Yuval Noah Harari ou les ornières de l’Histoire. Critique anthropologique du livre Sapiens: une brève histoire de l’humanité

Le best-seller de Yuval Noah Harari n’a pratiquement reçu que des critiques élogieuses. Sous la surface de cette Odyssée exaltante, se cache pourtant une face obscure, celle que l’Occident, le véritable auteur de cette histoire, préfèrerait garder cachée.

La confusion bioculturelle

Dans notre histoire traditionnelle, l’humanité était tranchée en deux : la préhistorique et l’historique, cette dernière ne débutant qu’avec la sédentarisation ou même avec l’écriture. Harari propose de prendre comme cadre l’ensemble de l’espèce Sapiens, un choix très judicieux. Malheureusement, il choisit de la trancher encore en deux avec sa Révolution cognitive, à l’origine du langage et de la pensée symboliques. Il rétablit ainsi le règne de la confusion car une révolution est un processus social, alors qu’il s’agit ici d’une évolution biologique à l’origine d’une nouvelle espèce, Homo sapiens, dotée d’une cerveau très différent.

Harari prétend que sa Révolution cognitive n’aurait impliqué que « de menus changements dans la structure interne du cerveau » (p. 475), des changements qui, selon lui, auraient été amorcés il y a 70,000 ans et complétés il y a 30,000 ans. Cela laisse tout le flou nécessaire pour imaginer un processus graduel de nature confusément bioculturelle. En réalité, la biologie a tout à voir dans l’origine de notre espèce et de son cerveau unique, mais elle n’a rien à voir dans son Histoire, sauf si on tient à mélanger le mythe et la science.

Cette volonté manifeste d’ignorer la distinction entre l’évolution biologique et l’histoire sociale, que l’Occident appelle aussi « évolution », elle est inscrite au cœur même du système cognitif qu’il a élaboré pour se penser lui-même comme plus évolué, en opposition à toutes les autres sociétés — longtemps appelées aussi des races sur la base de la même confusion bioculturelle.

La négation/ignorance de la culture et du social

Le portrait des humains tracé par Harari repose sur une dichotomie simpliste : le matériel et « le mythe », qui est censé inclure tout le reste des cultures, mais entre les deux, rien. Dès lors, si les institutions et les lois humaines n’existent pas, ce sont les lois de la nature qui auraient produit cette Histoire menant à la domination occidentale du monde et personne n’en serait responsable.

Les cultures des premiers humains sont carrément niées. Harari affirme qu’« il n’y avait pas de villes ni d’institutions permanentes » (p. 64). Bref, sans écoles, musées ou palais de justice, il n’existe ni éducation, ni art, ni codes sociaux. Les peintures de Chauvet en témoignent pourtant magnifiquement.

Dans l’histoire d’Harari, ce qui relève des normes sociales serait plutôt géré par des mécanismes biologiques chez les premiers humains. Par exemple, il affirme qu’« en temps d’abondance, nos ancêtres avaient un peu plus d’enfants; en temps de pénurie, un peu moins », et ce en vertu de « mécanismes hormonaux et génétiques » (p. 109). Un peu comme les plantes, qui poussent mieux ou moins bien selon l’ensoleillement et l’humidité.

Harari ne s’arrête pas là dans son enthousiasme à dépeindre les premiers humains comme une variété animale :

« Les chasseurs-cueilleurs chassaient et cueillaient animaux et plantes sauvages auxquels on pouvait attribuer un statut égal à celui d’Homo sapiens. […] Les êtres communiquaient directement les uns avec les autres et négociaient les règles régissant leur habitat partagé » (p. 250, je souligne).

C’est l’historien lui-même (i.e. le « on ») qui attribue à ces premiers humains un statut égal à celui des autres animaux et des plantes, en réunissant toutes ces bibittes dans la catégorie des « êtres » formant un écosystème. Cela semble pourtant difficile à concilier avec le fait qu’ils seraient responsables de l’extinction de « près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant que l’homme n’invente la roue, l’écriture ou les outils de fer » (p. 95).

Harari n’ignore pas l’apparition des classes sociales, mais il semble y voir une conséquence automatique de l’accroissement de la taille des sociétés. Il mentionne le fait que « partout surgirent des souverains et des élites qui se nourrirent du surplus des paysans et leur laissèrent juste de quoi subsister » (p. 129), mais sans se poser la moindre question sur le processus de leur « surgissement ». Sa réponse se limite à l’apparition de « mythes appropriés » (p. 131), en nous laissant supposer que les mythes « apparaissent » d’eux-mêmes, sans raison particulière.

C’est une question complexe, mais en admettant que les humains sont des êtres intelligents, on peut par exemple imaginer l’hypothèse d’un pacte de non-agression entre plusieurs tribus[1], dans un contexte de pression démographique et de guerres, fournissant un cadre social élargi propice à l’élaboration d’institutions politiques qui seraient d’abord fondées sur des intérêts communs (armée, réserves alimentaires, etc.) et progressivement entraînées dans un processus de dérive.

Les tares des anciens Sapiens

Harari n’a pas plus accès que quiconque au contenu des croyances attribuées aux premiers humains, mais il prétend les connaître :

« L’animisme […] est la croyance suivant laquelle presque chaque lieu, chaque animal, chaque plante, chaque phénomène naturel a une conscience et des sentiments et peut communiquer directement avec les humains » (p. 72).

Avec les exemples qu’il invente, on comprend que c’est n’importe quoi à condition que ce soit farfelu à nos yeux. Il ignore que le cerveau humain fonctionne sur la base de symboles, ce qui nous permet de comprendre que certains « requins » (de la finance) ne vivent pas dans la mer, ou d’attribuer des qualités d’êtres animés à l’Everest ou aux Quarantièmes rugissants.

L’« animisme » est aussi présenté comme la religion commune à des milliers de sociétés préagricoles, qui ont pourtant inventé des milliers de langues. Cela supposerait la présence d’une programmation mentale ayant un support génétique, ce qu’aucun savant n’a pu observer.

Quant aux humains d’après la Révolution agricole, leurs cultures ne semblent guère plus rationnelles (i.e. plus humaines). Comme ils n’étaient pas assurés de pouvoir « préserver la fécondité de leurs troupeaux », leurs dieux « gagnèrent en importance parce qu’ils offraient une solution à ce problème » (p. 250).

Harari semble s’imaginer que les rituels religieux sont destinés à servir à des fins techniques plutôt que sociales — ce que l’Occident a appelé de la magie pour en nier toute valeur. Or, si les paysans pouvaient bénir un champ ou invoquer un dieu, ils n’oubliaient pas de préparer la terre et d’y semer des graines au moment propice.

Chez les humains ordinaires, la fonction symbolique du cerveau permet d’opérer en même temps sur le plan technique et sur le plan symbolique. On peut utiliser une automobile pour se transporter, tout en choisissant un VUS ou une Smart selon le message qu’on souhaite communiquer aux autres.

De même, si les rituels des anciens humains consistaient à « sacrifier des agneaux, du vin et des gâteaux » (p. 251), Harari oublie qu’on peut s’en servir dans un rituel et les consommer ensuite, comme nous le faisons avec nos gâteaux de noces et nos bouteilles de champagne.

Pour expliquer la croissance démographique accélérée, Harari invoque le besoin de « mains supplémentaires aux champs », en ajoutant que ces « bouches supplémentaires eurent tôt fait d’engloutir les surplus alimentaires […]. » (p. 111). Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces pauvres Sapiens étaient trop idiots pour savoir que les « mains supplémentaires » auraient besoin de nourriture pour travailler aux champs.

Selon Harari, les anciens Sapiens seraient donc inintelligents, à moitié animaux et leur seule humanité se manifesterait par l’irrationalité. En acceptant l’idée que Notre histoire serait plutôt une évolution graduelle, nous apprenons à imaginer l’existence d’humains à qui il manquerait encore quelques bardeaux parmi les plus essentiels. Pas seulement aux époques reculées mais aussi dans les endroits reculés.

Le tango de la biologie avec la culture

Harari reprend ainsi le portrait traditionnel des Sapiens préhistoriques, qui seraient dotés d’un cerveau moins évolué. Sur la base de cette prémisse non énoncée, c’est l’ensemble des processus sociaux (l’Histoire) qui se trouvent naturalisés, aussi bien les différences entre les époques et les peuples que les rapports de domination entre eux. À notre insu, il s’y glisse toujours une composante biologique fictive, en même temps que les réalités proprement sociales sont écartées ou ignorées.

Étrangement, cette logique adoptée par Harari ne s’applique plus à certains rapports de domination actuels, ceux qui concernent le genre et l’orientation sexuelle. Les rôles du social et du biologique se trouvent alors directement inversés.

À propos des rapports de domination concernant l’homosexualité, Harari écarte toute considération biologique en affirmant que « mère Nature se soucie comme d’une guigne que deux hommes soient sexuellement attirés l’un par l’autre » (p. 178). Il feint d’ignorer la différence biologique essentielle entre des couples hétéro- et homosexuels, soit la stérilité de ces derniers.

Sur le patriarcat, il examine le rôle éventuel des différences de force physique ou de potentiel d’agressivité et il conclut de son analyse que le patriarcat reposerait « sur des mythes infondés plutôt que sur des faits biologiques » (p. 191). Encore ici, pas un mot concernant la différence biologique essentielle entre les hommes et les femmes, soit le fait que seules ces dernières peuvent enfanter.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on navigue alors dans l’univers mythique plutôt que dans celui de la science. Il n’est pas anodin de constater qu’une autre logique s’applique alors. Si la fusion bioculturelle permettait à l’Occident de se croire plus évolué que les Autres, son choix de combattre en son sein les rapports de domination liés au genre et à l’orientation sexuelle lui permet aussi de brandir aux yeux des autres de nouveaux étendards de sa supériorité culturelle.

Les progrès de l’Humanité

La thèse centrale d’Harari, c’est que les humains ont appris à coopérer en plus grands nombres, ce qui semble assez évident. Ce qui l’est moins, c’est que cela découlerait seulement de l’apparition de « mythes appropriés ».

Harari prétend que « la formation de cadres sociaux plus larges a permis de placer la violence humaine sous contrôle » (p. 107). Il est vrai qu’un État a intérêt à contrôler le gaspillage découlant des conflits internes, mais cela implique le recours à sa propre violence légale. Il semble ignorer la quantité d’esclaves utilisés pour construire des pyramides, les exécutions spectaculaires des Aztèques, l’Inquisition espagnole, les prisons américaines ou les innombrables pauvres utilisés comme chair à canon.

Il ajoute que « tout au long de l’histoire, la violence est le plus souvent née d’affrontements locaux entre familles et communautés » (p. 431). Il voudrait nous faire croire que la violence était bien plus grande à des époques où les humains vivaient en petites communautés réparties sur d’immenses territoires. Bref, que Nous serions devenus plus civilisés en évoluant bioculturellement.

Il n’ignore pas les violences coloniales mais cela ne l’empêche pas de dresser un bilan positif de cette entreprise de « découverte », qu’il présente comme une brillante démonstration de la supériorité occidentale, contrastant avec le fait que « les grands empires d’Asie […] manifestèrent peu d’intérêt pour ces découvertes », préférant « croire que le monde tournait autour de l’Asie » (p.146).

Il existe pourtant une explication plus historique. En 1492, l’Europe était la région la plus densément peuplée du monde. Cela générait d’incessantes guerres entre ses différentes nations, qui n’ont jamais réussi à y mettre fin pour créer des « cadres sociaux élargis », comme on y était arrivé en Inde, en Chine ou au Moyen-Orient. Elles n’y parviendront qu’en 1993. Elles ont alors trouvé plus profitable de se lancer séparément à la conquête d’autres territoires, en assumant les coûts multipliés de leurs guerres de conquête et de leurs guerres entre elles. Après avoir développé une telle spécialité culturelle, il leur était plus facile d’écarter leurs rivaux.

 Les vrais Humains et les Autres

Toutes les contradictions et les manipulations auxquelles a recours Harari s’expliquent quand on comprend que, selon lui et selon Notre histoire traditionnelle, il n’y aurait pas une mais deux espèces « humaines », les évolutifs (Nous) et les arriérés (les Autres).

Harari reprend la narration d’un récit dont la logique sous-jacente est la mise en scène de variétés d’« humains » tellement différentes que notre seule conclusion logique — inconsciente — est qu’ils ne pourraient pas appartenir à la même espèce. Ces Autres n’auraient pas les caractéristiques essentielles qui définissent l’Être humain (le vrai) : la capacité innée de créer des cultures et des institutions sociales complexes, la conscience, la pensée abstraite, l’intelligence, bref cette Raison par laquelle l’Occident a défini l’ « être humain » mais dont il n’a cessé de prétendre avoir l’exclusivité.

La dissociation des deux sortes d’« humains » ressort bien de cette étonnante théorie d’Harari : « Pris un par un, voire dix par dix, nous sommes fâcheusement semblables aux chimpanzés. […]; quand nous atteignons les 1500-2000 individus, les différences sont stupéfiantes » (p. 51, je souligne).

L’objectif réel de cette théorie surréaliste est d’établir le contraste entre les vrais Humains (Nous) et les autres Humains « semblables aux chimpanzés », c’est-à-dire ces chasseurs-cueilleurs dont Harari affirme que « l’immense majorité vivait en bandes d’une douzaine d’individus, d’une centaine tout au plus » (p. 62). Le premier « nous » de l’énoncé ne réfère donc pas aux mêmes humains que le deuxième, celui des vrais Humains présentant des différences « stupéfiantes ».

À propos de la Révolution agricole, Harari note que cette transformation n’a pas constitué un progrès pour la majorité des humains, qui travaillaient plus qu’avant, étaient moins bien nourris et en moins bonne santé. Par contre, pour expliquer pourquoi ils n’ont jamais cherché à rétablir un mode de vie de chasseurs-cueilleurs nomades, il invoque « Le piège du luxe » (p. 108-114).

 La seule explication de cette contradiction gênante, c’est que l’auteur n’a pas à l’esprit les mêmes « humains » lorsqu’il décrit les conditions de vie dégradées des agriculteurs-éleveurs et lorsqu’il évoque « le piège du luxe ». Ceux qui ont pris goût au luxe sont les vrais Humains, les « élites », tandis que les Autres n’avaient de toute façon rien à dire, comme Harari le précise lui-même avec une étonnante naïveté : « L’histoire est une chose que fort peu de gens ont faite pendant que tous les autres labouraient les champs et portaient des seaux d’eau » (p. 129)

En réalité, il n’est pas si difficile d’imaginer qu’un retour au mode de vie de chasseurs-cueilleurs aurait requis de vastes territoires disponibles et qu’il était impossible pour les mêmes raisons que celles qui ont forcé les humains à développer l’agriculture, soit la pression démographique combinée au coût prohibitif des guerres.

La dissociation entre les deux sortes d’Humains peut aussi se faire d’une manière à peine perceptible, y compris pour l’auteur lui-même, comme on peut le voir dans l’énoncé suivant :

« Personne, et les humains encore moins que quiconque, n’imaginait que leurs descendants marcheraient un jour sur la lune, scinderaient l’atôme, sonderaient le code génétique et écriraient des livres d’histoire. » (p. 14)

L’étrangeté de cette formulation ressort mieux quand on remplace le mot « personne » par « aucun humain ». Logiquement, on a alors deux sortes d’humains : « personne » signifie « aucun humain normal comme Nous », tandis que « les humains encore moins que quiconque » réfère à ces Autres humains préhistoriques, « encore moins » capables d’imaginer les prouesses de leurs descendants.

Il n’est pas très fréquent que l’on retrouve côte à côte ces deux espèces, inconsciemment mises en contraste dans la même phrase. Notre cosmologie occidentale cherche plutôt à les dissocier au maximum en leur créant des contextes séparés et plus propices à l’énoncé de théories contradictoires[2], selon la formule « Nous sommes l’Histoire, les Autres sont de la géographie »[3].

Ce contraste entre Nous et les Autres, Harari le met aussi en scène en présentant la Révolution scientifique comme une œuvre purement occidentale. Pas de science avant ou pendant la Révolution agricole, pas de science non plus dans « les traditions prémodernes du savoir comme l’islam, le christianisme, le bouddhisme et le confucianisme qui affirmaient que l’on savait déjà tout ce qu’il était important de savoir du monde » (p. 296).

La Révolution scientifique est décrite par Harari comme s’il s’agissait d’une sorte de mutation qui Nous aurait transformés en des êtres assez humbles pour reconnaître leur ignorance, contrairement aux humains moins évolués qui vivaient dans la prétention du « savoir » (la religion). En réalité, la science n’est pas plus le contraire de la religion que la technique n’est le contraire de la magie. Les deux niveaux se superposent et sont parfaitement conciliables, l’un pour gérer nos rapports matériels et l’autre pour organiser nos rapports sociaux.

La science (i.e. la connaissance) a toujours existé. Son essor est directement lié au développement technique qui multiplie les expériences permettant de distinguer rapidement entre les théories valides et les théories erronées. Et ce développement technique est lié à la quantité d’humains, pas à leur qualité.

Une fois sur sa lancée, Harari raconte l’histoire du futur de Sapiens, celle d’une ultime mutation vers des êtres immortels et doués d’intelligences surmultipliées par leur absorption des technologies. La confusion bioculturelle des origines aboutit ainsi à une ultime fusion bioculturelle.

Conclusion

Malgré ses prétentions scientifiques, l’histoire que raconte Harari est clairement un mythe, c’est-à-dire un récit visant à expliquer l’origine du monde — dans ce cas-ci l’origine de l’espèce humaine occidentale — en cherchant surtout à lui conférer un sens partagé par la communauté des auditeurs.

Pour peu qu’opèrent les filtres que l’Occident a mis en place, l’histoire que raconte Harari a tout pour séduire ses lecteurs. Ils peuvent se sentir très fiers d’avoir parcouru cette odyssée qui les amène au seuil d’une condition quasi-divine. Ils peuvent aussi se sentir très fiers de l’empire mondialisé qu’ils gouvernent.

Ce récit mythique n’a pas qu’un effet politique. Il génère aussi une incapacité à comprendre la réalité humaine élargie, ce qui est très lourd de conséquences. Notre connaissance de l’humain piétine parce qu’elle se fonde sur de fausses prémisses : le fait que nous serions des entités individuelles et matérielles, et la négation d’une commune nature humaine se manifestant dans la production de multiples cultures.

[1] On a pu observer un tel processus avec la Confédération des nations iroquoises.

[2] Par exemple, une forte croissance démographique serait un frein au développement des Autres et un accélérant pour Nous.

[3] C’est la formule qui résume le mieux l’analyse que j’ai proposée dans Les deux espèces humaines. Autopsie du racisme ordinaire, La Pleine Lune, Montréal, 1994 et L’Harmattan, Paris, 1995.

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Le multiculturalisme: un projet pour le Québec

cultureDans l’univers social, la diversité est toujours vécue comme un jeu de confrontations entre des identités, car l’identité est un sentiment collectif qui se construit par opposition à un Autre. Au Québec, le projet souverainiste a pris forme dans un mouvement d’affirmation identitaire contre l’Anglais. Maintenant, il s’affirme surtout contre le Musulman, mais la différence est de taille.

Il y a soixante ans, l’Anglais occupait réellement une position dominante dans la société québécoise et l’idée d’indépendance était synonyme de libération et d’émancipation. De nos jours, le Musulman (i.e. tous les immigrants de culture non occidentale) ne contrôle aucun instrument de domination : ni partis politiques, ni grandes entreprises, ni médias, ni capitaux, ni technologies essentielles, ni territoires (municipalités, etc.), ni aucune autre institution d’importance. Il doit se contenter d’être un électeur bien utile au parti libéral mais sans réel droit de parole. Sur le plan des institutions, il est une menace encore plus imaginaire que ne l’étaient les Juifs dans l’Allemagne pré-nazie. Par contre, les changements culturels induits par l’immigration et par la mondialisation sont bien réels. Toute la question est de savoir s’ils constituent une menace ou un apport enrichissant.

Dans le Québec actuel, l’idée de multiculturalisme est synonyme de ratatinement de la culture québécoise. Cela tient surtout au fait que ce terme désigne la politique canadienne mise en oeuvre par Trudeau le père pour affilier les immigrants au parti libéral, tout en réduisant l’ethnie québécoise au rang des autres ethnies d’immigrants récents. Au delà du terme lui-même, il serait temps de reconnaître que le multiculturalisme est d’abord une réalité incontournable et qu’il est tout à fait utopique de vouloir la combattre ou l’ignorer.

Un certain nombre de constats doivent d’abord être faits pour cerner cette réalité, avant de pouvoir réfléchir adéquatement sur les choix qui nous restent :

  1. La multiculturalité est la modalité d’existence des humains. D’abord en tant qu’espèce : nous sommes génétiquement programmés pour créer des cultures qui sont parfaitement indépendantes de nos gènes et nous en créerons donc toujours un très grand nombre.
  2. En tant qu’individus : nous sommes tous des individus multiculturels parce que nous fonctionnons tous en combinant des schémas issus de diverses cultures. C’est là une tendance qui s’accélère et qui crée des identités multiples.
  3. Les grandes cultures (je parle de populations seulement) sont toujours un amalgame de petites cultures; elles ne résultent jamais de la simple croissance démographique d’une petite société. Par exemple, la France actuelle est issue d’un tel amalgame et malgré une vigoureuse politique d’État-Nation, on y parle encore dix autres langues que le Français[1]. D’autres pays en utilisent des centaines. Cette réalité ignorée ou niée dans nos représentations est quand même la réalité vécue dans ces sociétés.
  4. Une identité collective peut chercher à se maintenir à l’identique, ainsi que le souhaitent les Hassidim, les Amish et beaucoup de Québécois ou de Français. Elle peut aussi vouloir se maintenir dans un mouvement incessant de réinvention. Les Égyptiens existent depuis 4,000 ans mais ils ont bien changé. C’est un choix collectif que nous pouvons faire.
  5. Notre culture occidentale nie ou ignore le rôle des cultures dans l’existence humaine. Pour se distinguer de toutes les autres, elle affirme avec force que nous sommes essentiellement des individus et que nous pouvons choisir librement nos valeurs. Cette affirmation vient nier la réalité des déterminismes socioculturels, qui Nous affectent en réalité autant que les Autres. Elle nie donc l’existence même de la culture pour Nous, tandis qu’elle la nie d’une autre façon pour les Autres, en renvoyant leurs cultures dans un passé imaginaire qui serait moins évolué. Bref, les Occidentaux sont des sortes de climatosceptiques en matière de diversité culturelle. Sauf qu’ignorer des réalités n’implique pas qu’elles cessent d’exister et d’agir.
  6. Malgré leur diversité culturelle, les humains partagent une commune nature humaine qui ne se limite pas à la forme du corps mais qui implique aussi tout le fonctionnement mental : le processus mentaux impliqués dans le langage, la pensée, la créativité, l’intelligence, le raisonnement (i.e. la « rationalité », quoi qu’en disent les adeptes du culte des Lumières), et tout le champ des émotions. Ils ont donc tout ce qu’il faut pour participer à une société qui serait multiculturelle tout en étant dotée d’institutions communes.

Comment s’orienter à long terme, après avoir pris note de ces constats? Si on admet le fait que la multiculturalité des humains est une donnée incontournable, adopter une politique de multiculturalisme reste la seule voie possible d’un avenir pour notre société comme pour les autres et pour l’ensemble de l’humanité. C’est aussi la seule façon de pouvoir naviguer plutôt que de se laisser dériver dans ce mouvement. Le repli en vase clos des cultures sur elles-mêmes n’est une solution possible que pour les petites minorités qui ont la chance de vivre dans uns société tolérante.

Adopter le multiculturalisme ne signifie pas du tout emprunter la politique canadienne existante, bien au contraire. Le Canada se vante de valoriser le multiculturalisme mais en réalité, il souhaite plutôt suivre la voie déjà empruntée par les États-Unis pour assimiler progressivement ses immigrants et les incorporer à un système social monoculturel.

Dans sa Constitution et sa Charte des Droits et Libertés de la personne, le Canada ne reconnaît aucun droit à une communauté culturelle, à l’exception d’une section consacrée aux écoles des minorités francophones ou anglophones. Il se veut un pays composé de « personnes », pas de communautés, sauf pour les corporations, qui peuvent toujours revendiquer des droits en se déguisant en « personnes morales ». Certaines collectivités (homosexuels, femmes, personnes âgées, handicapés, etc.) peuvent faire valoir des droits mais les communautés sont assimilées à de simples collectivités. Quant aux Premières Nations, leurs droits antérieurement reconnus sont maintenus (sans être définis) mais ils ont été exclus de l’application de la Charte jusqu’en 2008[2]. Ils n’étaient même pas des personnes.

Une politique de multiculturalisme pour un futur Québec souverain est aussi à l’opposé de l’esprit qui a animé jusqu’ici le mouvement souverainiste québécois. C’est un véritable virage à 180 degrés qu’il faudrait opérer, en commençant par reconnaître pleinement la souveraineté des peuples autochtones sur les territoires qu’ils occupent, ce qui est la seule façon de leur concéder l’autonomie requise pour pouvoir se développer dans la cohérence, et par reconnaître des droits collectifs aux autres communautés culturelles. Cela n’exclut pas qu’on mette en même temps en place une véritable politique d’accueil et d’intégration des nouveaux immigrants, ni qu’il existe des quotas d’immigration.

Actuellement, à peu près tous les intellectuels de la France et du Québec brandissent le terme de « communautarisme » comme étant la pire maladie qui pourrait menacer leur propre société. Il est quand même assez paradoxal de constater que la protection de leur propre communauté culturelle est l’inspiration première de leur condamnation.

Au lieu de réfléchir aux véritables choix qui s’offrent à nous et de prendre les devants pour arriver à des objectifs choisis, nous semblons plutôt ramer à contrecourant, risquer de réanimer les anciennes guerres de religion et perdre un temps précieux avec des politiques d’éteignoirs telles que décréter quel pourcentage de français doit apparaître sur les affiches commerciales, quels symboles vestimentaires sont acceptables en public ou quels accommodements seraient à la limite « raisonnables, en croyant ainsi restaurer une pureté culturelle perdue. Comme si, les objectifs étant mythiques, les moyens pour y arriver pouvaient se contenter d’être magiques. Avec cette logique, il suffirait de faire disparaître le voile islamique pour faire disparaître la menace. Aussi bien simplement fermer les yeux!

On se pose actuellement la question du racisme systémique au Québec, surtout à propos des Autochtones et de certains groupes d’immigrants. Le racisme est toujours systémique, il n’est jamais une caractéristique individuelle. C’est une construction culturelle particulière du rapport Nous/Autres, pas un phénomène universel.

Le racisme se développe en deux temps. Le premier est l’établissement d’un réel rapport social de domination, et non pas une simple relation mentale affirmant la supériorité du Nous par comparaison à l’Autre. La domination s’établit, soit par exclusion (on envahit un territoire et on en chasse ou élimine les occupants[3]), soit par exploitation (on en fait nos esclaves). Ensuite (et en même temps) vient la construction culturelle d’un système de légitimation, qui interprète la domination, soit en la transformant en une imaginaire opération bienveillante (« civiliser » les Autres), soit en la présentant comme le résultat d’une supériorité qui serait inscrite dans l’ordre naturel plutôt que dans l’ordre social. Autrement dit, que nous n’en sommes pas responsables. En Occident, cette naturalisation s’est faite en invoquant des lois biologiques, les lois de la « race ». Maintenant, nous invoquons plutôt la « culture » mais nous la concevons encore avec des concepts biologiques (évolution pour Nous, adaptation pour les Autres).

Le rapport de domination créant une réelle infériorité sociale, il est facile de mépriser ensuite les Autochtones du Canada et de penser que mettre leurs enfants dans des pensionnats est une œuvre bienveillante. Quant aux immigrants issus des pays pauvres, il est facile de penser que le fait même de les admettre dans l’un des meilleurs pays du monde est une œuvre de bienveillance, et non pas un désir d’avoir de la main d’œuvre et des acheteurs pour nos maisons et autres bébelles. On attend alors d’eux de la reconnaissance et de l’humilité (i.e. de la discrétion).

Dans la culture québécoise actuelle, on voit se développer un champ de représentations qui tourne autour de l’islamophobie. Il est directement lié à la composante défensive du nationalisme québécois. Ce champ se développe surtout en réaction à une image de l’immigrant non-occidental, cristallisée par le Musulman. Cette représentation combine les éléments imaginaires recyclés du Noir et ceux du Juif. Comme le Noir, le Musulman serait inférieur à Nous, mais sur la base de sa culture religieuse et « pré-moderne », non pas de sa race, ce qui relèverait d’un racisme inadmissible de nos jours. Comme le Juif, il serait assez rusé pour constituer une sérieuse menace de contamination de notre société et de notre identité, en vertu de ses capacités d’infiltration par l’immigration ou par l’Internet.

Cette dérive inavouée de notre héritage culturel, en partie importée de France, se construit à partir d’un fond de racisme qui mène à un rejet global de l’Autre, et d’une surface antiraciste[4] qui écarte l’option d’une hostilité spécifique au Musulman pour la reporter sur un rejet généralisé de « la religion », conçue comme la marque essentielle d’une culture pré-moderne, moins évoluée ou « barbare »[5], et donc inférieure.

Les conséquences de ce mouvement culturel ne concernent pas seulement les Autres, elles Nous concernent aussi directement, puisqu’en rejetant toute religion comme étant inférieure et dangereuse, c’est aussi toute Notre histoire que nous rejetons. L’héritage des congrégations religieuses en matière d’éducation se trouve ainsi fortement dévalorisé, notamment par sa représentation comme une vaste opération de pédophilie. Quant à l’héritage plus global de l’Église catholique et des autres Églises chrétiennes, il est aussi dévalorisé par sa représentation comme responsable du patriarcat.

Le Québec a effectivement vécu, au moment de la Révolution tranquille, une coupure radicale avec son passé. En quelques années seulement, toutes les institutions d’enseignement, de soins de santé et de sécurité sociale ont été sécularisées. La période précédente était déjà appelée « la Grande Noirceur » mais actuellement, sa représentation se cristallise autour de l’opposition entre un patriarcat oppressif et un féminisme affirmé comme valeur universelle. La condamnation de l’Islam et les appels à un Islam des Lumières[6] viennent réanimer le mythe occidental des Lumières qui auraient illuminé l’Europe au 18e siècle et le Québec en 1960 mais qui tarderaient à illuminer de vastes pans de l’humanité actuelle.

Pour pouvoir orienter à long terme les changement sociaux que nous souhaitons, il faut prendre conscience des mouvements culturels qui nous traversent actuellement et, en particulier, du fait que choisir de dévaloriser radicalement notre propre histoire n’est pas la meilleure stratégie pour valoriser notre identité collective et en assurer le développement.

Pour mettre fin au racisme systémique, la seule solution serait de mettre fin à la domination en élaborant une véritable politique multiculturaliste. Pour cela, il serait utile de référer à des modèles existants, mais on n’en trouve pas parmi les sociétés occidentales, même s’il existe dans le monde de nombreuses sociétés multiculturelles qui vivent en paix. Par contre, l’ambitieux projet actuel d’une Europe unifiée vise à mettre en place un tel système social, capable d’aménager les rapports entre de multiples cultures nationales ou régionales, et non pas à devenir une mégasociété monoculturelle rivalisant de grosseur et de lourdeur avec les États-Unis.

Alors pourquoi chercher à faire cette révolution socio-culturelle dans un Québec indépendant plutôt qu’à l’intérieur du Canada? D’abord parce que ce serait plus difficile et plus compliqué de le faire à l’échelle canadienne, mais c’est aussi un objectif à long terme, comme ce l’est à l’échelle de la planète, ce qui est le plus grand défi jamais rencontré par notre espèce. Et aussi parce qu’une dynamique socio-politique (souverainiste) est plus forte si elle est associée à une dynamique identitaire (renouvelée). Si le Québec décidait de s’engager dans cette voie, il pourrait éventuellement développer l’un des premiers systèmes sociaux de ce type et servir de modèle à d’autres ensembles.

Un projet de société à la dimension d’un Québec souverain offre plus de chances de succès parce qu’à cette échelle, il est plus facile d’organiser avec cohérence les institutions d’un pays. Or la cohérence des institutions est l’ingrédient essentiel pour tout développement, que l’on soit un pays riche ou un pays pauvre. Le manque de cohérence découle presque toujours d’une situation de domination extérieure, surtout quand cette domination est exercée par de multiples agents extérieurs sans rapports entre eux et sans concertation (FMI, Multinationales, ONGs, Églises, États tuteurs ou invasifs, etc.). Il est le principal responsable du « sous-développement » durable des pays non-occidentaux.

À l’inverse, le maintien de cette cohérence des institutions est ce qui explique le développement du Japon au 19e siècle, le seul État précolonial ayant conservé son indépendance, et maintenant celui de la Chine. À l’intérieur du bloc occidental, c’est aussi ce qui explique le niveau de richesse de l’Islande ou d’autres petits États européens surpeuplés et sans empires coloniaux. Or la cohérence des institutions est intimement liée à l’autonomie politique, et non pas au caractère monoculturel en soi. Jamais l’Islande, petit pays isolé et sans ressources, n’aurait pu devenir un pays riche si sa population considérée comme « blanche » et la rareté de ses ressources ne l’avaient laissé à l’abri des conquêtes coloniales.

On notera que ces arguments sont dissociés de tout nationalisme ethnique et qu’un projet de société multiculturelle et indépendante s’adresse aussi directement aux Anglophones du Québec, aux Premières Nations et aux Néo-Québécois. Bien sûr, construire des institutions cohérentes à plusieurs reste un défi important mais gaspiller notre temps en querelles est sûrement bien plus stérile.

La question identitaire est un thème politique qui est mobilisé très différemment par tous les partis politiques mais par aucun parti ou mouvement souhaitant promouvoir un projet de société qui soit axé sur une reconfiguration majeure de l’« identité québécoise ».

[1] Corse, Occitan, Catalan, Alsacien, Basque, Francoprovençal, Breton, Flamand, Picard et Francique lorrain. Il s’agit de véritables langues, incomprises des autres, et non de simples « patois » ou parlers régionaux.

[2] L’article 67 écartait tout recours invoquant de la discrimination en vertu de la Loi sur les Indiens.

[3] Il ne reste plus d’Autochtones à Terre-Neuve ou dans les Antilles.

[4] Je ne développe pas beaucoup ici cette composante bien réelle de notre culture : l’humanisme, l’affirmation de droits universels, etc. Elle est bien réelle et elle occupe une place centrale dans nos représentations conscientes mais elle occulte tout le racisme inconscient qui accompagne l’entreprise de domination occidentale du monde.

[5] Le Canada a sanctionné, le 18 juin 2015, sa Loi sur la tolérance zéro face aux pratiques culturelles barbares.

[6] Titre d’un essai de Malek Chebel.

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Chiites et Sunnites, ou l’art d’ignorer les réalités politiques.

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Presque chaque jour, nous pouvons entendre des chroniqueurs politiques ou d’autres spécialistes nous expliquer les innombrables conflits qui sévissent au Moyen-Orient. L’auditeur moyen n’y comprend rien de plus au sortir de la savante analyse qu’avant d’y avoir été exposé. Tout ce qu’il pense comprendre, c’est qu’il y a des Chiites et des Sunnites (parfois aussi d’autres factions, comme les Wahhabites ou les Salafistes) et que ces factions en conflits perpétuels sont des sous-groupes de l’Islam qui ne peuvent pas vivre ensemble pour des raisons qui doivent certainement découler de leurs divergences théologiques.

Dans les années 1970 à 2000, nous avons entendu ces mêmes analystes nous expliquer le conflit souvent sanglant qui sévissait en Irlande du Nord. Pour un auditeur moyen, il s’agissait d’une sorte de guerre civile entre des Protestants et des Catholiques, deux sous-groupes de la Chrétienté européenne. Autrement dit, une guerre de religion, comme celle qui sévirait maintenant dans plusieurs pays du Moyen-Orient.

Est-il vraisemblable que les adeptes d’une religion soient convaincus que le Pape est infaillible ou que le gendre du Prophète était son successeur légitime, à un point tel qu’ils soient prêts à partir en guerre contre ceux qui divergent d’opinion sur de tels sujets, dans le but de rétablir ainsi la vérité? Si non, on doit supposer que ces interprétations des conflits sont une caricature grossière de la réalité. Or, la simple désignation des factions en présence par leur allégeance religieuse a cet effet pervers de nous laisser croire que la religion en serait le mobile central.

Dans le cas du conflit entre Catholiques et Protestants d’Irlande du Nord, une description un tantinent plus complexe des enjeux nous permettait de comprendre qu’il s’agissait très clairement d’un conflit de nature politique et non pas d’une guerre de religion, et que les étiquettes de Catholiques et de Protestants n’étaient qu’une façon commode de désigner les camps adverses. En gros, un conflit entre une majorité de nationalistes irlandais (incidemment catholiques) désireux de mettre fin à 500 ans de domination anglaise et une minorité de loyalistes descendants des conquérants anglais (incidemment protestants) désireux de la perpétuer.

Pourquoi en irait-il autrement en Syrie, en Iraq, en Lybie ou en Afghanistan? Parce qu’il s’agit de peuples foncièrement religieux, contrairement à Nous, les Modernes, libérés de l’emprise des religions?

En l’absence d’une description un tantinet plus complexe des enjeux réels, c’est malheureusement la conclusion à laquelle nous en venons, consciemment ou pas. Et encore plus malheureusement, c’est aussi une conclusion que nous tirons à propos du conflit plus global qui oppose les États-Unis et leurs alliés occidentaux (notamment canadiens et européens) à plusieurs pays du Moyen-Orient. Comme si nous, les Occidentaux post-chrétiens, nous nous contentions de défendre nos valeurs contre une offensive à visées théologiques de l’Islam! Et comme si nos intérêts politiques ou économiques n’y jouaient aucun rôle, pas plus que ceux des autres pays concernés!

Le Moyen-Orient est actuellement le théâtre d’un grand nombre de conflits entre rivaux locaux et internationaux, dont les enjeux sont extrêmement complexes, beaucoup plus que dans le conflit en Irlande du Nord. Je ne doute pas un instant que l’interprétation de ces conflits soit extrêmement difficile, particulièrement à l’échelle locale, mais il me semble évident que de prétendre les expliquer en brandissant simplement les étiquettes religieuses des protagonistes conduit surtout à masquer l’essentiel des enjeux qui sont en cause.

Pour un exemple intéressant d’analyse politique globale des conflits en cours au Proche-Orient, on peut consulter avec profit la synthèse faite par Rachad Antonius : http://www.huffingtonpost.fr/rachad-antonius/proche-orient-turbulences-politiques-ou-deblocage-ideologique/

On notera que les étiquettes « Chiites » et « Sunnites » n’y sont pas utilisées.

En découvrant la réalité sociale et politique à l’origine de ces conflits, on réussirait peut-être à découvrir du même coup que la religion n’est pas non plus à la source des tensions qui se vivent en France et dans le reste de l’Europe entre « Chrétiens » et « Musulmans ». À moins que l’on considère le féminisme comme une religion…

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Féminisme: un Québec malade de ses consensus?

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Au Québec, nous sommes allergiques au débat. Nous avons eu deux référendums sur la souveraineté du Québec mais c’est peut-être ce qui nous a vaccinés contre le virus du débat.

Le récent brassage médiatique à propos des propos de la ministre Lise Thériault en fournit une parfaite illustration. Elle a refusé de se donner l’étiquette de féministe mais la réaction quasi unanime véhiculée dans les médias a été d’affirmer haut et fort que toute personne endossant le principe d’égalité entre hommes et femmes devait s’afficher comme féministe. Point final.

Un rapide survol de l’histoire des idées véhiculées au Québec sur le sujet montrerait que la réalité ne se réduit pas à cette définition simpliste du féminisme. Vue de haut, cette histoire a bien les allures d’un consensus. Le Québec a emboîté le pas, plutôt tardivement mais avec un enthousiasme redoublé, dans le mouvement occidental de revendication de droits égaux pour les femmes et les hommes. Ce mouvement, tel que je l’ai vécu, me semble avoir rallié une très vaste majorité de la population des deux genres. Quant à la résistance, elle se faisait plutôt discrète. Bref, nous étions déjà dans un régime de consensus, bien que le consensus se soit établi progressivement.

Vu de plus près, le portrait diffère un peu car il y a toujours eu une partie des femmes qui se disaient féministes et une partie d’entre elles qui ne le faisaient pas, tout en souscrivant très majoritairement aux objectifs généraux du mouvement. Pourquoi ne le faisaient-elles pas? C’est la question qui se pose encore maintenant car elles ne le font pas toutes, et les hommes seraient encore plus nombreux à avoir des hésitations à ce sujet.

J’avoue être incapable d’y répondre d’une façon générale et je pense que les réponses varieraient beaucoup d’une personne à l’autre. À mon point de vue, c’est une question qui ressemble un peu trop à la question « Êtes-vous croyant? » et je refuserais sûrement d’y répondre par un Oui ou un Non.

Par contre, il me semble important de signaler l’existence d’une sorte de censure informelle sur la possibilité même de discuter des enjeux du féminisme, comme si toute tentative en ce sens était synonyme de rejet ou d’hostilité. Je pense que nous y gagnerions tous en acceptant de regarder en face certains impacts de la révolution féministe et en cherchant à réfléchir aux possibles façons d’y remédier.

Par exemple, se pourrait-il que la révolution féministe, tout en favorisant l’épanouissement d’un plus grand pourcentage de personnes, ait en même temps engendré un nombre important de victimes collatérales, notamment dans l’accroissement du nombre de personnes condamnées à la solitude, en particulier les personnes âgées, par rapport à la condition qui était la leur avant cette révolution sociale? Se pourrait-il que le féminisme puisse servir de justification à un mouvement social de xénophobie à l’égard des immigrants de cultures différentes et tout particulièrement de ceux issus du monde islamique? Se pourrait-il aussi que le féminisme, issu du monde occidental, ait été instrumentalisé pour servir d’argument central d’une prétendue supériorité culturelle sur toutes les autres cultures et pour justifier ainsi la poursuite de la conquête du reste du monde? Se pourrait-il enfin que le mouvement féministe ait rallié tout l’éventail politique de la gauche à la droite parce qu’en monopolisant les revendications d’égalité pour les réserver aux rapports de genres, il contribuait à garder dans l’ombre les inégalités entre les classes?

La liste de questions pourrait facilement être allongée, ce qui serait perçu par bien des gens comme très désagréable ou très offensant, voire sacrilège, mais pourrait aussi nous enrichir collectivement si nous acceptions d’en discuter sans laisser les émotions écraser toutes nos capacités de réflexion.

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Pourquoi la photographie du petit Aylan Kurdi a changé la donne.

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Le spectaculaire revirement de l’opinion publique concernant le sort des réfugiés qui périssent en Méditerranée n’a échappé à personne. Et pourtant, nos médias nous informaient depuis des mois des tragédies survenant à répétition.

Pour expliquer un changement si profond et si instantané, il faut d’abord comprendre comment est alimentée l’indifférence qui est la réalité ordinaire de nos rapports sociaux, autant localement qu’à l’international.

Nous avons appris à nous représenter les Autres, les habitants des « pays sous-développés », comme s’il ne s’agissait pas vraiment d’êtres humains « comme vous et moi » mais plutôt d’une variété naturelle d’humains. On nous a enseigné à les regarder comme des peuples qui, à cause du climat ou de leur culture locale, n’ont pas encore pu accéder au progrès ou à la richesse. Autrement dit, nous avons appris à penser que la pauvreté ou la guerre seraient des phénomènes naturels et extérieurs à Nous, et dont nous ne sentons nullement responsables si ce n’est par un élan de pure générosité.

L’assimilation des Autres à des phénomènes naturels s’est longtemps opérée par le biais des théories biologiques de la race et de l’évolution. En nous affirmant que les Autres appartenaient à d’autres « races », notre culture nous inculquait l’idée qu’ils nous seraient aussi biologiquement étrangers que le Danois l’est du Pékinois (je parle des chiens). Cette conception des races humaines est sans doute moins présente de nos jours, depuis que nous avons pu côtoyer de nombreux Québécois gardant des traits d’étrangers tout en étant parfaitement assimilés à notre culture. On dirait cependant que, dans notre imaginaire, la « race » aurait simplement été remplacée par la « religion » comme cause unique de toutes les différences entre Nous et les Autres. Cela nous évite les accusations de racisme mais en réalité, nous ne sommes pas vraiment plus avancés.

Quant à la conception évolutionniste, elle est peut-être aussi en fin de règne mais elle continue de nous faire transposer en imagination les peuples étrangers dans une époque autre que le nôtre. Nous avons appris que les sociétés « évoluent », tout comme les différentes espèces vivantes. Dès lors, il y aurait sur terre des humains (Nous) qui sont plus évolués, qui vivent dans le monde présent (i.e. moderne) pendant que d’autres vivraient au 19e siècle, au Moyen-Âge ou dans la Préhistoire. Bref, nous vivons depuis presque deux siècles dans la science-fiction.

Nos croyances biologiques nous incitent aussi à prétendre que les riches sont devenus riches parce qu’ils avaient plus de talent que les autres, autrement dit en vertu du hasard des gènes. Comme si les enfants de Paul Desmarais ou de Pierre Péladeau avaient eu besoin de gènes exceptionnels pour être riches!

Dans notre système de perceptions, les inégalités entre les humains continuent d’être pensées sur le même plan que  de simples « différences », c’est-à-dire comme des phénomènes relevant plus des lois de la nature que des lois votées par les parlements. Comme on ne peut pas tout mettre sur le dos de la biologie, nous prétendons aussi que le climat ou la distribution des richesses naturelles expliqueraient les écarts de richesses entre pays. Comme si tous les pays du monde s’étaient développés sans colonisation ni mondialisation ! Comme si les mines du Congo profitaient plus aux Congolais qu’aux Canadiens !

Notre réaction courante d’indifférence n’a rien d’un réflexe naturel. Elle résulte d’un conditionnement culturel. La pauvreté ou les malheurs des Autres nous apparaissent désolants mais aussi comme une fatalité inscrite dans l’ordre de la nature. Ce conditionnement se trouve confirmé par le fait que nous réagissons avec beaucoup moins d’indifférence quand c’est la nature qui est la cause directe des malheurs des autres, lors des tsunamis ou des tremblements de terre par exemple, parce qu’ils nous semblent résulter d’un désordre de la nature.

Mais alors, pourquoi la photographie du petit Aylan Kurdi a-t-elle suffi à briser le mur de l’indifférence? Bien sûr, il s’agit d’un jeune enfant et les enfants ne sont jamais responsables des drames humains collectifs. De plus, la photographie nous le montre face contre terre, sans visage, sans race et sans religion. Bref, c’est un enfant humain et il pourrait être le nôtre. C’est vrai de tous les enfants du monde mais cela ne nous saute pas si souvent au visage. À cela s’ajoute la légende apposée à la photographie quand elle a commencé à circuler sur internet : « L’humanité échouée » (KiyiyaVuranInsnlik, en turc). Dès lors, il n’y avait plus ni riches ni pauvres, ni spectateurs ni victimes, ni Nous ni Autres, mais une seule humanité. Les barrières mentales érigées pour assurer la production de l’indifférence avaient trouvé leurs limites. Pour un certain temps, du moins.

Hélas! nos élans humanitaires temporaires n’empêcheront pas nos gouvernements de continuer leurs pillages et leurs bombardements qui font fuir les réfugiés.

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Le suicide de l’Europe

 

Banque européenneOfficiellement, rien n’est joué puisque le sort de la Grèce sera tranché par le référendum du 5 juillet mais l’Europe a déjà décidé qu’elle pouvait se passer de son cœur, la Grèce, et que la construction d’une société était maintenant une affaire de gros sous et non plus de symboles ou de mythes.

La Grèce n’a jamais été un cœur financier ou commercial, contrairement à Venise, Gènes, Anvers, Genève ou la City of London. Contrairement à l’Espagne, le Portugal, la France, l’Angleterre, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne, ou même à l’Italie fasciste, elle n’a jamais tenté de se construire un empire colonial pour devenir une Grande-Puissance. Par contre, au titre de berceau de la démocratie et des autres grands mythes fondateurs de l’Europe et de la civilisation occidentale, elle en a été et elle en est toujours le cœur symbolique.

Il s’agit bien de mythes puisque, dans les faits, la Grèce antique était une société esclavagiste, tout comme la Rome antique, mais nous avons choisi d’oublier ce petit détail. Par contre, l’Europe actuelle ne semble pas prête à pardonner à la Grèce son autre péché bien plus grave que l’esclavage, soit la pauvreté, aussi nommée « sous-développement ». Une pauvreté tout relative, puisque que le revenu par habitant des Grecs est environ la moitié de celui des Allemands, des Français ou des Britanniques.

Dans n’importe quelle société autre que nos sociétés actuelles soumises au calcul des comptables et des actuaires, c’est une vision à plus long terme des réalités qui prévaudrait, en prenant en compte de multiples dimensions. Les décideurs finiraient par réaliser que les problèmes financiers actuels de la Grèce ne sont pas plus insolubles que ceux de l’Argentine à une autre époque, et que l’intérêt de l’Europe est de se consolider plutôt que de se suicider par amputation de ses membres les moins riches. Pour cela, peut-être aurait-il fallu laisser les institutions politiques en décider, ou bien organiser un référendum dans toute l’Europe. Mais on a choisi de laisser le gouvernail aux banquiers et d’exercer le pouvoir ultime par la voie du mémorandum. Un choix qui n’est pas sans rappeler l’austère gouverne actuelle de notre propre société.

Opposer les mythes inscrits dans l’histoire de la Grèce aux institutions financières qui gèrent maintenant l’Europe et le reste du monde est d’ailleurs un aperçu très simplifié du problème. La Grèce n’a pas que ses ruines et ses fantômes à proposer au reste de l’Europe. Elle a un territoire, des ressources, des institutions, une langue, une culture, une musique, des arts, des entreprises, des champs d’expertise, etc. Et elle a d’abord et avant tout une population qui est et qui sera toujours une richesse, quoi qu’en disent les chiffres inscrits par nos scribes dans les colonnes qu’ils ont choisi de prendre en considération.

Le proche avenir nous permettra de voir dans le détail les conséquences de ce régime mais sa vraie nature est déjà parfaitement visible, même si nous choisissons de l’ignorer pour nous accrocher à nos nouveaux mythes.

Denis Bondin

Auteur de La mort de l’Argent

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L’Islam et l’Occident (2e Partie): rationalité et irrationalité

imagesLa principale différence entre l’Islam et l’Occident est que l’un célèbre la liberté des individus alors que l’autre préconise plutôt la soumission à la parole d’Allah et au bien-être de la communauté.

Si, dans le monde islamique, la soumission est affirmée et respectée, elle est perçue par l’Occident comme étant arriérée, horrible, religieuse ou irrationnelle. Mais vus de notre univers culturel, les choix et les comportements des Autres nous sont toujours apparus comme irrationnels, à tel point que la rationalité est devenue notre définition de nous mêmes.

Par exemple, dans une entrevue avec Stéphane Baillargeon après les attentats de Charlie Hebdo, Catherine Saoutier parle de « la rationalité dont est si fier l’Occident et qui est tellement détestée par les extrémistes religieux ».

Cette définition de Nous par la rationalité et des Autres par l’irrationalité ne semble avoir aucune limite. Ainsi le philosophe Georges Leroux déplore qu’Adil Charkaoui rejette « l’intervention de la raison dans tout ce qui concerne la doctrine religieuse ». Est-ce qu’une religion devrait être élaborée sur la base de raisonnements logiques et rationnels ?

Dans la même veine, le blogueur Jacques Légaré (Huffington Post) affirme que « le rationalisme des valeurs modernes est tout autre que les valeurs religieuses liées aux textes sacrés. » (communication personnelle). Même les valeurs seraient donc, chez Nous, des produits rationnels.

On peut se demander où ça s’arrête. Est-ce que le Hockey, le Heavy Metal ou la danse en ligne seraient aussi plus rationnels que leurs équivalents du monde islamique ?

Le problème, c’est que la rationalité n’est jamais définie, si ce n’est comme une propriété intrinsèque et supposément évidente de la culture occidentale, tout comme les productions des autres cultures seraient par essence irrationnelles parce qu’elles nous apparaissent ainsi.

Cette prétention découle de l’une de nos croyances fondatrices, celle voulant que l’Occident, au siècle des Lumières, aurait subi une mutation culturelle qui aurait eu des effets génétiques sur nos cerveaux de façon à assurer la domination de la pensée rationnelle sur toute autre forme d’activité mentale impliquant l’intrusion des émotions.

On n’a jamais cherché à expliquer pourquoi cette mutation se serait produite justement à cet endroit du monde et à ce moment de l’histoire. Je suggère que ce n’est peut-être pas l’effet du hasard si, à ce moment, l’Occident venait d’assurer sa domination sur une grande partie de la planète et sentait le besoin de se redéfinir en opposition à toutes les autres cultures.

Si l’univers islamique nous semble aussi irrationnel, il est probable qu’il en va de même dans les perceptions que les gens du monde islamique peuvent avoir de nous. Un jour, il y a quelques années, j’ai cru en déceler un échantillon significatif dans les propos d’un citoyen iranien interrogé par un journaliste occidental à propos des manifestants étudiants qui réclamaient plus de démocratie. Cet homme disait : « Ils veulent être libres. Ils veulent être comme des animaux. » Pour lui, la liberté individuelle représentait une vie de coyotes ou de jaguars plutôt qu’une vie sociale civilisée impliquant la soumission à un ordre social conçu pour le bien-être de la communauté.

On peut imaginer que son choix de société lui paraissait tout à fait sensé ou même rationnel.

On peut aussi imaginer que, dans son esprit, c’est l’image du monde occidental qui apparaissait comme irrationnelle, absurde et arriérée, jusqu’à un stade évolutif pré-humain. Qu’il pouvait être scandalisé en apprenant à la télévision que les mères occidentales abandonnent leurs jeunes enfants aux soins d’employés de garderie et leurs vieux parents au personnel des hospices pour vieillards, que les jeunes consomment des drogues, du sexe et de l’alcool plutôt que d’aider leurs parents, etc. Ce sont là des images choisies mais elles ne sont pas moins réelles que les images choisies que nos médias nous ramènent du monde islamique.

L’Occident a mené les deux guerres mondiales du xxe siècle qui sont, de loin, les évènements les plus absurdes dans l’histoire de l’humanité. Comment peut-il sérieusement prétendre être le champion mondial de la rationalité? Plus récemment, les États-Unis ont attaqué l’Irak sous un prétexte totalement fallacieux, ils ont englouti plus de 3000 milliards de dollars dans ce conflit qui a dévasté et déstabilisé à long terme tous les pays de la région, et tout ça pour quels bénéfices? Si la rationalité (économique) se mesure dans le rapport coûts/bénéfices, j’aimerais qu’on nous la démontre ici.

Quant à la rationalité des individus, les super-riches prétendront qu’il leur en a fallu beaucoup pour amasser leurs fortunes mais comment soutenir que leur comportement est « rationnel » quand ils sont prêts à ruiner des pays entiers pour le plaisir d’acquérir un troisième jet privé ou de contempler un zéro de plus dans leur bilan?

La question de la rationalité ou de l’irrationalité ne concerne pas seulement la différence entre les cultures occidentale et islamique, mais entre tous les humains et toutes les cultures. Ces différences sont multiples et profondes mais elles restent culturelles et ne touchent pas la neurologie du cerveau. La rationalité et l’irrationalité sont indissolublement fusionnées chez tous les humains parce que leur cerveau fonctionne de la même manière, comme celui de n’importe quelle autre espèce.

Prétendre que l’Occident détiendrait le monopole de la rationalité depuis le Siècle des Lumières, c’est justement répéter l’énoncé d’une croyance propre à une culture particulière, la nôtre, soit exactement le genre d’irrationalité que nous reprochons à l’Islam et aux autres cultures.

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