Ce que Michel Onfray n’a pas expliqué à propos de Freud

Critique de l’essai Le crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne (Grasset, Paris, 2010)

L’essai de Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole, a déjà fait couler beaucoup d’encre. N’ayant lu ni l’essai au moment de sa parution ni les échanges qu’il a suscités, c’est avec un regard presque vierge que je l’ai lu, cinq ans plus tard. Alors, au risque de reprendre plusieurs éléments déjà débattus, je formulerai brièvement quelques commentaires critiques (#1 à #5), puis je développerai plus longuement, au commentaire #6, une critique qui concerne ce que Onfray a omis de nous expliquer de façon convaincante, soit les raisons du succès rapide et durable de Freud, un succès qui en a fait bien plus qu’une idole, soit un pilier de la culture occidentale.

Commentaire #1

Onfray réussit brillamment à identifier les failles et les faiblesses de la construction théorique de Freud. Il nous convainc que la psychanalyse relève plus de pratiques de type magique que d’une approche scientifique. Par contre, à plusieurs reprises, il utilise lui-même les théories de la psychanalyse freudienne aux fins de son argumentation, comme s’il voulait démontrer qu’il est lui-même un meilleur psychananalyste que Freud. C’est le cas, en particulier, quand il propose sa propre explication (100% freudienne) du rapport entre Freud et la ville de Rome (p. 82); quand il interprète les problèmes intestinaux de Freud comme une « névrose intestinale » (p. 101) en écartant toute autre explication médicale et en empruntant exactement la voie qu’il reproche à Freud à diverses occasions; quand il psychanalyse Freud dans ses liens familiaux, sa sexualité, son rapport à l’argent, etc. (p. 103-104); quand il attribue à Freud « un fort tropisme incestueux avec sa descendance féminine, un désir de meurtre avec sa filiation masculine » (p. 149) sur la base d’indices aussi ténus que ceux que Freud utilisait (selon lui); quand il interprète le récit biblique d’Onan comme un « inceste symbolique par l’assimilation de la Terre à la Mère » (p. 378), dans le plus pur style freudien; quand il reprend à son compte l’interprétation freudienne voulant que la morale sexuelle du Christianisme soit « à même de justifier une étiologie sexuelle des névroses » (p. 416), etc… Tout cela finit par démontrer a contrario que les procédés de l’analyse freudienne seraient en réalité tout à fait dignes d’intérêt. À moins que ce recours ne soit l’effet d’une sorte de mimétisme involontaire et partiellement inconscient entre le disciple et le maître… (Voilà que je me laisse aussi aller à invoquer des mécanismes qui ressortent de l’inconscient et de la psychanalyse).

Commentaire #2

Dans sa volonté d’alourdir la charge contre Freud, Onfray l’accuse de désirs incestueux non seulement avec sa mère ou sa fille mais aussi sa belle-sœur, la mère d’une fille qu’il courtise, ou même avec la ville de Rome. D’abord, si l’inceste concerne des rapports sexuels avec un proche parent, les belles-sœurs n’en font jamais partie, et encore moins les mères de nos copines. Onfray spécifie parfois qu’il s’agirait d’ « inceste symbolique » (notamment à propos de la psychanalyse de Freud sur sa fille Anna) mais cette précaution est la plupart du temps omise. Si Freud a été obsédé par le sexe, s’il a eu une maîtresse ou s’il s’est masturbé abondamment, tout cela ne remet nullement en question la valeur ou l’intérêt de ses théories, pas plus que ce ne serait le cas pour Copernic, Darwin ou Einstein. D’ailleurs, si Onfray prétend déboulonner l’ensemble de ce monument appelé « la psychanalyse », il ne peut pas y arriver en déboulonnant seulement la statue de Freud, même si c’est là l’objet central de son essai.

Commentaire #3

En plus de sa vie personnelle plus ou moins déjantée sur le plan sexuel (et on a vu bien pire), Freud se voit à plusieurs reprises décrit comme étant lui-même un névrosé. Cela apparaît fort possible en effet mais, encore là, en quoi cela devrait-il intervenir dans l’évaluation que nous pouvons faire maintenant de la psychanalyse ou des théories freudiennes? Si la psychose de Nietzsche vient plutôt confirmer son génie que le discréditer aux yeux de la postérité et aux yeux de Michel Onfray, pourquoi en irait-il autrement pour la simple névrose de Freud?

Commentaire #4

Onfray trace un portrait très intéressant des positions politiques de Freud ainsi que de ses autres positions personnelles conservatrices (conservatisme ontologique, conservatisme sexuel, conservatisme des mœurs (p. 391) et il conclut qu’il se situe à l’opposé de la philosophie des Lumières, parce que pas du tout progressiste ni optimiste. Soit, mais Freud n’a pas proposé de théories sociologiques ou politiques. Alors en quoi cela minerait-il ses théories, qui se veulent apolitiques ou antipolitiques? Devrait-il être social-démocrate pour que la psychanalyse constitue un apport scientifique valable? À cet égard, l’œuvre de Nietzsche, l’idole de Michel Onfray, serait aussi facilement discréditée et elle l’a d’ailleurs été par bien des exégètes, et notamment par un auteur québécois, Laurent-Michel Vacher, dont le livre s’appelle ironiquement Le crépuscule d’une idole. Nietzsche et la pensée fasciste (Éditions Liber, 2004) et dont les analyses ne sont pas fondées sur les manipulations de la femme et de la fille de Nietzsche mais sur les propres écrits du grand philosophe.

Commentaire #5

Un petit point de détail en passant : Onfray se moque avec raison des prétentions de Freud qui cherche à se placer sur le même piédestal que Copernic et Darwin mais lui aussi laisse subtilement échapper une petite manifestation de présomption quand, après avoir énuméré une longue liste des consécrations de Freud et de la psychanalyse dans les institutions de la société occidentale, il ajoute : « Quel esprit fort aurait pu échapper à ce totalitarisme idéologique? » (p. 106).

Commentaire #6

Résumons d’abord l’explication qu’Onfray propose du succès durable du freudisme et de la psychanalyse (sans distinguer les deux), dans la conclusion de son ouvrage. La question à laquelle il cherche à répondre est bien celle-ci : « comment expliquer le succès de Freud, du freudisme et de la psychanalyse pendant un siècle ? » (p. 416). Il propose cinq raisons :

  1. Freud fait entrer le sexe dans la pensée occidentale. Sur cet aspect, je lui donne raison, mais cela n’explique pas tout car malgré son obsession pour le sexe, l’édifice théorique de Freud et de l’ensemble de la psychanalyse va bien au-delà, en formulant un concept central d’inconscient et en tentant d’en explorer les contours et les mécanismes, même si ce fut avec un succès très mitigé. La notion d’« l’inconscient », aussi imprécise soit-elle, reste le concept-clé de la psychanalyse et à ce titre, elle constitue un héritage de cette discipline et de celui qui a été considéré comme son père-fondateur.
  1. Il crée une organisation très efficace pour faire la promotion de sa nouvelle discipline. Cela peut expliquer en partie pourquoi c’est Freud plutôt qu’un autre qui a associé son nom à la fondation de la psychanalyse mais cela ne suffit pas à expliquer le succès durable de la psychanalyse comme telle car beaucoup d’autres organisations aussi efficaces sont ensuite disparues sans laisser de traces durables dans la culture occidentale.
  1. Il édifie son empire en empruntant les schémas d’une religion. Même si l’analogie qu’Onfray trace entre la biographie officielle de Freud et la vie de Jésus est plutôt tirée par les cheveux, on admettra que les mécanisme d’une religion peuvent fournir une recette de marketing bien éprouvée et très efficace, mais cette recette a été utilisée par tous les promoteurs d’idéologies avec des succès très variables. Et aussi par des promoteurs de bien d’autres gadgets. Alors pourquoi un succès aussi complet et aussi durable pour la psychanalyse si le tout n’est que mystification? Et surtout pourquoi le succès d’un corpus à prétention scientifique? L’habilité d’un communicateur ne suffira jamais à expliquer que son message soit passé, tant qu’on n’aura pas aussi expliqué la réceptivité du public, et dans ce cas l’ensemble de la société occidentale.
  1. Son nihilisme ontologique se trouve en phase avec le nihilisme du 20e siècle. D’une part, le nihilisme ontologique de Freud peut difficilement être pris pour un élément supplémentaire de séduction, et d’autre part, son registre « noir », qui n’apparaît d’ailleurs qu’au terme d’une savante analyse, est loin d’être aussi clairement « en phase avec » les tueries qui ont ponctué le 20e siècle, qui se situent sur un tout autre plan et qui ne composent qu’un visage de ce 20e siècle globalement très optimiste. Il ne suffit pas que l’un et l’autre élément se déroulent dans le même siècle pour qu’un lien étroit entre les deux soit démontré. Et surtout le nihilisme que Onfray attribue à Freud est loin d’être aussi évident à propos de l’ensemble de la psychanalyse.
  1. Sa médiation post-soixante-huitarde par l’entremise du freudo-marxisme. Les travaux de Reich, Marcuse et Fromm ont pris forme longtemps après que le freudisme et la psychanalyse aient fait leur nid dans la culture occidentale, et c’est justement parce qu’ils apparaissaient déjà comme un phare qu’ils ont servi d’inspiration aux yeux des auteurs freudo-marxistes.

Dans l’impressionnante recherche de Michel Onfray, ce qui frappe surtout, c’est autant sa critique du personnage que sa critique de l’œuvre elle-même, pourtant considérée presqu’unanimement comme l’un des piliers de la culture occidentale contemporaine. Alors, à partir du moment où on l’on considère que la critique de Michel Onfray est fondée, ce qui mériterait plus de considération, c’est la question de savoir pourquoi les travaux de Freud ont été a ce point acceptés, avec si peu de sens critique, et assimilés par l’ensemble de la communauté philosophique ou scientifique de l’Occident, au point de placer sa statue quelque-part entre celles des scientifiques Copernic et Darwin et celles des philosophes Marx et Nietzsche.

À mon avis, le contenu particulier du discours de Freud ne semble avoir qu’une importance très secondaire, un peu comme le murmure des curés lisant leurs Saintes Écritures. Après tout, la totalité des réalités évoquées dans le discours de la psychanalyse restent invisibles et invérifiables, tout comme les anges ou les démons mentionnés dans le discours religieux. Ce qui compte en réalité dans les propos de Freud, ce serait un seul et unique message qu’il livre à travers le vaste éventail de ses écrits, un message qui dit : « Tout notre être et tout notre destin ne découlent que d’une source unique, sise au plus profond de l’individu, et cette source est notre inconscient. » Pas d’un quelconque dieu ni d’une quelconque culture ou d’un quelconque système social, mais seulement de chacun de nous-mêmes, une source qui serait en quelque sorte un équivalent de notre âme dé-spiritualisée.

S’il en est ainsi, si les fables et les mythes psychanalytiques de Freud et de ses disciples ont été pris pour de nouvelles connaissances scientifiques, c’est que notre société ressentait déjà une très profonde aspiration à les entendre et à les ériger précisément en nouveaux mythes, des mythes qui, de surcroît, se sont trouvés verrouillés par un statut scientifique.

En un certain sens, le message unique de Freud, décliné en une infinité de modulations, peut être vu comme le complément et le développement final du message de Descartes (1637), deux siècles et demi plus tard : Cogito, ergo sum, trois mots dont deux sont des verbes à la première personne du singulier – cette forme grammaticale qui sera la favorite des philosophes occidentaux pour les siècles à venir, tout particulièrement dans les modes et les temps du verbe « être ».

Sauf que le message de Descartes était double. D’abord il affirmait le primat de la pensée « rationnelle », qui en réalité est surtout une pensée consciente, et c’est ce qu’on a surtout retenu de l’héritage de Descartes. Mais en même temps et avant tout, son vrai message était la proclamation de l’existence et l’affirmation d’un « Je », un sujet individuel d’où pourraient surgir librement toutes les vérités et toutes les connaissances. Descartes marque une étape décisive dans la révolution individualiste qui viendra définir la civilisation occidentale comme étant unique et différente de toutes les autres, mais c’est Freud qui viendra mener cette révolution jusqu’à son point ultime, en plongeant les racines de l’individualisme jusqu’au tréfonds de l’âme de l’individu plutôt que seulement dans une certaine zone de son cerveau illusoirement rationnel.

À l’époque de René Descartes, l’Occident se cherchait une façon de définir sa réalité propre et il a opté, en surface du moins, pour la « Raison », et comme toutes les autres cultures, il a défini l’ensemble de l’espèce humaine par le même terme que celui choisi pour se définir lui-même. C’est ainsi que l’on a défini l’être humain comme un animal doué de raison, en même temps que l’Occident se définissait par sa rationalité et qu’il dressait un portrait très élaboré des cultures non-occidentales comme étant fondées sur l’irrationalité (les croyances, les superstitions, les mythes, les rituels, la pensée magique, la sorcellerie, etc.). On obtenait ainsi, en surface, l’image glorieuse d’une culture qui prétendait être la première à définir un être humain universel, tout en préservant une opposition identitaire entre Nous les Occidentaux, seule incarnation véritable de la nature humaine rationnelle, et toutes les autres cultures perçues comme étant plus ou moins primitives ou sous-développées, c’est-à-dire pas encore parvenues à la rationalité[1].

En fait, cette astuce fondatrice de la « philosophies des Lumières », Descartes et les philosophes qui lui ont emboîté le pas ne l’ont pas inventée de toute pièce, ils l’ont plutôt empruntée de nos ancêtres mythiques les Grecs, qui avaient procédé de la même façon, en inventant le discours « démocratique » qui prétendait établir l’égalité de tous les « Citoyens » dans les représentations de surface, tout en maintenant l’exclusion et l’exploitation de ces non-Citoyens qu’étaient les esclaves et les Métèques. Par contre, ce qui était nouveau, c’était le contenu de cette redéfinition : la rationalité en surface et l’individualisme en trame de fond.

Dans la foulée du Cogito, ergo sum, c’est surtout la définition de « l’Être humain » (en réalité, il s’agit toujours de l’Occidental) par la Raison qui sera retenue mais cette redéfinition du paradigme occidental s’opérait plutôt et essentiellement en redéfinissant « l’Être humain » comme une créature individuelle, ce qui était sans doute la plus profonde révolution qu’une culture humaine ait connue, une révolution dont notre société n’a pas fini de développer toutes les conséquences. Car c’est bien cette option individualiste, et non pas une quelconque rationalité imaginaire, qui donnera naissance à la structure politique de type démocratique, à l’économie de type libéral et au régime juridique fondé sur les droits de la personne — en confondant au passage la libre entreprise avec le libre-arbitre et la « personne morale » avec la personne individuelle.

La grande transformation de l’Occident en société différente de toutes les autres se fait d’abord sur un axe individualiste. Bien sûr, comme pour la raison, l’existence individualisée sera notre conception de nous-mêmes, à l’opposé de nos conceptions des Autres en tant que tribus, peuplades, ethnies ou races, imaginairement composées de non-individus, c’est-à-dire d’êtres interchangeables. Peu à peu, c’est la totalité de nos institutions sociales et de nos systèmes culturels qui seront transformés par l’individualisme mais en même temps, un deuxième axe fondateur se met en place. C’est le matérialisme, qui s’incarnera principalement dans la prédominance de « la Science » et dans l’obsession pour le développement technologique et pour la consommation de masse. Au point de rencontre entre ces deux axes, on trouve une nouvelle conception de la vie et de la mort : la vie et la mort deviennent des réalités qui sont individuelles et d’ordre matériel, c’est-à-dire pensées en termes biologiques.

L’individualisation et la biologisation de notre conception de la vie humaine fourniront le terrain fertile pour l’adoption enthousiaste des théories et des mythes freudiens, de façon à incorporer graduellement dans nos conceptions de l’existence toutes les composantes invisibles de l’être humain et à transformer l’univers de l’esprit en terrain d’investigation d’une psychologie qui se pensait de plus en plus comme une branche connexe de la biologie. Du même coup, comme ce fut le cas pour nos mythes de la raison et de l’individualité, la biologisation de nos conceptions a servi à fabriquer une conception racisée et évolutionniste des différences entre Nous et les Autres, qui se trouvaient ainsi réincorporés dans un concept à première vue universel et compatible avec nos prétentions humanistes.

Avant que quelques peuples d’Europe ne se lancent à la conquête des autres peuples de la planète, leurs cultures étaient semblables à toutes les autres, elles étaient en quelque sorte des cultures normales, c’est-à-dire des cultures qui élaborent toujours des institutions sociales dans lesquelles les individus sont des rouages plutôt que des rois et qui incorporent toujours l’invisible, le mythe, la spiritualité, l’âme, les esprits, etc. dans le corps même de leurs représentations.

C’est alors que, pour pouvoir se distinguer de toutes ces autres cultures plutôt que de nos seuls voisins, nous sommes devenus la première culture matérialiste et individualiste. Nous en sommes venus à nier tous les éléments relevant de l’ordre spirituel et à nier parallèlement toute la dimension proprement sociale de notre être, pour se concevoir comme des êtres ayant chacun choisi librement ses valeurs, ses croyances, ses idées, etc.

Ce paradigme individualiste-matérialiste nous conduira peu à peu à nier ou à ignorer tout le rôle de la culture et de la société dans notre destin[2], si ce n’est à titre de résultat final de nos actions individuelles. Même de nos jours, nous n’avons pas encore réussi à combler le fossé imaginaire entre psychologie et sociologie.

C’est dans ce mouvement de redéfinition individualiste de la culture occidentale que s’insère la proposition de Freud et des autres psychanalystes. Et c’est aussi la raison principale de son succès durable. La proposition était trop belle pour être écartée, peu importe que les détails en aient été arrangés d’une façon aussi bringuebalante. C’est aussi la raison qui pousse Freud à rechercher à ce point un statut scientifique pour coiffer sa nouvelle discipline. S’il a pu emprunter des schémas de pensée de la religion, de la croyance, du mythe ou de la magie, son intention et son ambition étaient d’acquérir un statut de nouvelle science.

C’est ainsi que Freud, soucieux de donner une portée universelle à son nouveau corpus scientifique, réalise qu’il ne peut pas seulement continuer à formuler ce qu’il croit découvrir dans sa propre analyse ou dans celle de ses clients. C’est dans Totem et tabou qu’il tentera, bien maladroitement d’ailleurs, de donner une portée universelle à ses théories mais il aura soin de le faire en prenant racine dans le seul terreau fertile que lui offre la cosmologie occidentale, soit l’axe évolutionniste de la diversité culturelle, un terreau où l’on peut semer à peu près n’importe quelle fable. En effet, depuis le milieu du 18e siècle, toutes les autres cultures et toutes les autres sociétés ne sont plus pensées que comme des étapes antérieures de notre propre « évolution ». Freud inventera donc une histoire d’allure évolutionniste pour fournir une narration empruntant les allures du nouveau corpus « scientifique » de l’anthropologie évolutionniste.

L’analyse de Michel Onfray, tout en présentant Freud lui-même comme un individualiste apolitique ou antipolitique, ne situe pas du tout l’œuvre de Freud dans cette perspective sociologique de l’individualisme. Le mot « individualisme » n’apparaît qu’une seule fois dans le livre de Michel Onfray, et il apparaît à la page 428 d’un ouvrage de 473 pages, dans un contexte où il est associé au libéralisme économique mais pour être aussitôt assimilé à de l’« égoïsme », soit une caractéristique individuelle plutôt que sociale. Quant au mot « individualiste », on le retrouve à trois reprises (aux pages 372 et 428), au moment où Onfray dresse le portrait de la posture politique de Freud, mais il ne sert qu’à dresser le portrait de l’homme et de son approche psychanalytique, pas de sa société.

À mon point de vue, c’est pourtant la notion-clé qui permet de saisir pourquoi, malgré toutes leurs faiblesses, les théories freudiennes ont été accueillies avec enthousiasme dans une société pour qui l’individualisme était en train de devenir l’un des socles les plus fondamentaux. Aussi est-il un peu étonnant qu’un intellectuel de la trempe de Michel Onfray ait négligé un pan aussi essentiel de l’analyse. À mon avis, cela en dit long sur le cloisonnement des disciplines qui interprètent les réalités humaines. Les idéologies intéressent sûrement les philosophes mais on dirait bien qu’elles ne sont pas pensées de la même façon et avec les mêmes outils conceptuels que ceux des sciences sociales.

Si Freud et les autres psychanalystes ont laissé un héritage qui s’inscrit dans les structures mêmes de la cosmologie occidentale, ce n’est pas tellement sur la base de ses pratiques thérapeutiques ni de l’ensemble de son appareil conceptuel. Ce serait plutôt en vertu de son introduction de la notion d’« inconscient », aussi vague qu’en soient les contours, les mécanismes et la définition même. L’inconscient reste le concept-clé de la psychanalyse et à ce titre, il constitue le principal apport de cette discipline et de celui qui a été considéré comme son père-fondateur. Même si la psychanalyse, en tant que pratique thérapeutique ou en tant que recherche à prétention scientifique pourrait bien finir par disparaître ou à être marginalisée, la recherche sur la vie mentale de l’être humain continuera probablement longtemps à utiliser ce concept d’inconscient, quitte à utiliser des techniques de recherche tout à fait différentes, telles que l’imagerie mentale ou l’utilisation de substances chimiques, dont Freud avait envisagé l’éventualité dans ses derniers écrits.

Dès lors, en ajoutant une pièce essentielle à la cosmologie occidentale en construction, Freud venait compléter sa mutation individualiste et sa mutation matérialiste. Il apportait un supplément de crédibilité scientifique à la croyance voulant que Nous serions issus de nous seuls et que Nous serions des êtres de nature « biologique », c’est-à-dire matériels, puisque l’ultime fondement de notre existence serait notre inconscient et non plus notre âme. En mariant aussi bien notre individualisme et notre matérialisme, on peut dire que Freud visait juste.

En ce sens et dans la mesure où la création des cosmologies est aussi importante dans la vie des peuples que les découvertes scientifiques, on pourrait considérer que Freud était peut-être quand même un génie, même si son œuvre est une œuvre collective, comme toutes les œuvres.

Son héritage durable et parfaitement assimilé dans toutes les couches de la culture occidentale aura cependant eu un prix à payer, sur le plan du développement des connaissances. Ce prix tient surtout au fait que cette opération de création de l’inconscient individuel a du même coup perpétué l’ignorance et la négation systématiques de tout le contenu culturel de l’inconscient, à tout le moins dans la culture populaire.

 

Denis Blondin, Santa Cruz La Laguna, Guatemala, 5 février 2015

[1] Pour une présentation plus complète de cette argumentation, voir Lettre aux Profs de philo

[2] Pour une illustration plus complète de cette assertion, voir : L’apprentissage du racisme dans les manuels scolaires (chapitre 6).

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