La diversité des humains

« La diversité humaine. Biologie et culture », in: Tessier, André (sous la dir. de), Les peuples du monde, Ed. Beauchemin, Montréal, 1999, p. 49-72.

Donne-moi ta main, camarade

J’ai cinq doigts moi aussi

On peut se croire égaux.

Claude Nougaro[1]

 

INTRODUCTION

Tous les humains se ressemblent parce qu’ils appartiennent tous à une seule et même espèce[2] appelée Homo sapiens (ou Homme moderne). Ils ont en commun une multitude de caracté­ristiques biologiques, et aussi une longue liste de différences. Le premier problème qui se pose n’est pas tant de procé­der à un inventaire complet de ces différences que d’établir clairement sur quel plan elles se situent, celui de la biologie ou de la culture. Il arrive sou­vent qu’on énumère des séries de caractéristiques – genres de vie, langues, cou­leurs, religions, etc. – sans réaliser que la couleur de peau, par exemple, n’a stricte­ment rien à voir avec la langue ou la religion, et ne devrait pas être envisagée sur le même plan. Les principaux objectifs de ce chapitre sont de clarifier cette distinction entre la diversité biologique des humains et leur diversité cultu­relle, et  de préciser la nature des rapports entre ces deux ordres de réalité.

La chose peut paraître simple à première vue. Il n’en est rien, surtout lorsque la question est abordée selon notre cadre de référence occidental. En effet, cette tradition à laquelle nous nous rattachons s’est fait une spécialité de fusionner ces deux niveaux de réalité en un seul, en recourant à des con­cepts ambigus (comme « race », « ethnie », « évolution » ou « adapta­tion »), utilisés le plus souvent sans qu’on sache s’ils font référence à des aspects biologiques ou socio-culturels.

Saisir les modalités et les consé­quences de cette confusion est un autre objectif de ce chapitre. À cet égard, il faudra porter une atten­tion particulière à l’idéologie raciste parce qu’elle se fonde juste­ment sur cette confusion entre le biologique et le culturel. Pour mieux comprendre comment cette idéologie a pris forme dans des contextes sociaux parti­culiers, nous examinerons le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud. Ce faisant, nous serons aussi amenés à jeter un regard anthropologique sur certains aspects inconscients de notre culture. Cela aidera en même temps à réaliser que l’objet de l’anthropologie n’est pas l’étude des cultures exotiques en elles-mêmes, ni celle des diffé­rentes cultures en général – observées de nulle part? –, mais bien celle des interactions et des effets de miroirs entre obser­vateurs et observés, entre sujets et objets d’un certain discours sur les diffé­rences et sur les rapports entre humains.

 HISTORIQUE

Amazones et orang-outans: les errements de nos ancêtres

La croyance que les peuples de la planète seraient différents sur le plan biologique plutôt que culturel n’est pas récente dans notre histoire. Les voyageurs européens du XVIe ou du XVIIe siècle ont rapporté de nom­breuses descriptions des peuples exotiques qu’ils avaient rencon­trés ou qu’ils avaient crû apercevoir. Christophe Colomb a raconté avoir vu des sirènes. D’autres ont « vu » des Amazones, ces femmes guerrières étrange­ment semblables à certains personnages de la mytho­logie grecque. On rap­porte, aux quatre coins du monde, l’existence de cynocéphales (Hommes à tête de chien), de monoculi (Hommes pourvus d’un seul œil sur la poi­trine), d’Hommes à pieds recourbés ou à la peau recouverte de fourrure. Ce sont de simples dessins qui tiennent lieu de preuves tangibles et suffisent à fixer durablement ces créatures dans l’imaginaire européen. L’inclusion de l’ensemble des peuples dans une même catégorie, celle des « humains », n’allait pas de soi; cette idée ne prendra forme que tardive­ment, au terme de laborieux débats philosophiques et théologiques.

Dans le discours dit « scientifique », les choses ne sont pas plus claires. Par exemple, Carl von Linné (1707-1778), le premier classificateur systématique des formes vivantes, répartit d’abord les humains en quatre entités biologiques ou « races », distinguées par la couleur de peau et par des traits de caractères: le Blanc « ingénieux », le Jaune (Asiatique) « orgueilleux et avare », le Rouge (Amérindien) « irascible » et le Noir, « rusé, paresseux et négligent ». Même ainsi catégorisés et présentés, les humains formaient tout de même, aux yeux de Linné, une seule espèce (Homo Sapiens), mais plus tard, dans la 10e édition de son Systema Naturae (1758), il distinguera une deuxième espèce d’humains, Homo Nocturnus, soit une créature assez mal définie, correspondant plus ou moins aux descriptions de l’orang-outan – un terme qui désignait aussi le chimpanzé ou le gorille. Ce n’est donc pas seulement le statut humain des peuples exotiques qui est en cause, mais aussi sur la ligne de démarcation entre les humains et les grands singes anthropomorphes.

Pareilles confusions étonnent maintenant. Pourtant, le même genre de flou existe toujours chez les savants actuels quant à la délimitation de l’« espèce humaine ». Il a simplement été déplacé et concerne le point d’origine de notre espèce plutôt que ses contours actuels. On continue, par exemple, à inclure dans l’humanité des créatures maintenant disparues, comme la célèbre Lucy, que probablement personne ne présenterait comme un être humain si on pouvait l’ob­server maintenant, avec son cerveau quatre fois plus petit que le nôtre.

Et de nos jours…

À propos des humains actuels, on a maintenant l’impression que tout est clair. Plus personne ne croit sérieusement à l’existence des Amazones ou des Cinocéphales même si, par ailleurs, les débats ne sont pas clos sur l’exis­tence du yéti, du sasquash ou de l’almasty. En général, on est plutôt porté à sourire devant ce qui nous apparaît comme une grande naïveté de la part de nos prédécesseurs.

J’ai cherché à sonder quelque peu les perceptions actuelles de la diver­sité humaine en imaginant un petit test sommaire (cf. annexe, p. 72). Il s’agissait, pour des élèves en sciences humaines du niveau collégial, de se prononcer par vrai ou faux sur dix énoncés concernant des peuples réels ou fictifs – les « Sotshawikas » sont une pure invention – dans le but d’en dégager un portrait sommaire de nos perceptions collectives. Les sept premiers énoncés portent sur des différences biologiques; les trois derniers, sur des différences culturelles. À l’exception du quatrième énoncé[3], tous les énoncés à teneur biologique sont faux, tandis que les énoncés à portée culturelle sont vrais, du moins selon le point de vue de l’ethnographie clas­sique. Les résultats, pour un échantillon de 235 répon­dants, montrent que beaucoup d’élèves du Collégial trouvent vrai­semblable l’existence actuelle de peuples parlant des langues de 450 mots (65%), se nourrissant de fibres de bois (51%), dormant moins de vingt minutes par jour pendant des mois (43%), capables de percevoir l’infra-rouge ou l’ultra-violet (27%), se repro­duisant selon des périodes de gestation inférieures à six mois (16%), ou même soumis à un cycle annuel de réceptivité sexuelle (5%).

Ces résultats ont de quoi étonner, d’autant plus que les pourcen­tages obtenus sont en quelque sorte minimaux, étant donné qu’un partie des réponse « faux » n’excluent pas nécessairement que les énoncés soient perçus comme vraisemblables. Tous savent parfaitement bien qu’un « être humain », tel que conçu dans l’abstrait, est normalement capable de parler une vraie langue humaine, a besoin d’un certain nombre d’heures de sommeil, ne perçoit ni l’infra-rouge ni l’ultra-violet, ne digère pas le bois, peut s’accoupler en tout temps, donnant éventuellement lieu à une grossesse de neuf mois. Et pourtant il semble que dès qu’il est question des Pygmées ou des Inuit, on se met à accepter comme vraisemblable l’exis­tence de peuples qui, eux, auraient au contraire des grossesses de renard arctique ou des ruts d’orignaux, qui seraient pourvus d’estomacs de termites, d’yeux de musaraignes ou de cerveaux de chimpanzés[4].

La seule différence entre nos perceptions actuelles de la diversité humaine et celles véhiculées au l6e siècle tient à ce que les caractéristiques biologiques imaginaires utilisées à cette époque étaient des éléments visibles (comme une tête de chien ou des pieds recourbés), alors que celles que nous croyons vraisemblables aujourd’hui renvoient plutôt à des pro­cessus internes (la vision, l’activité mentale, les sensations, la digestion, etc.), auxquels il reste possible de croire sans entrer en contradiction fla­grante avec la connaissance du monde véhiculée par les images filmées ou photographiées. Au fond, les choses n’ont pas tellement changé depuis cinq siècles et force est de constater que notre per­ception de la diversité humaine continue à surestimer l’importance et l’étendue des diffé­rences biologiques, et à sous-estimer tout autant l’éventail des différences culturelles.

On peut se demander d’où nous vient une telle perception de l’huma­nité et comment elle continue à être véhiculée en dépit de la diffusion des connaissances scientifiques. D’une part, tous les peuples se fabriquent d’eux-mêmes une certaine image qui les consacre comme les vrais « humains », et attribuent aux autres des caractéristiques opposées et par conséquent non-humaines. Les peuples de tradition européenne ne font sim­plement pas exception à la règle. D’autre part, ces peuples occidentaux ont façonné leur culture dans un contexte particulier: celui d’une domination qui s’est progressivement établie sur presque tous les autres peuples, d’abord dans le cadre des empires coloniaux, mais également de nos jours, dans le système économique mon­dia­lisé. Dans un tel contexte, ils semblent avoir davantage ressenti le besoin d’affirmer leur supériorité sur tous les plans – culturel et biologique, c’est-à-dire « racial » –, pour justifier leur main mise sur les autres.

La construction, par les Occidentaux, de leur image d’eux-mêmes et des autres est marquée par un recours tout particulier à la biologie, notam­ment par le biais de l’idée de race et celle d’évolution. À l’opposé, c’est l’idée de culture qui aura mis beaucoup de temps à émerger, au sens anthro­pologique du mot, c’est-à-dire impliquant un ordre de différences non-biologiques.

 DIFFÉRENCES BIOLOGIQUES ET DIFFÉRENCES CULTURELLES

Comment les distinguer?

On oppose souvent les notions de « biologie » et de « culture » sur la base de la distinc­tion entre l’inné et l’acquis parce que la culture est entièrement acquise. C’est un point de départ important et utile mais insuffisant et en partie trompeur dans la mesure où le biologique comporte aussi une impor­tante part d’acquis. Peut-être serait-il plus juste de partir de l’opposition entre le corps et l’esprit.

Les phénomènes biologiques font référence à tout ce qui con­cerne la matière vivante, c’est-à-dire l’ensemble des organismes qui ont la propriété de se reproduire en vertu des caractéristiques de l’ADN (l’acide désoxyribonu­cléique).  Les êtres humains, comme tous les organismes vivants, sont d’une certaine façon le produit de leurs gènes; cependant, leur composante biologique ne peut être réduite à cet élé­ment qu’on appelle « l’inné », puisqu’ils sont aussi, comme orga­nismes, le résul­tat de l’interaction entre les gènes et l’envi­ronnement. La bedaine, les cheveux, les tissus ou les liquides organiques sont des acquis, bien qu’ils ne relèvent évidemment pas de la culture. C’est pour­quoi la notion populaire du corps recoupe plus exactement le champ du biologique, par opposition au culturel, que celle de l’inné. Il s’agit d’un ordre de phénomènes qui reste matériel, même s’il s’agit d’une matière orga­nisée selon des structures extrêmement complexes, à commencer par la structure de l’ADN.

La notion anthropologique de culture renvoie davantage à une réalité abstraite, comme on le dirait, par exemple, de « la langue fran­çaise ». Telle qu’entendue ici[5], il s’agit d’une réalité qui comporte deux dimensions essen­tielles: la culture est mentale et elle est sociale. La culture d’un groupe humain ou d’un individu, contrairement à ses carac­téristiques biologiques, n’est pas plus directement observable que ne le sont les rêves, les idées, ou les souvenirs. Elle est d’ordre mental, ou psychique, même si elle n’existe pas indépendam­ment d’un certain support matériel. Il s’agit, entre autres, de la langue, des connaissances, des opinions, des valeurs, des croyances, des idéologies, des identités. On peut tenter de déduire ces éléments en obser­vant le comportement des gens ou en essayant de communiquer avec eux par le biais d’un code culturel comme la langue, mais il est impossible de les mesurer ou de les appréhender par des procédés objectifs, sans avoir à passer par une certaine relation inter-subjective.

La culture ne correspond cependant pas à la totalité des phéno­mènes mentaux ou psychiques, mais seulement à ceux qui ont une certaine dimen­sion sociale, c’est-à-dire ceux qui résultent des interac­tions entre deux ou plusieurs individus. En pratique, il est impossible de tracer une ligne de démarcation claire entre l’individuel et le social. La langue, la religion, un jeu ou un code de politesse sont des phénomènes culturels parce qu’on les décrit, par abstraction, à un niveau social. Mais un individu isolé, même lorsqu’il n’est pas en situation sociale, continue à se servir de sa culture pour se représenter la réalité et pour agir sur elle. Par contre, ses com­plexes, ses rancœurs ou ses ambitions seront ordinairement con­sidérés et décrits comme des phénomènes d’ordre individuel.

La notion de culture, dissociée de tout substrat biologique, correspond ainsi à l’esprit plutôt qu’au corps, mais à un esprit qui relè­verait d’une collec­tivité plutôt que d’un individu. Elle corres­pond à l’ensemble des codes ou des programmes que l’interaction entre des humains leur per­met d’établir, à la fois comme instruments pour mieux communiquer par la suite entre eux (la langue, par exemple) et comme outils pour mieux structurer leur perception et leur connais­sance du monde (la pensée). En anthropologie, on parle alors de « communication » et de « cognition ». Par analogie avec le domaine de l’infor­matique, on pourrait comparer la culture au logiciel, soit les différents programmes introduits dans l’ordinateur, y compris le système d’exploitation principal, tandis que le biologique correspondrait à l’ordina­teur lui-même, soit le processeur, le disque dur, les différentes mémoires, l’écran, les périphériques, etc.

Les rapports entre race (biologie) et culture.

Les cultures, même si elles sont des abstractions, n’existent jamais en l’absence d’êtres humains. Elles sont donc toujours étroitement liées à des individus ou à des po­pulations en chair ou en os, comme le sont le corps et l’esprit. Le rapport entre biologie et culture peut être résumé par deux énon­cés qui, malgré les apparences, n’ont rien de contradictoire:

1) La culture a tout à voir avec la biologie. En tant que catégorie générale de phénomènes, la culture est indissociable d’un substrat biologique, soit le cerveau et tout le système nerveux central des humains, y compris les organes des sens.

2) Les cultures n’ont rien à voir avec la biologie. En tant que produit d’une certaine société localisée dans le temps et l’espace, chaque culture parti­culière est absolument indépendante des particularités biologiques (ou « raciales ») de la population en question.

Si tous les êtres humains parlent une langue, apprennent à vivre en société, à se servir d’outils pour agir sur la nature et de sym­boles pour agir les uns sur les autres, c’est qu’ils possèdent une apti­tude qui leur est propre et qui est déterminée par le code génétique parti­culier à notre espèce. Jusqu’à preuve du contraire, aucune autre espèce que la nôtre, Homo sapiens, n’est équipée d’un cerveau qui possède cette aptitude à créer spontanément des codes sym­boliques, tels que les langues, les jeux, les musiques. En ce sens, on peut dire que l’exis­tence de cette réalité qu’on appelle la culture découle des pro­priétés biologiques de notre cerveau: les perceptions sensorielles, les capacités motrices, la mémoire, l’imagination, le traitement logique des informa­tions, etc. Mais si les processus neurologiques en cours dans notre cerveau permettent de pro­duire et d’utiliser une culture quel­conque, ils n’en déterminent absolument pas le contenu particulier: par exemple le fait de parler wolof plutôt que monta­gnais ou portugais.

Le deuxième versant des rapports entre biologie et culture débouche sur une loi à caractère absolu: c’est l’indépendance des cul­tures particulières par rapport aux particularités biologiques ou « raciales » de ceux qui s’en servent. Cela signifie que les milliers de langues ou de cultures particulières qu’on peut distinguer sur la terre ne seraient pas diffé­rentes si les groupes qui les ont produites avaient, en moyenne, un crâne plus ou moins allongé, une taille plus ou moins élevée,  une peau plus ou moins claire. Autrement dit, les diffé­rentes cultures ne sont absolument pas liées, de près ou de loin, aux particu­la­rités biologiques des différents peuples. Des peuples ressem­blant aux « Français » auraient très bien pu utiliser les sons de l’Inuktitut dans leur langue, se saluer en joignant les mains, ou faire brûler leurs morts en public.

On a déjà noté que nous avions tendance à surestimer l’impor­tance des différences biologiques. Il ne s’agit pas de nier les différences réelles, qu’elles soient visibles comme la couleur de la peau ou invi­sibles comme la production de certaines enzymes. Par delà ces différences, dont l’impor­tance est souvent beaucoup plus sociale que biologique, on doit recon­naître que le corps humain et ses différents organes, en particulier le cerveau, sont remarqua­blement stan­dardisés dans notre espèce. Que l’on ait un corps typique de Chicano ou de Kurde, absolument rien de biologique ne vient déterminer le fait qu’on puisse échan­ger des billets de loterie plutôt que des coquillages, porter des souliers à talons hauts plutôt que des peintures corporelles, se faire épiler plutôt que bronzer, incorporer ou non des claquements de langue dans le par­ler. En fait, la liste des possibilités culturelles d’un être humain est infinie et, comme on l’a aussi noté précédemment, nous sous-estimons beaucoup l’étendue et la portée de ces différences culturelles. À cet égard, on peut simplement noter que le Centre d’Étude des Langues vivantes, de l’Université Laval (Québec), a identifié à ce jour plus de 6575 langues distinctes, sans tenir compte des nombreuses variations dialec­tales, c’est-à-dire des variantes régionales d’une même langue. En fait, la diversité culturelle, potentielle ou réelle, est sans com­mune mesure avec la diversité des types biologiques observés dans les diffé­rentes populations.

Il est important de rappeler ici le caractère social de la culture, pour bien com­prendre la nature du rapport entre biologie et culture. Quand on interprète les diffé­rences entre individus, les caractéristiques d’ordre mental, ou ce qu’on désigne souvent comme la « personna­lité » d’un individu, ne peuvent pas être considérées comme étant indépendantes de ses caracté­ristiques biologiques, innées ou acquises. Qu’une personne soit grande ou obèse, bègue ou chauve, avec une jambe coupée ou une poitrine bien affirmée, cela influencera presque inévitablement sa personnalité, de concert avec toutes les influences sociales ou culturelles. Mais il en va tout autrement quand on se situe à un niveau social, parce qu’une culture est un phénomène supra-individuel, et non une sorte de « personnalité » de groupe. Les faits culturels sont essentiellement des conventions sociales qui n’ont rien de biologique: ce sont les règles gramma­ti­cales d’une langue, les dogmes d’une religion ou les orientations d’un système politique, soit des réalités qui peuvent changer d’une époque à l’autre sans que ne se soit produit le moindre changement biologique dans la population en question.

Pour saisir les raisons profondes de cette indépendance des cultures par rapport aux particularités biologiques, il est important de revenir à l’oppo­sition entre l’inné et l’acquis, parce que les modes de transmission des éléments cul­turels et biologiques sont distincts et parfaitement indépen­dants. Les caractéristiques biologiques, en particulier celles que l’on qualifie souvent de « raciales », sont en partie déterminées par nos gènes, même si l’environnement les affecte aussi. C’est le cas pour la couleur de peau, la pilosité, la forme du crâne, du nez ou des yeux. Par contre, aucun symbole, aucune tradition, aucune croyance, aucun style musical, aucune règle de politesse ou de grammaire ne se transmet par l’hérédité. Tous les codes culturels sont uniquement appris et, par conséquent, transmis par l’éduca­tion de façon parfaitement indépendante des mécanismes de reproduction des gènes.

Ce constat sur les modes indépendants de transmission des éléments biologiques et culturels permet en même temps de com­prendre pourquoi nous avons si souvent l’impression d’un lien nécessaire entre biologie et culture, pourquoi nous assumons presque automatiquement qu’une personne aux yeux bridés aura une culture d’origine « asiatique ». La réponse est simple: c’est que presque tous les humains ont l’habitude de concevoir eux-mêmes leurs enfants, avec leurs propres gènes, et de leur inculquer par la suite eux-mêmes leur culture. Cela permet normalement à une culture et à un certain stock génétique de se transmettre en parallèle sur un grand nombre de générations, surtout si la population demeure relativement isolée des autres. Mais les deux réalités, biologique et culturelle, n’en sont pas moins absolument indépen­dantes, de sorte que chez un enfant originaire d’un peuple étranger et adopté très jeune, il sera parfaitement impossible de détecter la moindre trace de la culture de ses parents biologiques. Il s’agit là d’un fait vérifiable, et d’une importance cruciale.

Comme l’adoption internationale est rare, la corrélation entre les cul­tures et les types physiques ou « raciaux » est généralement observée à l’échelle planétaire. On comprend qu’une corré­lation si généralisée ait pu suggérer l’hy­pothèse d’un lien de causalité, même si ce lien n’existe pas. Par exemple, aux États-Unis, les descendants des Africains ont continué à transmettre leurs gènes, tout en les mélan­geant avec ceux d’autres groupes, mais ils ont été coupés de leurs traditions culturelles, à tel point qu’il est pratiquement impos­sible de dénicher un seul mot issu des langues africaines dans le parler anglais actuel.

L’indépendance des caractéristiques culturelles et biologiques d’un groupe humain doit aussi être notée à propos des changements qui se pro­duisent dans son histoire. Qu’un peuple adopte un mode de vie d’agricul­teurs sédentaires, par exemple, en abandonnant la chasse et le nomadisme, cela n’est absolument pas le résultat d’un changement ou d’une quelconque mutation qui se serait produite au niveau biologique. Ni la sédentarisation, ni l’appari­tion des grandes sociétés organisées en Etats, ni la révolution industrielle n’ont le moindre rapport avec des changements d’ordre biolo­gique. Il faut éviter de confondre l’histoire des sociétés avec ce qu’on appelle l’« évolution » biologique, qui se déroule à une autre échelle de temps, souvent calculée en millions d’années, et qui implique la disparition de certaines espèces vivantes et l’apparition de nouvelles.

Considérée globalement, la culture recouvre un ordre de phé­nomènes marqué par des changements qui peuvent être très rapides, qui sont en partie orientés par des choix volon­taires et qui ne sont pas nécessairement irréver­sibles. L’ordre biologique, au contraire, est marqué par la stabilité même si, à très long terme, il peut se produire des changements évolu­tifs qui sont irréver­sibles, indépendants de nos choix volontaires, et plutôt soumis au hasard des mutations génétiques. À la base, l’ordre biologique reste forte­ment déterminé par l’hérédité, ou ce qu’on pourrait appeler une mémoire génétique, ce qui lui confère une grande rigidité, tandis que les cultures se créent dans des mémoires neurologiques vivantes, ce qui permet une très grande souplesse et une extraordinaire adaptabilité des comporte­ments dans des circonstances variables.

LE RACISME

Comment le définir?

Pour beaucoup de gens, le racisme est une conséquence natu­relle du fait que des gens de différents types « raciaux » aient à se côtoyer. Cette façon de voir présuppose que les races seraient des entités biologiques existant en elles-mêmes, indépendamment de tout code culturel élaboré pour les inventer, les classer, les percevoir et les interpréter. Or une telle conception n’est confirmée ni par l’étude biologique des différences entre humains, ni par l’analyse anthropolo­gique des cultures qui ont jugé à propos de séparer les humains en « races ».

Toutes les recherches biologiques menées depuis les années soixante-dix sur les supposées races humaines, et en particulier sur la nature des différences génétiques entre les populations, ont débouché sur une même conclusion: il existe de nombreuses différences biolo­giques et génétiques entre les humains mais ces différences ne coïn­cident pas du tout avec l’image classique des races distinguées par la couleur de peau, et aucun critère objectif ne permet de classer les individus en un certain nombre de races séparées, telles qu’on les concevait traditionnellement. Ces conclu­sions unanimes des biolo­gistes renvoient donc clairement la question du racisme dans le champ des phénomènes sociaux, parce que ce sont certains groupes sociaux qui décident d’accorder une signi­fication et une valeur particulières à la couleur de peau ou à la forme des yeux, par exemple.

Comment définir le racisme, ce problème social qui a revêtu tant d’ex­pressions, de la moquerie jusqu’au génocide? Pour en com­prendre la nature générale, il faut tenir compte de deux types de faits: premièrement, des repré­sentations que l’on se fait des diffé­rences entre les groupes humains, et deuxiè­mement, des rapports sociaux qui existent dans la réalité entre ces groupes, en particulier les rapports de nature économique et politique.

Sur le plan des représentations, qui s’expriment entre autres dans les préjugés, le racisme implique l’idée que les différences entre les groupes humains seraient fondamentalement de nature biologique (ou « raciale »), et qu’il y aurait une inégalité naturelle et définitive entre eux. En général, le groupe qui se prétend supérieur croira aussi qu’il ne doit pas se mélanger avec les autres, de peur de diluer ses qualités natu­relles. Si le racisme se définissait seule­ment à ce niveau des représen­tations, des croyances ou des prétentions, on pourrait dire qu’il est propre à tous les groupes puisque chaque société, comme on l’a noté, a tendance à s’affirmer comme les seuls vrais humains – ce qui relève davantage de l’ethnocentrisme.

Pour parler de racisme, l’examen des idées et des préjugés ne suffit pas. Il faut aussi tenir compte des rapports sociaux établis entre les groupes. Le racisme proprement dit a pris forme lorsqu’un groupe particulier a établi des rapports sociaux de domination sur d’autres groupes, en plus de s’affirmer comme supé­rieur par « la race ». Cette situation est tout à fait claire dans le cas des empires coloniaux mis en place par la plupart de nations européennes à partir du 16e siècle. C’est ce contexte historique qui a fourni le creuset à l’intérieur duquel a été formulé et structuré le racisme comme idéologie et comme con­ception du monde. Le racisme a donc pris forme comme une certaine façon de justifier l’existence de ces systèmes de domination, allant de l’esclava­gisme jusqu’à des formes plus modernes, comme le travail sous-payé ou la prosti­tution infantile. On peut ainsi définir le racisme comme la prétention à la supériorité naturelle (ou « raciale ») d’un groupe pour justifier sa domination sur les autres[6]. Il implique la combinaison d’une croyance et d’une réalité: la croyance en l’existence de « races » séparées et inégales, et la réalité des systèmes sociaux de domination ou d’exploitation. Il s’exprime autant dans des comportements sociaux que dans des idées, des préjugés, ou même dans des théories auréolées du prestige de « la science »[7].

Peut-on assumer que le racisme est né avec les empires colo­niaux? Les phénomènes sociaux ne surgissent jamais de façon spon­tanée dans l’histoire des sociétés. Le racisme découle, bien sûr, d’autres faits antérieurs, en particu­lier du système féodal qui affirmait, lui aussi, la supériorité des nobles par le « sang » ou la « race »  pour justifier leur domination et leurs privilèges sociaux, même si aucune différence biologique réelle n’était observable entre les nobles et les gens du peuple. Dans les empires de l’Antiquité, il y avait aussi depuis long­temps des rapports sociaux de domina­tion politique ou écono­mique, tant chez les Romains ou les Grecs qu’en Chine, en Iran ou au Mexique, mais on cherchait à justifier ces rapports autrement qu’en invoquant des différences biologiques. D’aileurs, ces différences sont moins évidentes entre peuples voisins. Cette notion de « race », telle qu’appliquée aux peuples et non plus aux familles nobles, a pris forme plus précisément quand les peuples Euro­péens ont commencé à se créer une identité à partir d’un trait commun, le fait d’être « blancs », et à définir les autres peuples par leur « couleur ».

Les races sont en quelque sorte des inventions plutôt que des réalités naturelles, même si l’on continue toujours à en parler comme s’il s’agissait d’entités aussi objectives que les sexes ou que les espèces vivantes, en parti­culier lorsqu’on oppose les « Noirs » et les « Blancs ». Elles sont en fait des catégories purement sociales, au même titre que la nationalité ou la classe sociale. Bien sûr, personne ne nie qu’il y ait des peaux claires ou foncées, mais une peau claire ou des yeux bridés n’ont pas plus de consé­quences biologiques que des cheveux roux ou un grain de beauté, et il est tout à fait arbitraire d’y voir le signe d’une différence fondamentale. C’est dans un certain contexte social qu’on a choisi d’attacher une importance déterminante à la couleur de peau.

Les catégories raciales sont un pur produit social et non pas un constat objectif. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les façons de faire dans différents contextes. En Afrique du Sud, on a défini les « métis » comme une race à part, alors qu’aux États-Unis, cette catégorie sociale n’existe même pas, bien que les mélanges biologiques aient été courants: les gens issus d’ancêtres africains et européens sont perçus et définis comme des « Noirs », peu importe que leur peau soit réellement foncée ou claire, ce qui implique, dans certains cas, l’existence de « Noirs » blancs. Dans l’Allemagne nazie, on n’a même pas eu besoin d’observer des différences biologiques réelles pour affirmer que les Juifs formaient une race biologique à part, qu’il fallait éliminer.

Les manifestations du racisme

Le racisme a pris des formes très variées dans l’histoire récente des sociétés. Les cas les plus marquants sont le régime d’Apartheid en Afrique du Sud, le génocide des Juifs (ou Holocauste) dans l’Allemagne nazie  et le système de ségrégation qui s’est établi aux États-Unis après l’abolition de l’esclavage. Il faudrait bien sûr ajouter à cette liste l’institu­tion de l’esclavage, surtout dans le contexte colonialiste, bien que cette pratique ne soit pas automatiquement synonyme de racisme, selon la défini­tion adoptée. Bien entendu, l’esclavage est toujours un système social de domi­nation mais dans les empires de l’Anti­quité, ses différentes formes n’ont généralement pas été fondées sur un concept biologique. Ainsi, une personne pouvait devenir esclave ou libre, comme on peut devenir riche ou pauvre, alors qu’on ne change normalement pas de « race ».

Les différentes manifestations du racisme peuvent être classées selon deux pôles, à partir du type de domination exercée, soit l’exclu­sion ou l’exploitation. Les pratiques d’ex­clusion comprennent notam­ment toutes les formes de mise à l’écart spatiale (ghettos, réser­ves, déportations) ou de mise à l’écart sociale (ségrégation ou discrimination dans le travail, dans les lieux publics, dans l’accès aux fonctions sociales ou politiques[8]). La forme ultime d’exclusion est le génocide, c’est-à-dire l’élimination physique d’un groupe entier. L’exploitation, quant à elle, est d’abord une domination éco­nomique: esclavage, tra­vaux forcés ou travail sous-payé. Si l’esclavage est en principe disparu, l’exploitation de la main d’œuvre à bon marché reste la règle générale dans les pays du Tiers-Monde et est considérée aussi normale par les gens de notre époque que ne l’était l’esclavage à d’autres époques.

Les deux types de domination, exclusion et exploitation, se retrouvent le plus souvent en même temps. Par exemple, les ghettos noirs des villes améri­caines ou les Bantoustans (réserves) en Afrique du Sud sont des formes d’exclusion sociale qui fournissent en même temps un réservoir de main d’œuvre à exploiter. De même, l’expropria­tion des Amérindiens des terres qu’ils occupaient a conduit à leur confinement sur de minuscules réserves et à diverses formes d’exclu­sion sociale, comme la privation du droit de vote, toujours dans le but d’assurer au groupe dominant la possession du territoire et de ses richesses. L’enjeu de la domination est toujours le contrôle des richesses, du pouvoir et des privilèges sociaux.

Le fait de classer les manifestations du racisme à partir des formes prises par la domination ne signifie cependant pas que tout rapport social de domina­tion soit synonyme de racisme. Par exemple, on peut très bien exclure des gens sur la base de la religion ou de la langue, ou les exploiter sur la base du sexe ou de l’âge, sans qu’on puisse automa­tiquement parler de racisme dans ces cas.

Le régime d’Apartheid en Afrique du Sud

Le régime social, politique et économique d’Afrique du Sud, désigné sous le nom d’Apartheid, fournit une illustration particulièrement claire du racisme. L’histoire de ce pays ressemble à celle du Canada, celle d’un pays déjà occupé par des peuples non-européens mais conquis et dominé par deux groupes successifs de colonisateurs européens, Hollandais et Anglais en Afrique du Sud, Français et Anglais au Canada.

La principale différence entre ces deux contextes coloniaux tient à ce que les Amé­rindiens du Canada sont devenus une minorité démographique tandis que les peuples afri­cains sont demeurés une importante majorité, soit environ 70% de la population du pays. Les Amérindiens du Canada n’ont pas été systé­ma­tiquement réduits en esclavage ou contraints à des travaux forcés, mais ils ont eu et ont toujours à faire un choix douloureux entre être assimilés (c’est-à-dire renoncer à leur identité, à leurs cultures, et à leur existence en tant que peuples distincts), ou alors préserver cette identité, mais en étant con­finés sur des réserves, privés de ressources directes et par conséquent condamnés à la dépendance. En Afrique du Sud, les descendants d’Eu­ropéens, minoritaires localement mais associés aux grandes puissances coloniales, ont établi leur hégémonie sur le système politique, sur les institutions et sur l’économie du pays. C’est pour assurer cette main mise totale qu’ils ont mis sur pied le régime raciste d’Apartheid, un mot de la langue afrikaans signifiant « développement séparé ».

La minorité de Blancs d’Afrique du Sud s’est approprié la plus grande partie de ce territoire très riche en mines d’or et de diamants ainsi qu’en terres agricoles, en prenant aussi possession, d’une certaine façon, des Africains eux-mêmes comme réserve de main d’œuvre à bon marché. Les couleurs du drapeau sud-africain symbolisent ces richesses de façon plutôt cynique: or pour les mines, vert pour le potentiel agri­cole, et noir pour la main d’œuvre afri­caine. Il n’est pas étonnant que les Blancs d’Afrique du Sud aient réussi à s’assurer le plus haut niveau de vie au monde, ce qui n’apparaît pas dans les statistiques fournies pour l’ensemble du pays. Pour y arriver, ils ont institué ce régime politique et juridique de l’Apartheid, surtout à partir de 1948. Selon les discours officiels, il s’agissait d’offrir à chaque « race » des possi­bi­lités de « dé­veloppement séparé » adaptées à son génie propre, mais le but véritable de ce régime demeure trop évident, celui d’asseoir la domi­nation totale des Blancs.

Le premier pilier de ce régime est la pureté raciale. En s’ins­pirant des lois allemandes de Nuremberg, on a classé tous les citoyens en races biolo­giques et on a interdit, sous peine de sanctions légales, tout mariage et tout rapport sexuel entre ces prétendues races. Quatre catégories ont été reconnues offi­ciellement: les Noirs (70%), les Blancs (17%), les Métis ou Coloured (10%) et les Indiens (3%), descendants de travailleurs recrutés en Inde et au Pakistan. Seuls les Blancs se sont octroyé le droit de vote, et par conséquent le contrôle poli­tique total. En outre, ils se sont emparés de plus de 87% des terres, en expulsant les Africains par la force. On attribua des zones résidentielles sépares pour chaque « race ». Une ségrégation systé­matique prévalait dans tous les secteurs de la vie sociale, jusque dans les toilettes publiques ou dans les activités spor­tives. Chaque individu reçut une sorte de passeport intérieur qui permettait de contrôler ses allées et venues, ses lieux de résidence ou de travail. Les Noirs n’avaient aucun droit de cir­culer ou de s’établir dans les zones réservées aux Blancs ou aux autres groupes; ils pouvaient cependant y séjourner temporai­rement si on avait besoin de leur force de travail. Or l’économie sud-africaine repo­sait en bonne partie sur cette main d’œuvre contrôlée et sous-payée, confinée dans des emplois subalternes. Comme les Africains jugés utiles à l’économie étaient encore trop nombreux, on créa aussi des bantoustans, c’est-à-dire des territoires « réservés » aux différents groupes ethniques, et souvent très morcelés, vers lesquels des millions d’Africains ont été expulsés, très sou­vent de force et après avoir été chassés de leurs terres. Quatre de ces bantous­tans ont même été déclarés indépendants par le gouvernement d’Afrique du Sud, de façon à priver leurs résidents de la nationalité sud-africaine.

L’Apartheid a souvent été dénoncé en tant que régime de ségrégation. Cela risque cependant de faire oublier que la ségrégation n’a jamais été l’enjeu réel du régime. Si cela avait été le cas, on aurait pu séparer le pays en deux ou en quatre. L’enjeu réel était et demeure la mise en place d’un système d’exploi­tation économique. Il ne faut pas oublier que les Blancs d’Afrique du Sud, tout en adop­tant des lois pour séparer, ont toujours voulu conserver le contrôle sur la main d’œuvre, et ont par conséquent réalisé une intégration économique très poussée des groupes à l’intérieur d’un système de domination. On y retrouve, de façon très claire, la combinaison des deux éléments servant à définir le racisme: supériorité « raciale » prétendue, et « supériorité » sociale réelle (c’est-à-dire système de domination politique et économique).

Ce régime raciste a bien sûr été combattu de l’intérieur par les Africains eux-mêmes, et condamné de l’extérieur. Ses lois racistes ont fini par être pro­gressivement supprimées dans les années quatre-vingt. La majorité africaine a finalement obtenu le droit de vote et élu Nelson Mandela, son premier chef d’État d’origine africaine, en 1994. Faut-il en conclure que le racisme est chose du passé en Afrique du Sud? On peut dire que le démantèlement des lois de l’Apartheid a mis fin, en grande partie, au racisme légal, mais la domination des Blancs sur l’économie et sur la plupart des institutions est restée intacte. Les terres confisquées aux Afri­cains ne leur ont pas été rendues, pas plus que les Blancs n’ont eu à renon­cer au contrôle des mines, des industries et du com­merce. La structure de domination économique est donc toujours en place, même si les Africains ont obtenu le droit de vote et la possibilité, pour certains d’entre eux, de se tailler une place dans ce système. Quant au discours raciste, il a nécessairement dû se modifier beaucoup, s’exprimer ailleurs que dans des textes de loi, mais on peut douter que les représentations des Sud-Africains blancs aient été modi­fiées en profondeur. Bref, ce serait jouer à l’autruche que de parler du racisme en Afrique du Sud comme d’une chose du passé.

 Le racisme chez nous.

Il n’est pas facile d’identifier le racisme dans nos rapports quo­tidiens, en particulier dans les rapports entre la majorité et les mino­rités culturelles, et de déterminer quels comporte­ments sont liés à une représentation raciste du  monde. La notion même de racisme reste sou­vent floue, au point où on l’utilise pour désigner l’intolérance ou les tensions entre des groupes quels qu’ils soient: entre hommes et femmes, entre francophones et anglophones, entre Chrétiens et Musulmans, entre homosexuels et hétérosexuels. Il existe d’autres concepts pour désigner ces oppositions. On peut parler de sexisme, d’homo­phobie (hostilité envers les homosexuels), de xénophobie (hostilité à l’égard des étrangers en général). On peut aussi parler de tensions religieuses, politiques ou linguistiques. L’étiquette « racisme » est souvent une arme brandie à la légère; à force d’en diluer ainsi le sens, on risque aussi d’oublier la réalité particulière qu’elle recouvre.

Faut-il apposer cette étiquette sur tous les préjugés et toutes les tensions sociales entre la majorité d’origine européenne et les immigrants d’autres origines? Ce serait une analyse beaucoup trop sommaire. D’abord, on pourrait difficilement soutenir que les immi­grants forment globalement un groupe dominé ou infériorisé sociale­ment. Parce qu’ils ont souvent été soumis à un strict processus de sélection, ils sont en moyenne plus instruits que les autres Québécois, ce qui leur garantit normalement des possibilités de vie décente dans une société qui interdit, dans ses lois à tout le moins, toute forme de dis­crimination. Bien que la réalité sociale ne soit certainement pas conforme à cet idéal, les données socio-économiques globales ne fournis­sent pas l’image d’un groupe dominé. À cet égard, ce sont plutôt les Amérindiens du Québec, pour­tant décrits constamment comme des « privilégiés », qui font nettement figure de groupe dominé, à tout le moins ceux des régions éloignées des grands centres: revenus nettement inférieurs, espérance de vie plus courte, surpeu­plement des logements, chômage, faible scolarité, bref la pauvreté et toutes ses conséquences sociales, dont des taux de suicides effarants, qui en disent long sur la vie de « privilégiés ». Les immigrants, à l’exception de certains groupes particuliers, ne connaissent pas de semblables conditions de vie. Il manquerait donc un élément essentiel, selon notre définition du racisme, pour conclure à une situation sociale de racisme. En fait, les victimes de la domination écono­mique seraient plutôt les candidats refusés à l’immigration et ceux qu’on expulse de force hors de nos frontières, ceux qui font partie de ce réservoir de main d’œuvre à bon marché des pays du Tiers-Monde, analogues aux bantou­stans d’Afrique du Sud mais à l’échelle de la société planétaire.

Est-ce à dire que le racisme est absent chez nous, comme beaucoup aiment à le croire? D’abord, ce serait oublier que le Canada se classe aux premiers rangs des pays qui tirent profit de ce système économique mondialisé. De plus, les formes sociales de la domination, par exclusion ou exploitation, peuvent être observées à une échelle plus petite que celle de l’ensemble de immigrants: les jeunes immigrants ou descendants d’immi­grants haïtiens ou jamaïcains ont-ils leur juste part des emplois? Ensuite, un examen de nos représentations mentales et de nos pré­jugés concernant les immigrants dits « visi­bles » – selon les termes utilisés dans les lois canadiennes – laisse souvent voir les traces du racisme. Ces préjugés sont appliqués à certains groupes d’immigrants non-européens en leur attribuant une identité qui fait souvent passer la « race » avant toute autre étiquette nationale ou culturelle, indépendamment des termes utilisés (« Blancs », « Arabes », « Latinos », « Noirs », « Asiatiques », etc.).

Dans ces préjugés, il est souvent très difficile d’identifier la compo­sante plus propre­ment biologique, confondue avec d’autres dimensions nationales, ethniques, culturelles ou religieuses. Certains indices peuvent nous guider. Par exemple, lorsqu’on parle d’immigrants « inassimi­lables », en niant la possi­bilité même d’acquérir une culture et une identité autres. Ou lorsqu’on attribue à des groupes entiers des dispositions qui seraient innées ou inscrites dans les gènes, même si ces dispositions sont présentées comme des talents particuliers, comme pour la danse ou certains sports. Lorsqu’on considère que « la nais­sance » ou « l’origine » – avec une connotation biologique – sont les seuls déterminants de l’identité, et qu’un processus social d’intégration ou d’assimilation culturelle est impossible. Lorsqu’on invoque des différences culturelles ou linguistiques, tout en agissant en fonction de la couleur de peau ou de la forme des yeux. À cet égard, on constatera que beaucoup de gens prétendent attacher beaucoup d’importance à la langue française, mais rejettent les immigrants africains francophones – sous prétexte d’une différence de « religion »? –, ou haïtiens fran­cophones et catholiques – sous quel prétexte? Dans tous ces cas, le racisme se montre le bout du nez, et il n’est souvent pas caché très loin, malgré les efforts pour se débarrasser de cet héritage gênant.

Pour bien en saisir la portée, il faut cependant établir des liens entre nos rapports sociaux locaux et le système mondial dans lequel ils s’inscrivent égale­ment. Se contenter d’analyser les manifestations du racisme aux États-Unis ou en Afrique du Sud, en France ou au Québec, nous fait oublier que cette idéo­logie a surtout pour fonction de mainte­nir le système planétaire de domina­tion, mis en place dans le giron des empires coloniaux.

LA VISION OCCIDENTALE DE LA DIVERSITÉ HUMAINE

Nous avons déjà constaté que les différences biologiques, souvent pure­ment imagi­naires, jouaient un rôle disproportionné, par rapport aux diffé­rences culturelles, dans notre perception de la diversité humaine, et que notre culture occidentale nous incitait à confondre ces deux ordres de réalités. Il nous reste à jeter un regard plus global sur cette culture qui est en nous mais que nous ne connaissons pas parce qu’elle échappe en grande partie à notre conscience.

 La négation de la culture.

 Selon de nombreux observateurs, l’individualisme et le maté­rialisme sont les deux grands courants d’idées qui caractérisent le plus systématique­ment la culture occidentale. Notre individualisme semble le commun déno­minateur de toute notre vie sociale, de nos institutions économiques (pro­priété privée), politiques (droit de vote) ou juridiques (droits de la personne). Quant au matérialisme, son omniprésence est tout aussi évidente dans nos comportements et dans nos valeurs. Qu’on pense simplement à notre obses­sion du progrès technologique et à notre culte de la consommation. Or ces deux grands axes de la culture occidentale semblent presque avoir été taillés sur mesure pour ignorer ou nier l’existence des cultures humaines, qui sont, comme nous l’avons vu, des réalités d’ordre mental et plutôt que matériel, et d’ordre social plutôt qu’individuel.

Notre matérialisme nous permet bien sûr de reconnaître qu’il y a des « modes de vie » différents, tant qu’il est question des aspects matériels et visibles: habitations, vêtements, aliments, monu­ments, fêtes, etc. Mais la culture d’un peuple est invisible; elle tient à sa langue, à ses systèmes de connaissance, à ses règles sociales, etc. La culture appartient au « monde des esprits », mais nous ne croyons pas aux esprits… Quant à notre individualisme, il s’applique de façon inversée selon qu’il s’agit de nous ou des autres. Chez nous, l’affirma­tion de l’individu conduit à une négation des réalités sociales qui affectent notre comportement. Nous nous croyons libres de tout détermi­nisme social. Mais chez les autres, c’est l’individualité elle-même qui est niée. Nous avons l’impression que les autres sont tous pareils, tant sur le plan phy­sique (ou « racial ») que sur le plan culturel.

Ces orientations fondamentales de la culture occidentale débouchent sur une sorte de « biologisation » des différences cul­turelles ou sociales. En fait, quand on croise les deux axes individua­liste et matérialiste de notre culture, le point de jonction s’exprime par l’affirmation de l’individu en tant qu’être physique, incarné dans un corps qui est notre principale image sociale, dans une vie biologique qui est notre seul univers réel et qui, selon nos croyances, se termine à la mort biologique.

La biologisation des différences entre humains a de multiples facettes. Nous avons tendance à croire qu’à l’intérieur de notre société, ce sont les carac­tères innés qui déterminent le destin des individus, mais nous estimons que dans les autres sociétés, tout se joue sur le plan de « la race », et que chaque groupe humain aurait une certaine spécialité naturelle, inscrite dans le « sang »: la chasse pour les Inuit, les affaires pour les Juifs, la danse pour les Jamaïcains, etc. Comme on affirme alors souvent l’existence de qualités, on aura l’impression que le « racisme », tel que défini selon l’usage populaire du terme, ne s’y manifeste pas du tout, et qu’il s’agit d’un simple constat.

Qu’est-ce qu’un « être humain »?

En résumant en deux mots la tradition occidentale sur la dis­tinction entre humains et animaux, on pourrait dire que l’être humain est « un animal raisonnable ». Tous les professeurs de philosophie le répètent depuis Pascal. Mais si l’« être humain » est défini par la raison, à quelle catégorie d’êtres appartiennent alors tous ces peuples, appelés « primitifs » ou « sous-développés », que nous présentons comme des êtres « irra­tionnels »?

Dans les programmes définis pour l’enseignement de la philosophie au collégial, un élément revient constamment: il faut enseigner que « la ratio­nalité » est apparue chez les Grecs de l’Antiquité, c’est-à-dire chez nos ancêtres mythiques, et non pas chez les ancêtres des Chinois ou des Aztèques. Mais par quel terme faudrait-il désigner l’activité mentale des ingénieurs égyptiens ou mayas lorsqu’ils dressaient les plans de leurs pyramides et qu’ils en organisaient la construction?

La rationalité n’est pas le seul attribut « humain » que notre culture occidentale se réserve en pratique. On réfère aussi au libre-arbitre, à la conscience individuelle ou morale, à la réflexion, à la pensée abstraite et logique, au langage abstrait et complexe, à la connais­sance ou à la science, à la créativité, bref à tout ce qui est censé distinguer, en tant qu’espèce, l’Homme de l’animal. Mais quand on examine les propos et les écrits des Occidentaux sur les autres peuples, toutes ces notions s’évaporent comme par magie, pour faire place à un voca­bulaire différent: pas de libre-arbitre mais des « traditions », pas de pensée réfléchie mais des « rituels », pas de langues mais des « dialectes », pas de connaissance ou de pensée logique mais de la « magie », des « mythes » ou des « tabous » , etc. Si tous les éléments qui servent à définir l’être humain dans l’abstrait sont en pratique réservés aux Occidentaux et niés chez les autres peuples, comment ne pas nous demander si, au-delà de nos affirmations, nous les percevons réellement comme des « êtres humains », au sens plein du terme.

En général, notre présentation des autres « humains » est plus subtile: nous les incluons dans la catégorie des « humains » mais nous manipulons cette notion comme s’il s’agissait d’un genre[9], comprenant plusieurs espèces[10], à l’instar de Linné, en nous en remettant au contexte pour savoir s’il s’agit de nous (les « blancs ») ou des autres (les « peuples de couleur »). Ainsi lisons-nous dans nos manuels scolaires que le milieu tropical amazonien est « tout à fait hostile à l’occupation humaine », en ajoutant tout de suite après que « ce monde est quand même le domaine de plus de 100 000 Indiens »[11]. Faut-il en conclure que les Indiens ne sont pas de vrais humains? Et en deman­dant: « Que pourrait faire l’être humain pour aider davantage les gens de ce pays? [c’est-à-dire un pays du Tiers-Monde] »[12], n’allons-nous pas jusqu’à nous prétendre les seuls êtres humains?

En fin de compte, nous semblons nous imaginer les peuples étrangers comme des créatures dont la vie mentale, ou même physique, serait tout à fait différente de la nôtre. Cette perception ne s’applique pas seulement aux peuples désignés comme des « tribus » mais aussi, à des degrés variables, à l’ensemble des peuples du Tiers-Monde. En effet, même des civilisations aussi riches et anciennes que celles de l’Inde ou de la Chine nous apparaîtront comme irra­tionnelles, sous prétexte que les uns vénèrent les vaches[13], ou que les seconds se seraient amusés à inventer une écriture inutilement compli­quée. La présu­mée irrationalité de ces peuples semble nous suffire pour expli­quer leur « sous-développement », chaque fois qu’on ne peut à cette fin invoquer le « climat ». Ce qui nous dispense de remettre en question le système économique interna­tional, façonné à notre profit.

La vision occidentale du monde repose en fin de compte sur la convic­tion que l’humanité serait vraiment divisée en un certain nombre de races biologiques, profondément différentes. Les Blancs auraient évolué plus vite, acquérant un cerveau rationnel et apte à maîtriser les sciences et les techniques, tandis que les autres groupes seraient demeurés plus ou moins primitifs, dans leur esprit et dans le corps imagi­naire que nous leur prêtons. La domination qu’exercent les Blancs sur le monde serait la preuve et le résultat de cette supériorité raciale. Cette conception, qui repose sur l’existence d’un lien de causalité direct entre la race et la civilisation, semble d’ailleurs faire fi de toutes nos connaissances concertant l’histoire et la préhis­toire, qui démontrent que les civilisations techniques ont été développées au Moyen-Orient ou ailleurs dans le monde bien avant ou en même temps qu’en Europe.

À la limite, c’est l’existence même d’une commune nature humaine qui se trouve niée dans notre vision du monde. Cette négation s’exprime en particulier dans la tradition philoso­phique qui s’acharne à nier l’existence des « instincts » chez l’être humain, sous prétexte d’établir une démarcation entre l’Homme et l’animal. On concède ordinairement le réflexe du nouveau-né qui tète, mais c’est à peu près tout. Il n’est pourtant pas si difficile d’observer qu’au delà de leurs différences culturelles, tous les humains rient, tremblent, suent, rougissent ou ont la chair de poule de la même manière, et qu’ils expriment par les mêmes mimiques faciales spontanées, et en les accompagnant des mêmes bruits, leurs émotions de colère, de gène, de plaisir, de honte, d’envie, de surprise, de douleur, de peur ou d’angoisse, soit toute une gamme d’émo­tions dont la liste complète serait assez longue[14].

Sans cette commune nature humaine, la communication n’aurait jamais été possible entre un Christophe Colomb ou un capitaine Cook et les différents peuples que ces deux hommes ont visités, et dont ils igno­raient totalement la langue et la culture. Il est en toujours ainsi de nos jours dans les situations de communication interculturelle.

CONCLUSION

Quand on veut examiner et interpréter l’éventail des différences entre les cultures humaines, comme l’anthropologie culturelle a entre­pris de le faire, il faut s’atteler à une double tâche: celle de bien distin­guer les vraies différences culturelles et les différences biologiques ima­ginaires, et celle de jeter un regard critique sur notre propre culture qui nous fournit une grille de perception remplie de distorsions à cet égard.

Quant à la grande question de l’égalité entre les humains, c’est une question qui ne peut nullement être réglée par l’examen des différences entre humains, qu’elles soient biologiques ou culturelles. L’égalité n’est ni un fait ni la conclusion d’une analyse. C’est un choix de société. « On peut se croire égaux », comme le chante Claude Nougaro.

 

ANNEXE: Petit test sur nos perceptions de la diversité humaine  

Résultats en %, compilés à partir d’un échantillon de 235 répondants, étudiants de niveau collégial.

Énoncé Vrai Faux
1. L’alimentation des Ashanti repose principalement sur des préparations à base de fibre de bois. 51 49
2. Les Inuit ne sont capables d’avoir des relations sexuelles qu’à une certaine période de l’année. 5 95
3. La langue des chasseurs Sotshawika ne compte pas plus de 450 mots différents. 65 35
4. Les pasteurs Masaî du Kenya ou de Tanzanie sont capables de dormir debout, appuyés sur un bâton. 54 46
5. Les Pygmées M’Buti ont une perception des couleurs plus large que la nôtre, incluant une partie de l’infra-rouge et de l’ultra-violet. 27 73
6. Chez les pêcheurs des Philippines, les femmes ont une grossesse qui dépasse rarement six mois. 16 84
7. Pendant la saison de chasse, les Lacandons peuvent passer plusieurs mois en ne dormant pas plus de vingt minutes par jour 43 57
8. Certaines filles Inuit sont éduquées exactement comme si elles étaient des garçons. 71 29
9. Dans la société Nuer du Soudan, une femme a le droit d’épouser officiellement une autre femme. 43 57
10. Chez les Shona du Zimbabwé, il y a trois cent vingt façons différentes d’exprimer le verbe “marcher”. 50 50

 

 BIBLIOGRAPHIE

Blondin, Denis, Les deux espèces humaines, Éditions de la Pleine Lune, Montréal, 1994.

Blondin, Denis, L’apprentissage du racisme dans les manuels scolaires, Agence d’ARC, Montréal, 1990.

Boas, Franz, Race, Language and Culture, The Macmillan Company, New York, 1940.

Darwin, Charles, L’expression des émotions chez l’homme et les ani­maux, Éditions Complexe, Bruxelles, 1981.

Delacampagne, Christian, L’invention du racisme, Fayard, Paris, 1983

Flemm, Lydia, Le racisme, Coll. Le Monde de M.A., Paris, 1985.

Gould, Stephen Jay, La mal-mesure de l’homme, Éditions Ramset, Paris,  1983.

Guillaumin, Colette, L’idéologie raciste. Génèse et langage actuel,  Mouton, Paris, 1972.

Jacquart, Albert, Moi et les autres, Seuil, Coll. Point Virgule, No 17, Paris, 1982.

Lévi-Strauss, Claude, Race et histoire, Paris, Gonthier, 1961.

Tylor, Edward B., Primitive culture, 2 vol., London, 1971.

Vincent, Sylvie, « Comment peut-on être raciste? »,  Recherches amérin­diennes au Québec, XVI, 4: 3-16.

 

LEXIQUE

Apartheid: terme désignant le régime politique raciste d’Afrique du Sud. Selon ses promoteurs, ce mot de la langue africaans désignerait une poli­tique de « développement séparé ».

Espèce: Une espèce peut être définie comme l’ensemble des organismes capables de se reproduire entre eux et seulement entre eux, à cause de la compatibilité de leurs codes génétiques et en même temps de leur incompa­tibilité avec des organismes appartenant à toute autre espèce. Certaines espèces proches peuvent être croisées et produire ce qu’on appelle des hybrides, mais ces derniers sont normalement stériles. L’espèce est donc l’unité maximale de reproduction d’être féconds.

Ethnocentrisme: L’ethnocentrisme désigne le fait d’utiliser la culture de l’observateur comme repère absolu pour interpréter des comportements observés dans une autre culture, en ignorant qu’ils puissent avoir une signification ou une valeur différentes dans cette autre culture. Cela aboutit généralement à affirmer la culture de l’observateur comme étant la seule qui soit valable.

Évolution: Sur le plan biologique, l’évolution désigne un processus de changement à long terme dans les structures de l’ADN, processus marqué par l’apparition de nouvelles espèces et par la disparition de certaines autres. Par analogie, on utilise aussi le terme évolution pour parler de la transformation des sociétés humaines, le plus souvent dans le sens d’un progrès, ce qui implique alors un certain jugement de valeur.

Genre: Un genre est un groupe d’espèces vivantes qui sont apparentées et dérivent d’un ancêtre commun. Ce niveau de classification est plus arbi­traire que celui de l’espèce, parce qu’il n’existe pas de critère précis pour le délimiter.

Race: En biologie, la notion de race réfère à des populations d’une même espèce, entre lesquelles tous les croisements sont possibles, mais qui peuvent être caractérisées par la fréquence plus ou moins grande de certains gènes.

Racisme: idéologie fondée sur la prétention à la supériorité naturelle (ou « raciale ») d’un groupe pour justifier sa domination sur les autres.


[1]Chanson de Claude Nougaro.

[2] Les mots en caractères gras sont définis dans le lexique.

[3] Il est difficile de se prononcer sur la véracité de cet énoncé, concernant l’aptitude des pasteurs Masaïs à dormir debout, appuyés sur un bâton. Il correspond à un élément rapporté par des observateurs, mais cela laisse place à  la rumeur ou à l’exagération. On n’a pas précisé la nature exacte du sommeil en question, qui ne serait sans doute pas très différente de l’état d’esprit des gardes postés devant Buckhingham Palace, à Londres.

[4] Certains chimpanzés éduqués par des humains ont appris à utiliser correc­tement plusieurs centaines de mots d’un langage pour sourds-muets. Quant aux langues humaines, elles sont bien sûr un produit culturel, mais un pro­duit qui résulte des aptitudes d’un cerveau humain, quatre fois plus gros que celui des chimpanzés. Elles comportent toutes au moins quelques dizaines de  milliers de mots, auxquels les locuteurs ajoutent avec la plus grande facilité autant de nouveaux mots qu’ils peuvent en avoir besoin.

[5] La notion de culture a revêtu des sens divers, selon les époques et les courants théoriques. Elle est ici utilisée dans un sens qui correspond assez bien à la première définition théorique donnée par Edward Tylor en 1871, dans Primitive Culture: « Culture ou civilisation, pris dans son sens ethnologique le plus étendu, est ce tout complexe qui comprend la connais­sance, les croyances, l’art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société. »

[6] Cette définition s’apparente de près à celle du sexisme, qui présente beau­coup d’analogies avec le racisme.

[7] On peut signaler les théories concernant la mesure de l’intelligence par le quotient intellectuel (QI), que certains psychologues ou sociologues améri­cains ont utilisées pour prétendre à l’infériorité génétique des Afro-Améri­cains.

[8] On pourrait ajouter à cette liste l’exclusion de candidats à l’immigra­tion ou à la citoyenneté. La loi canadienne de 1910 stipulait clairement que le Canada refusera toute personne « dont la race est inapte à supporter le climat ». On peut difficilement trouver une expression plus claire d’une vision raciste du  monde.

[9] On peut noter que les humains sont plus souvent désignés comme « le genre humain » ou comme « la race humaine » qu’en utilisant le terme biologique exact (espèce). Voir le lexique.

[10] D’où le titre de l’essai où j’ai tenté de décortiquer ce programme inconscient de nos représentations: Les deux espèces humaines (La Pleine Lune, Montréal, 1994).

[11] Brousseau, M. et G. Desharnais, Une planète à découvrir: la Terre, Éditions du Renouveau Pédagogique, 1984, p. 372. L’italique est de nous.

[12] Soumeillant, M.N. et alii, La Terre et toi, Librairie Beauchemin, 1984, p. 275. L’italique est de nous.

[13] Voir, à ce sujet, le chapitre 2, pages 33-36.

[14] Il est assez révélateur que, dans l’œuvre de Charles Darwin, on ait retenu sa théorie de l’évolution mais oublié son traité sur « L’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux » (1872), où il expose cette manifestation d’une commune nature humaine.

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9 commentaires pour La diversité des humains

  1. aissi dit :

    Mais je ne sais pas si toutes ses informations sont anthropologiques!

  2. Carlos Aissi dit :

    OUI mais moi je veux comprendre le racisme que développaient les 3M(missionnaires marchants et militaires) dans le contexte de l’anthropologie naissante.

  3. Marc Provencher dit :

    Votre définition de « racisme » est trompeuse. Bien avant d’en arriver au délire supplémentaire des prétendues « races inférieures » et « supérieures », le racisme consiste d’abord à prendre les peuples ou nationalités pour des « races », c’est-à-dire à prendre pour héréditaire, physique, transmis par le sang, ce qui, en réalité, est un fait graduellement acquis par chaque individu de son vivant au gré des influences et de l’éducation. Personne n’a jamais été juif, allemand ou juif allemand à la naissance : il s’agit là, au contraire, de faits de civilisation, par définition immatériels et qui ne sauraient donc être déterminés biologiquement. Si le Zoulou Johnny Clegg est « blanc », c’est bien sûr parce que la zoulouità, si vous excusez mon italien, est un fait de civilisation et non un fait racial : personne n’a jamais été zoulou à la naissance. De même pour l’africanità en général, qui ne consiste pas à être « noir » mais à avoir assimilé l’influence d’une culture africaine (ou plusieurs, tout dépendant de ce qui vous arrive dans la vie). Naturelle est l’extraordinaire unité du genre humain, culturelle l’extraordinaire diversité du genre humain, négatrice de l’origine commune du genre humain est la notion même de « race », qui prétend visser la culture dans la nature et par conséquent saucissonne les peuples et nationalités en fractions séparées par une paroi PHYSIQUE imaginaire (l’hérédité collective, le « sang ») qui les rend « incapables de se comprendre et de communiquer » (H. Arendt) provoquant ainsi entre eux « une scission inguérissable » (B. Croce).

    • denisblondin dit :

      Cher Monsieur Provencher

      Je souscris parfaitement à vos propos. Je me demande simplement en quoi ils diffèrent de ce que j’ai moi-même tenté d’expliquer.

      Denis Blondin

    • AISSI Carlos dit :

      Alors si je vous comprends vous essayez de me montrer qu’il ne préexistaient pas des jugements ethnocentriques ou racistes des explorateurs des sociétés dites « primitive »?(une expression de ses temps qui en est un exemple typique).

  4. Marc Provencher dit :

    Cher monsieur Blondin,

    J’avoue être assez impétueux et ombrageux en la matière. Quand je vogue sur le Net avec mes antitotalitaires italiens en bandoulière, gare à celui qui sort en ville revêtu d’une chemise noire ! Malheur à ceux qui circulent en groupes de plus de trois, début évident d’une foule océanique !

    Mais blague à part, voici la définition du racisme que j’ai trouvée sur votre auguste blogue et qui m’a fait réagir : « Racisme: idéologie fondée sur la prétention à la supériorité naturelle (ou « raciale ») d’un groupe pour justifier sa domination sur les autres. »

    D’après cette définition, s’il n’y avait pas prétention de supériorité, il n’y aurait pas racisme ? D’après moi, le racisme aboutit à cela, en effet, mais commence en amont par tenir les peuples, faits culturels et historiques, pour des faits naturels-biologiques héréditaires, à l’instar les espèces et sous-espèces du règne animal. Quand bien même une doctrine raciale affirmerait l’égalité des « races », ça ne l’empêche pas du tout d’être profondément destructrice. Voici par exemple la description par Hannah Arendt du polygénisme, doctrine chère à maints anthropologues et ethnologues du 19ème siècle : « Bien qu’il ne stipulât pas une supériorité raciale prédestinée, le polygénisme isolait arbitrairement les peuples les uns des autres par les abysses d’une impossibilité physique des hommes à se comprendre et à communiquer. » (In ‘Les origines du totalitarisme’, tome 2)

    Moi je dis que la pensée raciale entraîne d’abord l’esprit humain à cette conclusion implicite d’une « impossibilité physique à se comprendre ». Dès lors qu’il est pris pour une race, tout peuple est du coup présumé indéchiffrable et inconnaissable, puisque situé pour ainsi dire de l’autre côté d’une paroi PHYSIQUE infranchissable (paroi certes totalement imaginaire, mais tenue pour bien réelle par le malheureux et dangereux « croyant de la race »). Alors qu’en fait, les peuples ne sont et n’ont jamais été séparés les uns des autres que par leur ignorance mutuelle – qui est aussi un obstacle, mais tout à fait franchissable.

    • denisblondin dit :

      Bonjour

      Vous soulevez un problme trs intressant. Sur le fait que le racisme, en tant que systme de pense et d’interprtation, est fond sur une fausse biologisation des diffrences culturelles entre les socits, je partage votre analyse. C’est aussi celle que j’ai tent d’explorer et d’approfondir dans mes cours, mes livres et mes articles. Cependant, vous n’tes pas d’accord avec ma dfinition parce qu’elle situe l’mergence de ce systme de pense dans le contexte de rapports sociaux de domination, qu’on cherche alors justifier et normaliser en les naturalisant.

      Il est fort probable qu’une certaine biologisation des diffrences culturelles ait t prsente dans la majorit des cultures humaines faonnes par des peuples qui avaient entre des rapports de voisinage plutt que de domination. Cependant, cette biologisation, qu’on pourrait aussi appeler du racisme si on choisit d’en formuler ainsi la dfinition, est en quelque sorte sans consquences parce qu’elle ne hisse pas plus haut que l’universel ethnocentrisme les barrires la communication entre les socits. Par contre, le dl’veloppement des rapports de domination grande chelle, tel qu’on l’a vu apparatre dans tous les tats et Empires, est le vritable nouveau problme majeur qu’a connu l’humanit, et c’est lui qui est porteur des plus lourdes consquences, non seulement pour les domins et les exclus mais aussi pour toute l’humanit. Selon mon analyse, le racisme est l’une des idologies qui ont t dveloppes pour faire fonctionner certains systmes sociaux de domination, l’chelle des tats (le fodalisme, avec la notion de « sang » noble) ou celle des Empires (le colonialisme europen, tout particulirement).

      Je suis par consquent d’avis que c’est l’mergence des rapports de domination qui se situe en amont des idologies racistes (telles que je les dfinis), et non pas l’inverse. Quant aux rapports qui existent entre des socits qui se voisinent sans perdre leur autonomie, je pense que l’ethnocentrisme qui en structure les perceptions va beaucoup plus loin qu’une simple ignorance. En fait, mon avis, il va aussi loin que le « racisme » tel que vous le dfinissez, indpendamment de la dose de biologisation qu’il pourrait comporter dans ses distorsions.

      Malgr ces choix diffrents de dfinitions et de focus, j’ai l’impression que nous partageons une analyse commune du racisme. Quant savoir qui vient en premier, l’oeuf ou la poule, la discussion pourrait durer longtemps. Mais elle serait srement trs intressante.

      Denis Blondin

  5. rapatrie dit :

    bonsoir ..
    je me permets pas de porter de jugements sur les pensées décrites là ; aussi bien par l’auteur du blog que des propos des commentaires !
    il faut aussi reconnaître = quelle liberté culturelle avons nous pour parler de racisme ?
    comment le décrire avec exactitude , si toutefois , il soit possible de le faire .

    le support même de notre outil de perception ; notre instruction , et le reste , se croit -il libre et indépendant de toutes subjections ………
    parler de racisme touche obligatoirement l’ EMOTIONNEL ;
    et puis les mots ??
    les mots ne portent t-ils pas de bonnets ?? pour eux aussi se camoufler et se faire passer , pour autre chose que ceux qu’ils sont ??

    comment parler du racisme ??

    qu’est il aussi ??
    on pourrait alors aborder un fait , qui démontre que hors mis même une fratrie biologique , qui d’ailleurs n’existait pas ;
    il y a des sortes de racisme différents , le quel est alors le vrai racisme ??
    il y eu des personnes qui pour rassembler derrière une bannière , ou une sorte d’idéologie … (donnez lui le nom que vous voudrez )
    ont crées des peuples dit ELUS… le peuple du vrai dieu ( tant qu’ à y être )
    une race élue ???

    ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

    la noblesse du rang , qui aussi classe les hommes !! non ??
    ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
    celles des sectes et ordres qui gèrent et classifient hommes … peuples …pays et territoires , suivant une autre échelle de valeur . non ??
    ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

    puis le monde est petit …et si ….vaste ! que ces visions sont aussi un peu les nôtres … que pensent nos voisins ???
    ###################################################################
    de plus ….si je puis ???

    il est comme à la mode , de parler des vilaines choses commises par l’européen ; par la triangulaire (afrique ) ou autre afrique du sud et amérique du nord ou du sud .

    l’histoire du monde est bien plus vieille , encore , et bien des peuples eurent été bourreaux , puis victimes .. puis bourreaux ..etc….

    le racisme n’existe t-il pas ???
    ou il devrait porter un autre nom ??

    pour ma part j’en ressent comme la filiation avec un résidu du POUVOIR ..
    qu’il soit séculier , ou spirituel…
    c’est mon peuple ; mon troupeau bien aîmé ; etc…& etc…
    jean-jacques

  6. Johna329 dit :

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