont jamais cherché à rétablir un mode de vie de chasseurs-cueilleurs nomades, il ne trouve rien de mieux que d’invoquer « Le piège du luxe » (p. 108-114).

La seule hypothèse qui permet d’expliquer cette contradiction, c’est que l’auteur n’a pas à l’esprit les mêmes « humains » lorsqu’il décrit correctement les conditions de vie dégradées des agriculteurs-éleveurs et lorsqu’il évoque « le piège du luxe » pour expliquer le non-retour en arrière. C’est que les vrais Humains (les « élites ») auraient trouvé assez de luxe pour ne pas avoir envie de retourner à la vie de nomades tandis que les Autres, ceux qui ne comptent pas, seraient restés pris dans un vrai piège sans aucun luxe.

Si on accepte de considérer que les humains du néolithique avaient la même intelligence que Nous, il est plus facile de saisir les raisons de leurs choix. Cet impossible retour à la chasse et cueillette découlait surtout du contexte de pression démographique qui avait mené à l’adoption de l’agriculture et qui s’est beaucoup accentuée par la suite, surtout devant la nécessité de parer à la menace des guerres.

La contradiction qu’utilise Harari illustre surtout le fait que la dissociation des deux variétés d’humains peut concerner non seulement les Sapiens anciens et modernes, mais aussi les « élites » et les gens du peuple, comme l’affirme clairement l’extrait suivant, et, ultimement, l’Occident et les Autres :

« L’excédent produit nourrissait l’infime minorité de l’élite qui remplit les livres d’histoire […]. L’histoire est une chose que fort peu de gens ont faite pendant que tous les autres labouraient les champs et portaient des seaux d’eau » (p. 129).

Si une certaine dose d’humour peut teinter cette limpidité un peu étonnante, on ne peut pas soupçonner que ce soit le cas dans l’interprétation globale de l’émergence des États et Empires comme des étapes dans une marche générale vers le progrès. Leurs violences et leurs exactions ne sont pas ignorées, mais pour Harari, le bilan de leur histoire reste quand même positif, en particulier en vertu de leur rôle pacificateur : « Avec le temps, la formation de cadres sociaux plus larges — villes, royaumes et États — a permis de placer la violence humaine sous contrôle » (p. 107).

Il faudrait d’abord se demander quelles violences et quels humains sont alors pris en considération. Il est vrai qu’un État ou un Empire a intérêt à contrôler la violence interne entre ses composantes, mais il le fait très souvent en déployant une importante dose de violence, et pas seulement en inventant des « mythes appropriés ». Comment ignorer le traitement des esclaves utilisés pour construire les pyramides d’Égypte, les exécutions spectaculaires des Aztèques, l’Inquisition espagnole, les prisons américaines, la masse des pauvres dans l’Angleterre du 18e siècle qui ont été pendus pour vol ou envoyés sur les navires de guerre? Le rôle pacificateur des États n’est d’ailleurs pas si évident dans les guerres menées en Europe même, et dont beaucoup de Sapiens encore vivants peuvent témoigner.

Dans le récit d’Harari, ce sont les sociétés pré- ou non-étatiques qui auraient surtout pratiqué la violence :

« Le déclin de la violence est largement dû à l’essor de l’État. Tout au long de l’histoire, la violence est le plus souvent née d’affrontements locaux entre familles et communautés » (p. 431).

Encore une fois, on semble assumer que seuls les vrais Humains assez « évolués » pour vivre dans des sociétés complexes peuvent contrôler leurs pulsions animales violentes, car les autres Humains vivant en familles et en communautés en seraient incapables. On voit ici ressurgir la vieille opposition entre les « civilisés » et les « sauvages ».

La dissociation entre les deux lignées d’Humains peut également se faire d’une manière à peine perceptible, y compris pour l’auteur lui-même :

« Personne, et les humains encore moins que quiconque, n’imaginait que leurs descendants marcheraient un jour sur la lune, scinderaient l’atome, sonderaient le code génétique et écriraient des livres d’histoire. » (p. 14)

L’étrangeté de cette formulation ressort mieux quand on remplace le mot « personne » par « aucun humain ». Logiquement, « personne » signifie « aucun humain normal comme Nous », tandis que « les humains encore moins que quiconque » réfère à ces Autres humains préhistoriques, « encore moins » intelligents que Nous.

Il n’est pas très fréquent que l’on retrouve côte à côte ces deux espèces mises en contraste dans la même phrase[4]. Notre cosmologie occidentale cherche plutôt à les dissocier au maximum en leur créant des contextes séparés et inconciliables, selon la formule « Nous sommes l’Histoire, les Autres sont de la géographie »[5], qui ouvre la porte à toutes les contradictions constitutives de ce paradigme.

La domination occidentale du monde

Dans sa troisième et dernière révolution, la révolution scientifique, Harari met aussi en scène le contraste entre les deux variétés d’humains en présentant la Révolution scientifique comme une œuvre purement occidentale. Pas de science dans l’Antiquité et encore moins dans la période préagricole, pas de science non plus dans « les traditions prémodernes du savoir comme l’islam, le christianisme, le bouddhisme et le confucianisme qui affirmaient que l’on savait déjà tout ce qu’il était important de savoir du monde » (p. 296).

La Révolution scientifique est décrite comme le remplacement de la religion, définie comme la prétention du savoir, par la reconnaissance de notre ignorance, qui serait le fondement de la science. En réalité, la science n’est pas plus le contraire de la religion que la technique n’est le contraire de la magie. Les deux niveaux sont parfaitement conciliables, l’un pour gérer nos rapports matériels et l’autre pour organiser nos rapports sociaux.

La science, en tant que processus de connaissance du réel, a toujours existé chez les Homo sapiens. Son développement est directement lié au développement technique qui multiplie les expériences permettant de tester la validité des théories. Et ce développement technique est lié à la quantité d’humains, pas à leur qualité, contrairement à ce que suggère l’évolutionnisme biosocial.

Dans sa narration de l’aventure colonialiste qui mène à la domination de l’Occident et à la mondialisation, Harari semble toujours assumer que si les Européens ont conquis le monde, c’est parce qu’ils étaient plus intelligents que les Autres. Il le suggère de différentes façons, notamment en mettant en contraste leurs conquêtes coloniales si profitables et le fait que « les grands empires d’Asie […] manifestèrent peu d’intérêt pour ces découvertes », continuant de « croire que le monde tournait autour de l’Asie » (p.146).

Il existe pourtant une explication plus « historique ». En 1492, l’Europe était la région la plus densément peuplée du monde. Cela générait d’incessantes guerres entre ses différentes nations, qui n’ont jamais réussi à y mettre fin pour créer des « cadres sociaux élargis », comme on y est arrivé en Inde, en Chine ou au Moyen-Orient. Sur le plan institutionnel, elles n’y parviendront pas avant 1957. Elles ont alors trouvé plus profitable de se lancer séparément à la conquête d’autres territoires éloignés, tout en y exportant leurs guerres incessantes et en assumant les coûts multipliés de leurs guerres de conquête et de leurs guerres entre elles. Après avoir développé une telle spécialité, il leur était plus facile d’écarter leurs éventuels rivaux.

Du même coup, les Européens ont établi un système inédit dans l’histoire : l’émergence, à l’intérieur d’une même aire de civilisation, non pas d’une métropole comme les autres mais d’une collection de métropoles reliées les unes aux autres et formant, au delà de leurs incessantes rivalités, un réseau de commerce, d’alliances politiques et de multiples formes de synergie, chacune étant à la tête d’une collection de colonies éloignées tapissant presque toute la planète et fournissant tout l’éventail des produits naturels ou culturels déjà découverts. Sur la base d’un tel rapport de domination, était-il étonnant que prenne forme ce qu’on a appelé l’Occident, non pas une civilisation parmi les autres mais la classe sociale dominante du premier empire mondialisé?

Ignorant ces réalités trop terre à terre, toute la partie de l’essai d’Harari consacrée à la Révolution scientifique vise surtout à raconter un nouvel épisode dans une histoire mythique de l’humanité, comme si la révolution scientifique résultait d’un processus analogue à la « révolution » cognitive. Une fois sur cette lancée, il n’hésite pas à raconter l’histoire du futur de Sapiens. Dans la foulée de son portrait de l’arrivée miraculeuse de la Science et du progrès technologique, il parle de la fin de Sapiens. C’est une fin qui n’en est pas une puisqu’il s’agit plutôt d’une ultime mutation vers des êtres immortels, doués d’organes remplaçables à volonté et d’intelligences surmultipliées par leur absorption des technologies numériques. La confusion bioculturelle des origines aboutit ainsi à une ultime fusion bioculturelle.

Malgré ses prétentions scientifiques, l’histoire que raconte Harari est clairement un mythe, c’est-à-dire un récit visant à expliquer l’origine du monde — Notre origine — en cherchant surtout à lui conférer un sens partagé par la communauté des auditeurs.

 Pour peu qu’opèrent les filtres que l’Occident a mis en place, l’histoire que raconte Harari ou que nous avons apprise à l’école a tout pour séduire ses lecteurs. Ils peuvent se sentir très fiers d’avoir parcouru cette odyssée qui les amène au seuil d’une condition quasi-divine. Ils peuvent aussi se sentir très fiers de l’empire mondialisé qu’ils gouvernent.

Ce récit mythique n’a pas qu’un effet politique. Il génère aussi une incapacité à comprendre la réalité humaine, ce qui est très lourd de conséquences. Notre connaissance de l’humain piétine parce qu’elle reste enfermée dans un système inconscient de représentations fondé sur la négation d’une commune nature humaine à l’origine des multiples cultures, et ce à tous les âges de l’humanité

 

 

[1] Si j’ai choisi l’histoire d’Harari, c’est parce qu’elle illustre parfaitement cette tradition de l’histoire occidentale que j’ai eu l’occasion d’analyser dans la version fournie par nos manuels scolaires et qui semble toujours bien vivante, un quart de siècle plus tard (L’apprentissage du racisme dans les manuels scolaires québécois, Agence d’Arc, Montréal, 1990, 401 pages).

[2] La prégnance de ce schéma cognitif fondateur de la cosmologie occidentale ressort clairement de cet extrait d’un essai d’un éminent biologiste : « […] l’hominisation, c’est-à-dire le processus par lequel l’Homme s’est différencié des autres animaux, a été un phénomène long, progressif et plutôt continu, en dehors des accélérations brusques données par des innovations telles que le développement du langage, la fabrication d’ou­tils et l’agriculture. » (André Langaney, Les hommes : passé, présent, conditionnel, Paris, A. Colin, 1988, p. 196).

De toute évidence, ajouter l’agriculture comme une composante de l’hominisation, ce n’est pas une théorie que l’auteur défendrait, mais plutôt le résultat d’une sorte de lapsus issu de notre inconscient culturel qui fusionne et confond l’évolution et l’histoire.

[3] La théorie de l’évolutionnisme social, développée surtout par Edward Tylor, Lewis Henry Morgan et Herbert Spencer, a été la première théorie anthropologique générale prétendant rendre compte de l’éventail des cultures humaines actuelles ou antérieures. Elle a été formulée en même temps et dans le même creuset idéologique que la théorie biologique de l’évolution, comme une sorte d’image-miroir de cette dernière.

[4] On en trouve un exemple frappant dans un manuel d’enseignement de l’Histoire : « Les humains du néolithique possèdent des esclaves. » (Defaudon, B. et N. Robidoux, Histoire générale, Montréal, Guérin, 1985, p. 40). Si « les humains » sont les propriétaires, les « esclaves » appartiennent donc à une autre espèce.

[5] C’est la formule qui résume le mieux l’analyse que j’ai proposée dans Les deux espèces humaines. Autopsie du racisme ordinaire, La Pleine Lune, Montréal, 1994 et L’Harmattan, Paris, 1995.

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Le multiculturalisme: un projet pour le Québec

cultureDans l’univers social, la diversité est toujours vécue comme un jeu de confrontations entre des identités, car l’identité est un sentiment collectif qui se construit par opposition à un Autre. Au Québec, le projet souverainiste a pris forme dans un mouvement d’affirmation identitaire contre l’Anglais. Maintenant, il s’affirme surtout contre le Musulman, mais la différence est de taille.

Il y a soixante ans, l’Anglais occupait réellement une position dominante dans la société québécoise et l’idée d’indépendance était synonyme de libération et d’émancipation. De nos jours, le Musulman (i.e. tous les immigrants de culture non occidentale) ne contrôle aucun instrument de domination : ni partis politiques, ni grandes entreprises, ni médias, ni capitaux, ni technologies essentielles, ni territoires (municipalités, etc.), ni aucune autre institution d’importance. Il doit se contenter d’être un électeur bien utile au parti libéral mais sans réel droit de parole. Sur le plan des institutions, il est une menace encore plus imaginaire que ne l’étaient les Juifs dans l’Allemagne pré-nazie. Par contre, les changements culturels induits par l’immigration et par la mondialisation sont bien réels. Toute la question est de savoir s’ils constituent une menace ou un apport enrichissant.

Dans le Québec actuel, l’idée de multiculturalisme est synonyme de ratatinement de la culture québécoise. Cela tient surtout au fait que ce terme désigne la politique canadienne mise en oeuvre par Trudeau le père pour affilier les immigrants au parti libéral, tout en réduisant l’ethnie québécoise au rang des autres ethnies d’immigrants récents. Au delà du terme lui-même, il serait temps de reconnaître que le multiculturalisme est d’abord une réalité incontournable et qu’il est tout à fait utopique de vouloir la combattre ou l’ignorer.

Un certain nombre de constats doivent d’abord être faits pour cerner cette réalité, avant de pouvoir réfléchir adéquatement sur les choix qui nous restent :

  1. La multiculturalité est la modalité d’existence des humains. D’abord en tant qu’espèce : nous sommes génétiquement programmés pour créer des cultures qui sont parfaitement indépendantes de nos gènes et nous en créerons donc toujours un très grand nombre.
  2. En tant qu’individus : nous sommes tous des individus multiculturels parce que nous fonctionnons tous en combinant des schémas issus de diverses cultures. C’est là une tendance qui s’accélère et qui crée des identités multiples.
  3. Les grandes cultures (je parle de populations seulement) sont toujours un amalgame de petites cultures; elles ne résultent jamais de la simple croissance démographique d’une petite société. Par exemple, la France actuelle est issue d’un tel amalgame et malgré une vigoureuse politique d’État-Nation, on y parle encore dix autres langues que le Français[1]. D’autres pays en utilisent des centaines. Cette réalité ignorée ou niée dans nos représentations est quand même la réalité vécue dans ces sociétés.
  4. Une identité collective peut chercher à se maintenir à l’identique, ainsi que le souhaitent les Hassidim, les Amish et beaucoup de Québécois ou de Français. Elle peut aussi vouloir se maintenir dans un mouvement incessant de réinvention. Les Égyptiens existent depuis 4,000 ans mais ils ont bien changé. C’est un choix collectif que nous pouvons faire.
  5. Notre culture occidentale nie ou ignore le rôle des cultures dans l’existence humaine. Pour se distinguer de toutes les autres, elle affirme avec force que nous sommes essentiellement des individus et que nous pouvons choisir librement nos valeurs. Cette affirmation vient nier la réalité des déterminismes socioculturels, qui Nous affectent en réalité autant que les Autres. Elle nie donc l’existence même de la culture pour Nous, tandis qu’elle la nie d’une autre façon pour les Autres, en renvoyant leurs cultures dans un passé imaginaire qui serait moins évolué. Bref, les Occidentaux sont des sortes de climatosceptiques en matière de diversité culturelle. Sauf qu’ignorer des réalités n’implique pas qu’elles cessent d’exister et d’agir.
  6. Malgré leur diversité culturelle, les humains partagent une commune nature humaine qui ne se limite pas à la forme du corps mais qui implique aussi tout le fonctionnement mental : le processus mentaux impliqués dans le langage, la pensée, la créativité, l’intelligence, le raisonnement (i.e. la « rationalité », quoi qu’en disent les adeptes du culte des Lumières), et tout le champ des émotions. Ils ont donc tout ce qu’il faut pour participer à une société qui serait multiculturelle tout en étant dotée d’institutions communes.

Comment s’orienter à long terme, après avoir pris note de ces constats? Si on admet le fait que la multiculturalité des humains est une donnée incontournable, adopter une politique de multiculturalisme reste la seule voie possible d’un avenir pour notre société comme pour les autres et pour l’ensemble de l’humanité. C’est aussi la seule façon de pouvoir naviguer plutôt que de se laisser dériver dans ce mouvement. Le repli en vase clos des cultures sur elles-mêmes n’est une solution possible que pour les petites minorités qui ont la chance de vivre dans uns société tolérante.

Adopter le multiculturalisme ne signifie pas du tout emprunter la politique canadienne existante, bien au contraire. Le Canada se vante de valoriser le multiculturalisme mais en réalité, il souhaite plutôt suivre la voie déjà empruntée par les États-Unis pour assimiler progressivement ses immigrants et les incorporer à un système social monoculturel.

Dans sa Constitution et sa Charte des Droits et Libertés de la personne, le Canada ne reconnaît aucun droit à une communauté culturelle, à l’exception d’une section consacrée aux écoles des minorités francophones ou anglophones. Il se veut un pays composé de « personnes », pas de communautés, sauf pour les corporations, qui peuvent toujours revendiquer des droits en se déguisant en « personnes morales ». Certaines collectivités (homosexuels, femmes, personnes âgées, handicapés, etc.) peuvent faire valoir des droits mais les communautés sont assimilées à de simples collectivités. Quant aux Premières Nations, leurs droits antérieurement reconnus sont maintenus (sans être définis) mais ils ont été exclus de l’application de la Charte jusqu’en 2008[2]. Ils n’étaient même pas des personnes.

Une politique de multiculturalisme pour un futur Québec souverain est aussi à l’opposé de l’esprit qui a animé jusqu’ici le mouvement souverainiste québécois. C’est un véritable virage à 180 degrés qu’il faudrait opérer, en commençant par reconnaître pleinement la souveraineté des peuples autochtones sur les territoires qu’ils occupent, ce qui est la seule façon de leur concéder l’autonomie requise pour pouvoir se développer dans la cohérence, et par reconnaître des droits collectifs aux autres communautés culturelles. Cela n’exclut pas qu’on mette en même temps en place une véritable politique d’accueil et d’intégration des nouveaux immigrants, ni qu’il existe des quotas d’immigration.

Actuellement, à peu près tous les intellectuels de la France et du Québec brandissent le terme de « communautarisme » comme étant la pire maladie qui pourrait menacer leur propre société. Il est quand même assez paradoxal de constater que la protection de leur propre communauté culturelle est l’inspiration première de leur condamnation.

Au lieu de réfléchir aux véritables choix qui s’offrent à nous et de prendre les devants pour arriver à des objectifs choisis, nous semblons plutôt ramer à contrecourant, risquer de réanimer les anciennes guerres de religion et perdre un temps précieux avec des politiques d’éteignoirs telles que décréter quel pourcentage de français doit apparaître sur les affiches commerciales, quels symboles vestimentaires sont acceptables en public ou quels accommodements seraient à la limite « raisonnables, en croyant ainsi restaurer une pureté culturelle perdue. Comme si, les objectifs étant mythiques, les moyens pour y arriver pouvaient se contenter d’être magiques. Avec cette logique, il suffirait de faire disparaître le voile islamique pour faire disparaître la menace. Aussi bien simplement fermer les yeux!

On se pose actuellement la question du racisme systémique au Québec, surtout à propos des Autochtones et de certains groupes d’immigrants. Le racisme est toujours systémique, il n’est jamais une caractéristique individuelle. C’est une construction culturelle particulière du rapport Nous/Autres, pas un phénomène universel.

Le racisme se développe en deux temps. Le premier est l’établissement d’un réel rapport social de domination, et non pas une simple relation mentale affirmant la supériorité du Nous par comparaison à l’Autre. La domination s’établit, soit par exclusion (on envahit un territoire et on en chasse ou élimine les occupants[3]), soit par exploitation (on en fait nos esclaves). Ensuite (et en même temps) vient la construction culturelle d’un système de légitimation, qui interprète la domination, soit en la transformant en une imaginaire opération bienveillante (« civiliser » les Autres), soit en la présentant comme le résultat d’une supériorité qui serait inscrite dans l’ordre naturel plutôt que dans l’ordre social. Autrement dit, que nous n’en sommes pas responsables. En Occident, cette naturalisation s’est faite en invoquant des lois biologiques, les lois de la « race ». Maintenant, nous invoquons plutôt la « culture » mais nous la concevons encore avec des concepts biologiques (évolution pour Nous, adaptation pour les Autres).

Le rapport de domination créant une réelle infériorité sociale, il est facile de mépriser ensuite les Autochtones du Canada et de penser que mettre leurs enfants dans des pensionnats est une œuvre bienveillante. Quant aux immigrants issus des pays pauvres, il est facile de penser que le fait même de les admettre dans l’un des meilleurs pays du monde est une œuvre de bienveillance, et non pas un désir d’avoir de la main d’œuvre et des acheteurs pour nos maisons et autres bébelles. On attend alors d’eux de la reconnaissance et de l’humilité (i.e. de la discrétion).

Dans la culture québécoise actuelle, on voit se développer un champ de représentations qui tourne autour de l’islamophobie. Il est directement lié à la composante défensive du nationalisme québécois. Ce champ se développe surtout en réaction à une image de l’immigrant non-occidental, cristallisée par le Musulman. Cette représentation combine les éléments imaginaires recyclés du Noir et ceux du Juif. Comme le Noir, le Musulman serait inférieur à Nous, mais sur la base de sa culture religieuse et « pré-moderne », non pas de sa race, ce qui relèverait d’un racisme inadmissible de nos jours. Comme le Juif, il serait assez rusé pour constituer une sérieuse menace de contamination de notre société et de notre identité, en vertu de ses capacités d’infiltration par l’immigration ou par l’Internet.

Cette dérive inavouée de notre héritage culturel, en partie importée de France, se construit à partir d’un fond de racisme qui mène à un rejet global de l’Autre, et d’une surface antiraciste[4] qui écarte l’option d’une hostilité spécifique au Musulman pour la reporter sur un rejet généralisé de « la religion », conçue comme la marque essentielle d’une culture pré-moderne, moins évoluée ou « barbare »[5], et donc inférieure.

Les conséquences de ce mouvement culturel ne concernent pas seulement les Autres, elles Nous concernent aussi directement, puisqu’en rejetant toute religion comme étant inférieure et dangereuse, c’est aussi toute Notre histoire que nous rejetons. L’héritage des congrégations religieuses en matière d’éducation se trouve ainsi fortement dévalorisé, notamment par sa représentation comme une vaste opération de pédophilie. Quant à l’héritage plus global de l’Église catholique et des autres Églises chrétiennes, il est aussi dévalorisé par sa représentation comme responsable du patriarcat.

Le Québec a effectivement vécu, au moment de la Révolution tranquille, une coupure radicale avec son passé. En quelques années seulement, toutes les institutions d’enseignement, de soins de santé et de sécurité sociale ont été sécularisées. La période précédente était déjà appelée « la Grande Noirceur » mais actuellement, sa représentation se cristallise autour de l’opposition entre un patriarcat oppressif et un féminisme affirmé comme valeur universelle. La condamnation de l’Islam et les appels à un Islam des Lumières[6] viennent réanimer le mythe occidental des Lumières qui auraient illuminé l’Europe au 18e siècle et le Québec en 1960 mais qui tarderaient à illuminer de vastes pans de l’humanité actuelle.

Pour pouvoir orienter à long terme les changement sociaux que nous souhaitons, il faut prendre conscience des mouvements culturels qui nous traversent actuellement et, en particulier, du fait que choisir de dévaloriser radicalement notre propre histoire n’est pas la meilleure stratégie pour valoriser notre identité collective et en assurer le développement.

Pour mettre fin au racisme systémique, la seule solution serait de mettre fin à la domination en élaborant une véritable politique multiculturaliste. Pour cela, il serait utile de référer à des modèles existants, mais on n’en trouve pas parmi les sociétés occidentales, même s’il existe dans le monde de nombreuses sociétés multiculturelles qui vivent en paix. Par contre, l’ambitieux projet actuel d’une Europe unifiée vise à mettre en place un tel système social, capable d’aménager les rapports entre de multiples cultures nationales ou régionales, et non pas à devenir une mégasociété monoculturelle rivalisant de grosseur et de lourdeur avec les États-Unis.

Alors pourquoi chercher à faire cette révolution socio-culturelle dans un Québec indépendant plutôt qu’à l’intérieur du Canada? D’abord parce que ce serait plus difficile et plus compliqué de le faire à l’échelle canadienne, mais c’est aussi un objectif à long terme, comme ce l’est à l’échelle de la planète, ce qui est le plus grand défi jamais rencontré par notre espèce. Et aussi parce qu’une dynamique socio-politique (souverainiste) est plus forte si elle est associée à une dynamique identitaire (renouvelée). Si le Québec décidait de s’engager dans cette voie, il pourrait éventuellement développer l’un des premiers systèmes sociaux de ce type et servir de modèle à d’autres ensembles.

Un projet de société à la dimension d’un Québec souverain offre plus de chances de succès parce qu’à cette échelle, il est plus facile d’organiser avec cohérence les institutions d’un pays. Or la cohérence des institutions est l’ingrédient essentiel pour tout développement, que l’on soit un pays riche ou un pays pauvre. Le manque de cohérence découle presque toujours d’une situation de domination extérieure, surtout quand cette domination est exercée par de multiples agents extérieurs sans rapports entre eux et sans concertation (FMI, Multinationales, ONGs, Églises, États tuteurs ou invasifs, etc.). Il est le principal responsable du « sous-développement » durable des pays non-occidentaux.

À l’inverse, le maintien de cette cohérence des institutions est ce qui explique le développement du Japon au 19e siècle, le seul État précolonial ayant conservé son indépendance, et maintenant celui de la Chine. À l’intérieur du bloc occidental, c’est aussi ce qui explique le niveau de richesse de l’Islande ou d’autres petits États européens surpeuplés et sans empires coloniaux. Or la cohérence des institutions est intimement liée à l’autonomie politique, et non pas au caractère monoculturel en soi. Jamais l’Islande, petit pays isolé et sans ressources, n’aurait pu devenir un pays riche si sa population considérée comme « blanche » et la rareté de ses ressources ne l’avaient laissé à l’abri des conquêtes coloniales.

On notera que ces arguments sont dissociés de tout nationalisme ethnique et qu’un projet de société multiculturelle et indépendante s’adresse aussi directement aux Anglophones du Québec, aux Premières Nations et aux Néo-Québécois. Bien sûr, construire des institutions cohérentes à plusieurs reste un défi important mais gaspiller notre temps en querelles est sûrement bien plus stérile.

La question identitaire est un thème politique qui est mobilisé très différemment par tous les partis politiques mais par aucun parti ou mouvement souhaitant promouvoir un projet de société qui soit axé sur une reconfiguration majeure de l’« identité québécoise ».

[1] Corse, Occitan, Catalan, Alsacien, Basque, Francoprovençal, Breton, Flamand, Picard et Francique lorrain. Il s’agit de véritables langues, incomprises des autres, et non de simples « patois » ou parlers régionaux.

[2] L’article 67 écartait tout recours invoquant de la discrimination en vertu de la Loi sur les Indiens.

[3] Il ne reste plus d’Autochtones à Terre-Neuve ou dans les Antilles.

[4] Je ne développe pas beaucoup ici cette composante bien réelle de notre culture : l’humanisme, l’affirmation de droits universels, etc. Elle est bien réelle et elle occupe une place centrale dans nos représentations conscientes mais elle occulte tout le racisme inconscient qui accompagne l’entreprise de domination occidentale du monde.

[5] Le Canada a sanctionné, le 18 juin 2015, sa Loi sur la tolérance zéro face aux pratiques culturelles barbares.

[6] Titre d’un essai de Malek Chebel.

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Chiites et Sunnites, ou l’art d’ignorer les réalités politiques.

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Presque chaque jour, nous pouvons entendre des chroniqueurs politiques ou d’autres spécialistes nous expliquer les innombrables conflits qui sévissent au Moyen-Orient. L’auditeur moyen n’y comprend rien de plus au sortir de la savante analyse qu’avant d’y avoir été exposé. Tout ce qu’il pense comprendre, c’est qu’il y a des Chiites et des Sunnites (parfois aussi d’autres factions, comme les Wahhabites ou les Salafistes) et que ces factions en conflits perpétuels sont des sous-groupes de l’Islam qui ne peuvent pas vivre ensemble pour des raisons qui doivent certainement découler de leurs divergences théologiques.

Dans les années 1970 à 2000, nous avons entendu ces mêmes analystes nous expliquer le conflit souvent sanglant qui sévissait en Irlande du Nord. Pour un auditeur moyen, il s’agissait d’une sorte de guerre civile entre des Protestants et des Catholiques, deux sous-groupes de la Chrétienté européenne. Autrement dit, une guerre de religion, comme celle qui sévirait maintenant dans plusieurs pays du Moyen-Orient.

Est-il vraisemblable que les adeptes d’une religion soient convaincus que le Pape est infaillible ou que le gendre du Prophète était son successeur légitime, à un point tel qu’ils soient prêts à partir en guerre contre ceux qui divergent d’opinion sur de tels sujets, dans le but de rétablir ainsi la vérité? Si non, on doit supposer que ces interprétations des conflits sont une caricature grossière de la réalité. Or, la simple désignation des factions en présence par leur allégeance religieuse a cet effet pervers de nous laisser croire que la religion en serait le mobile central.

Dans le cas du conflit entre Catholiques et Protestants d’Irlande du Nord, une description un tantinent plus complexe des enjeux nous permettait de comprendre qu’il s’agissait très clairement d’un conflit de nature politique et non pas d’une guerre de religion, et que les étiquettes de Catholiques et de Protestants n’étaient qu’une façon commode de désigner les camps adverses. En gros, un conflit entre une majorité de nationalistes irlandais (incidemment catholiques) désireux de mettre fin à 500 ans de domination anglaise et une minorité de loyalistes descendants des conquérants anglais (incidemment protestants) désireux de la perpétuer.

Pourquoi en irait-il autrement en Syrie, en Iraq, en Lybie ou en Afghanistan? Parce qu’il s’agit de peuples foncièrement religieux, contrairement à Nous, les Modernes, libérés de l’emprise des religions?

En l’absence d’une description un tantinet plus complexe des enjeux réels, c’est malheureusement la conclusion à laquelle nous en venons, consciemment ou pas. Et encore plus malheureusement, c’est aussi une conclusion que nous tirons à propos du conflit plus global qui oppose les États-Unis et leurs alliés occidentaux (notamment canadiens et européens) à plusieurs pays du Moyen-Orient. Comme si nous, les Occidentaux post-chrétiens, nous nous contentions de défendre nos valeurs contre une offensive à visées théologiques de l’Islam! Et comme si nos intérêts politiques ou économiques n’y jouaient aucun rôle, pas plus que ceux des autres pays concernés!

Le Moyen-Orient est actuellement le théâtre d’un grand nombre de conflits entre rivaux locaux et internationaux, dont les enjeux sont extrêmement complexes, beaucoup plus que dans le conflit en Irlande du Nord. Je ne doute pas un instant que l’interprétation de ces conflits soit extrêmement difficile, particulièrement à l’échelle locale, mais il me semble évident que de prétendre les expliquer en brandissant simplement les étiquettes religieuses des protagonistes conduit surtout à masquer l’essentiel des enjeux qui sont en cause.

Pour un exemple intéressant d’analyse politique globale des conflits en cours au Proche-Orient, on peut consulter avec profit la synthèse faite par Rachad Antonius : http://www.huffingtonpost.fr/rachad-antonius/proche-orient-turbulences-politiques-ou-deblocage-ideologique/

On notera que les étiquettes « Chiites » et « Sunnites » n’y sont pas utilisées.

En découvrant la réalité sociale et politique à l’origine de ces conflits, on réussirait peut-être à découvrir du même coup que la religion n’est pas non plus à la source des tensions qui se vivent en France et dans le reste de l’Europe entre « Chrétiens » et « Musulmans ». À moins que l’on considère le féminisme comme une religion…

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Féminisme: un Québec malade de ses consensus?

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Au Québec, nous sommes allergiques au débat. Nous avons eu deux référendums sur la souveraineté du Québec mais c’est peut-être ce qui nous a vaccinés contre le virus du débat.

Le récent brassage médiatique à propos des propos de la ministre Lise Thériault en fournit une parfaite illustration. Elle a refusé de se donner l’étiquette de féministe mais la réaction quasi unanime véhiculée dans les médias a été d’affirmer haut et fort que toute personne endossant le principe d’égalité entre hommes et femmes devait s’afficher comme féministe. Point final.

Un rapide survol de l’histoire des idées véhiculées au Québec sur le sujet montrerait que la réalité ne se réduit pas à cette définition simpliste du féminisme. Vue de haut, cette histoire a bien les allures d’un consensus. Le Québec a emboîté le pas, plutôt tardivement mais avec un enthousiasme redoublé, dans le mouvement occidental de revendication de droits égaux pour les femmes et les hommes. Ce mouvement, tel que je l’ai vécu, me semble avoir rallié une très vaste majorité de la population des deux genres. Quant à la résistance, elle se faisait plutôt discrète. Bref, nous étions déjà dans un régime de consensus, bien que le consensus se soit établi progressivement.

Vu de plus près, le portrait diffère un peu car il y a toujours eu une partie des femmes qui se disaient féministes et une partie d’entre elles qui ne le faisaient pas, tout en souscrivant très majoritairement aux objectifs généraux du mouvement. Pourquoi ne le faisaient-elles pas? C’est la question qui se pose encore maintenant car elles ne le font pas toutes, et les hommes seraient encore plus nombreux à avoir des hésitations à ce sujet.

J’avoue être incapable d’y répondre d’une façon générale et je pense que les réponses varieraient beaucoup d’une personne à l’autre. À mon point de vue, c’est une question qui ressemble un peu trop à la question « Êtes-vous croyant? » et je refuserais sûrement d’y répondre par un Oui ou un Non.

Par contre, il me semble important de signaler l’existence d’une sorte de censure informelle sur la possibilité même de discuter des enjeux du féminisme, comme si toute tentative en ce sens était synonyme de rejet ou d’hostilité. Je pense que nous y gagnerions tous en acceptant de regarder en face certains impacts de la révolution féministe et en cherchant à réfléchir aux possibles façons d’y remédier.

Par exemple, se pourrait-il que la révolution féministe, tout en favorisant l’épanouissement d’un plus grand pourcentage de personnes, ait en même temps engendré un nombre important de victimes collatérales, notamment dans l’accroissement du nombre de personnes condamnées à la solitude, en particulier les personnes âgées, par rapport à la condition qui était la leur avant cette révolution sociale? Se pourrait-il que le féminisme puisse servir de justification à un mouvement social de xénophobie à l’égard des immigrants de cultures différentes et tout particulièrement de ceux issus du monde islamique? Se pourrait-il aussi que le féminisme, issu du monde occidental, ait été instrumentalisé pour servir d’argument central d’une prétendue supériorité culturelle sur toutes les autres cultures et pour justifier ainsi la poursuite de la conquête du reste du monde? Se pourrait-il enfin que le mouvement féministe ait rallié tout l’éventail politique de la gauche à la droite parce qu’en monopolisant les revendications d’égalité pour les réserver aux rapports de genres, il contribuait à garder dans l’ombre les inégalités entre les classes?

La liste de questions pourrait facilement être allongée, ce qui serait perçu par bien des gens comme très désagréable ou très offensant, voire sacrilège, mais pourrait aussi nous enrichir collectivement si nous acceptions d’en discuter sans laisser les émotions écraser toutes nos capacités de réflexion.

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Pourquoi la photographie du petit Aylan Kurdi a changé la donne.

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Le spectaculaire revirement de l’opinion publique concernant le sort des réfugiés qui périssent en Méditerranée n’a échappé à personne. Et pourtant, nos médias nous informaient depuis des mois des tragédies survenant à répétition.

Pour expliquer un changement si profond et si instantané, il faut d’abord comprendre comment est alimentée l’indifférence qui est la réalité ordinaire de nos rapports sociaux, autant localement qu’à l’international.

Nous avons appris à nous représenter les Autres, les habitants des « pays sous-développés », comme s’il ne s’agissait pas vraiment d’êtres humains « comme vous et moi » mais plutôt d’une variété naturelle d’humains. On nous a enseigné à les regarder comme des peuples qui, à cause du climat ou de leur culture locale, n’ont pas encore pu accéder au progrès ou à la richesse. Autrement dit, nous avons appris à penser que la pauvreté ou la guerre seraient des phénomènes naturels et extérieurs à Nous, et dont nous ne sentons nullement responsables si ce n’est par un élan de pure générosité.

L’assimilation des Autres à des phénomènes naturels s’est longtemps opérée par le biais des théories biologiques de la race et de l’évolution. En nous affirmant que les Autres appartenaient à d’autres « races », notre culture nous inculquait l’idée qu’ils nous seraient aussi biologiquement étrangers que le Danois l’est du Pékinois (je parle des chiens). Cette conception des races humaines est sans doute moins présente de nos jours, depuis que nous avons pu côtoyer de nombreux Québécois gardant des traits d’étrangers tout en étant parfaitement assimilés à notre culture. On dirait cependant que, dans notre imaginaire, la « race » aurait simplement été remplacée par la « religion » comme cause unique de toutes les différences entre Nous et les Autres. Cela nous évite les accusations de racisme mais en réalité, nous ne sommes pas vraiment plus avancés.

Quant à la conception évolutionniste, elle est peut-être aussi en fin de règne mais elle continue de nous faire transposer en imagination les peuples étrangers dans une époque autre que le nôtre. Nous avons appris que les sociétés « évoluent », tout comme les différentes espèces vivantes. Dès lors, il y aurait sur terre des humains (Nous) qui sont plus évolués, qui vivent dans le monde présent (i.e. moderne) pendant que d’autres vivraient au 19e siècle, au Moyen-Âge ou dans la Préhistoire. Bref, nous vivons depuis presque deux siècles dans la science-fiction.

Nos croyances biologiques nous incitent aussi à prétendre que les riches sont devenus riches parce qu’ils avaient plus de talent que les autres, autrement dit en vertu du hasard des gènes. Comme si les enfants de Paul Desmarais ou de Pierre Péladeau avaient eu besoin de gènes exceptionnels pour être riches!

Dans notre système de perceptions, les inégalités entre les humains continuent d’être pensées sur le même plan que  de simples « différences », c’est-à-dire comme des phénomènes relevant plus des lois de la nature que des lois votées par les parlements. Comme on ne peut pas tout mettre sur le dos de la biologie, nous prétendons aussi que le climat ou la distribution des richesses naturelles expliqueraient les écarts de richesses entre pays. Comme si tous les pays du monde s’étaient développés sans colonisation ni mondialisation ! Comme si les mines du Congo profitaient plus aux Congolais qu’aux Canadiens !

Notre réaction courante d’indifférence n’a rien d’un réflexe naturel. Elle résulte d’un conditionnement culturel. La pauvreté ou les malheurs des Autres nous apparaissent désolants mais aussi comme une fatalité inscrite dans l’ordre de la nature. Ce conditionnement se trouve confirmé par le fait que nous réagissons avec beaucoup moins d’indifférence quand c’est la nature qui est la cause directe des malheurs des autres, lors des tsunamis ou des tremblements de terre par exemple, parce qu’ils nous semblent résulter d’un désordre de la nature.

Mais alors, pourquoi la photographie du petit Aylan Kurdi a-t-elle suffi à briser le mur de l’indifférence? Bien sûr, il s’agit d’un jeune enfant et les enfants ne sont jamais responsables des drames humains collectifs. De plus, la photographie nous le montre face contre terre, sans visage, sans race et sans religion. Bref, c’est un enfant humain et il pourrait être le nôtre. C’est vrai de tous les enfants du monde mais cela ne nous saute pas si souvent au visage. À cela s’ajoute la légende apposée à la photographie quand elle a commencé à circuler sur internet : « L’humanité échouée » (KiyiyaVuranInsnlik, en turc). Dès lors, il n’y avait plus ni riches ni pauvres, ni spectateurs ni victimes, ni Nous ni Autres, mais une seule humanité. Les barrières mentales érigées pour assurer la production de l’indifférence avaient trouvé leurs limites. Pour un certain temps, du moins.

Hélas! nos élans humanitaires temporaires n’empêcheront pas nos gouvernements de continuer leurs pillages et leurs bombardements qui font fuir les réfugiés.

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Le suicide de l’Europe

 

Banque européenneOfficiellement, rien n’est joué puisque le sort de la Grèce sera tranché par le référendum du 5 juillet mais l’Europe a déjà décidé qu’elle pouvait se passer de son cœur, la Grèce, et que la construction d’une société était maintenant une affaire de gros sous et non plus de symboles ou de mythes.

La Grèce n’a jamais été un cœur financier ou commercial, contrairement à Venise, Gènes, Anvers, Genève ou la City of London. Contrairement à l’Espagne, le Portugal, la France, l’Angleterre, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne, ou même à l’Italie fasciste, elle n’a jamais tenté de se construire un empire colonial pour devenir une Grande-Puissance. Par contre, au titre de berceau de la démocratie et des autres grands mythes fondateurs de l’Europe et de la civilisation occidentale, elle en a été et elle en est toujours le cœur symbolique.

Il s’agit bien de mythes puisque, dans les faits, la Grèce antique était une société esclavagiste, tout comme la Rome antique, mais nous avons choisi d’oublier ce petit détail. Par contre, l’Europe actuelle ne semble pas prête à pardonner à la Grèce son autre péché bien plus grave que l’esclavage, soit la pauvreté, aussi nommée « sous-développement ». Une pauvreté tout relative, puisque que le revenu par habitant des Grecs est environ la moitié de celui des Allemands, des Français ou des Britanniques.

Dans n’importe quelle société autre que nos sociétés actuelles soumises au calcul des comptables et des actuaires, c’est une vision à plus long terme des réalités qui prévaudrait, en prenant en compte de multiples dimensions. Les décideurs finiraient par réaliser que les problèmes financiers actuels de la Grèce ne sont pas plus insolubles que ceux de l’Argentine à une autre époque, et que l’intérêt de l’Europe est de se consolider plutôt que de se suicider par amputation de ses membres les moins riches. Pour cela, peut-être aurait-il fallu laisser les institutions politiques en décider, ou bien organiser un référendum dans toute l’Europe. Mais on a choisi de laisser le gouvernail aux banquiers et d’exercer le pouvoir ultime par la voie du mémorandum. Un choix qui n’est pas sans rappeler l’austère gouverne actuelle de notre propre société.

Opposer les mythes inscrits dans l’histoire de la Grèce aux institutions financières qui gèrent maintenant l’Europe et le reste du monde est d’ailleurs un aperçu très simplifié du problème. La Grèce n’a pas que ses ruines et ses fantômes à proposer au reste de l’Europe. Elle a un territoire, des ressources, des institutions, une langue, une culture, une musique, des arts, des entreprises, des champs d’expertise, etc. Et elle a d’abord et avant tout une population qui est et qui sera toujours une richesse, quoi qu’en disent les chiffres inscrits par nos scribes dans les colonnes qu’ils ont choisi de prendre en considération.

Le proche avenir nous permettra de voir dans le détail les conséquences de ce régime mais sa vraie nature est déjà parfaitement visible, même si nous choisissons de l’ignorer pour nous accrocher à nos nouveaux mythes.

Denis Bondin

Auteur de La mort de l’Argent

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L’Islam et l’Occident (2e Partie): rationalité et irrationalité

imagesLa principale différence entre l’Islam et l’Occident est que l’un célèbre la liberté des individus alors que l’autre préconise plutôt la soumission à la parole d’Allah et au bien-être de la communauté.

Si, dans le monde islamique, la soumission est affirmée et respectée, elle est perçue par l’Occident comme étant arriérée, horrible, religieuse ou irrationnelle. Mais vus de notre univers culturel, les choix et les comportements des Autres nous sont toujours apparus comme irrationnels, à tel point que la rationalité est devenue notre définition de nous mêmes.

Par exemple, dans une entrevue avec Stéphane Baillargeon après les attentats de Charlie Hebdo, Catherine Saoutier parle de « la rationalité dont est si fier l’Occident et qui est tellement détestée par les extrémistes religieux ».

Cette définition de Nous par la rationalité et des Autres par l’irrationalité ne semble avoir aucune limite. Ainsi le philosophe Georges Leroux déplore qu’Adil Charkaoui rejette « l’intervention de la raison dans tout ce qui concerne la doctrine religieuse ». Est-ce qu’une religion devrait être élaborée sur la base de raisonnements logiques et rationnels ?

Dans la même veine, le blogueur Jacques Légaré (Huffington Post) affirme que « le rationalisme des valeurs modernes est tout autre que les valeurs religieuses liées aux textes sacrés. » (communication personnelle). Même les valeurs seraient donc, chez Nous, des produits rationnels.

On peut se demander où ça s’arrête. Est-ce que le Hockey, le Heavy Metal ou la danse en ligne seraient aussi plus rationnels que leurs équivalents du monde islamique ?

Le problème, c’est que la rationalité n’est jamais définie, si ce n’est comme une propriété intrinsèque et supposément évidente de la culture occidentale, tout comme les productions des autres cultures seraient par essence irrationnelles parce qu’elles nous apparaissent ainsi.

Cette prétention découle de l’une de nos croyances fondatrices, celle voulant que l’Occident, au siècle des Lumières, aurait subi une mutation culturelle qui aurait eu des effets génétiques sur nos cerveaux de façon à assurer la domination de la pensée rationnelle sur toute autre forme d’activité mentale impliquant l’intrusion des émotions.

On n’a jamais cherché à expliquer pourquoi cette mutation se serait produite justement à cet endroit du monde et à ce moment de l’histoire. Je suggère que ce n’est peut-être pas l’effet du hasard si, à ce moment, l’Occident venait d’assurer sa domination sur une grande partie de la planète et sentait le besoin de se redéfinir en opposition à toutes les autres cultures.

Si l’univers islamique nous semble aussi irrationnel, il est probable qu’il en va de même dans les perceptions que les gens du monde islamique peuvent avoir de nous. Un jour, il y a quelques années, j’ai cru en déceler un échantillon significatif dans les propos d’un citoyen iranien interrogé par un journaliste occidental à propos des manifestants étudiants qui réclamaient plus de démocratie. Cet homme disait : « Ils veulent être libres. Ils veulent être comme des animaux. » Pour lui, la liberté individuelle représentait une vie de coyotes ou de jaguars plutôt qu’une vie sociale civilisée impliquant la soumission à un ordre social conçu pour le bien-être de la communauté.

On peut imaginer que son choix de société lui paraissait tout à fait sensé ou même rationnel.

On peut aussi imaginer que, dans son esprit, c’est l’image du monde occidental qui apparaissait comme irrationnelle, absurde et arriérée, jusqu’à un stade évolutif pré-humain. Qu’il pouvait être scandalisé en apprenant à la télévision que les mères occidentales abandonnent leurs jeunes enfants aux soins d’employés de garderie et leurs vieux parents au personnel des hospices pour vieillards, que les jeunes consomment des drogues, du sexe et de l’alcool plutôt que d’aider leurs parents, etc. Ce sont là des images choisies mais elles ne sont pas moins réelles que les images choisies que nos médias nous ramènent du monde islamique.

L’Occident a mené les deux guerres mondiales du xxe siècle qui sont, de loin, les évènements les plus absurdes dans l’histoire de l’humanité. Comment peut-il sérieusement prétendre être le champion mondial de la rationalité? Plus récemment, les États-Unis ont attaqué l’Irak sous un prétexte totalement fallacieux, ils ont englouti plus de 3000 milliards de dollars dans ce conflit qui a dévasté et déstabilisé à long terme tous les pays de la région, et tout ça pour quels bénéfices? Si la rationalité (économique) se mesure dans le rapport coûts/bénéfices, j’aimerais qu’on nous la démontre ici.

Quant à la rationalité des individus, les super-riches prétendront qu’il leur en a fallu beaucoup pour amasser leurs fortunes mais comment soutenir que leur comportement est « rationnel » quand ils sont prêts à ruiner des pays entiers pour le plaisir d’acquérir un troisième jet privé ou de contempler un zéro de plus dans leur bilan?

La question de la rationalité ou de l’irrationalité ne concerne pas seulement la différence entre les cultures occidentale et islamique, mais entre tous les humains et toutes les cultures. Ces différences sont multiples et profondes mais elles restent culturelles et ne touchent pas la neurologie du cerveau. La rationalité et l’irrationalité sont indissolublement fusionnées chez tous les humains parce que leur cerveau fonctionne de la même manière, comme celui de n’importe quelle autre espèce.

Prétendre que l’Occident détiendrait le monopole de la rationalité depuis le Siècle des Lumières, c’est justement répéter l’énoncé d’une croyance propre à une culture particulière, la nôtre, soit exactement le genre d’irrationalité que nous reprochons à l’Islam et aux autres cultures.

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