L’anthropologie naïve

Pour certains, la peinture naïve serait l’œuvre de naïfs ou même d’attardés mentaux. En réalité, elle est seulement la peinture pratiquée en dehors des grandes écoles, par de véritables artistes. Il en va de même pour l’anthropologie naïve, à cette différence près que les idées issues des grandes écoles ne sont pas ignorées dans la pratique de l’anthropologie naïve. Elles sont simplement utilisées selon leur mérite et avec une plus grande liberté.

Pour qui aimerait en savoir un peu plus, voici un extrait de mon livre La mort de l’argent, où l’expression « anthropologie naïve » apparaissait dans le sous-titre, en partie par souci me dédouaner des soupçons de naïveté que le titre ne manquerait pas d’éveiller.

Extrait de La mort de l’argent. Essai d’anthropologie naïve, La Pleine Lune, Montréal, 2003, pages 19-24.

Bien qu’étant en principe entré dans le vif du sujet, je sens le besoin d’expliquer brièvement le sous-titre donné à ce livre, pour situer en même temps la perspective dans laquelle je me situe en abordant un sujet aussi ambitieux. En effet, le courant théorique dont se réclame cet essai n’est ni le marxisme, ni l’anthropologie structurale, ni une variante de la famille postmoderniste. Il s’agit de l’anthropologie naïve[1]. Pour ce qui est du postmodernisme, j’ai moins de certitudes. C’est une perspective que je perçois avec un certain flou, parce que je ne connais pas la théorie moderniste à laquelle elle est censée succéder. Le postmodernisme, comme tous les autres “ post ”, cherche à se présenter comme un moment historique ou comme une étape évolutive, mais c’est pour masquer sa véritable réalité, celle d’un espace social, plutôt restreint dans ce cas-ci, le petit cercle de ceux qui savent ou qui sont “ en avance ”. Bref, c’est une aire qui se donne des airs d’une ère. Mais comme j’en ignore à peu près tout, il se pourrait que je fasse de la prose postmoderniste sans le savoir, comme monsieur Jourdain, de sorte que toute ressemblance avec la réalité post-moderniste serait purement fortuite. Par contre, les ressemblances avec le marxisme et le structuralisme ne doivent rien au hasard; ce sont des influences directes, quoique déjà un peu lointaines.

Les peintres “ naïfs ” sont également appelés “ primitifs ”. C’est une étiquette qui convient aussi parfaitement aux anthropo­logues naïfs, dont la démarche se situe en dehors des grandes écoles. Comme les grandes écoles forment des cercles restreints, le champ ouvert à l’anthropologie naïve est immense et les par­cours qu’elle emprunte sont fort peu balisés. Ils ne sont pas géné­rés par le paradigme dominant, du moins pas au même degré, ce qui ne signifie pas que ses constructions soient désordonnées ou aléa­toires. D’ailleurs, on aurait tort de croire que la naïveté est une soustrac­tion. Ce qui l’est, c’est la réduction des voies ouvertes à l’imagi­naire et à la curiosité par la normalisation socioculturelle, tout particulière­ment au sein des microsociétés professionnelles.

Le “ paradigme occi­dental ”, pour employer un terme savant, impose un carcan global à la réflexion. Chacune des sciences “ humaines ” a une fonction pré­cise dans l’architecture idéologique qui fait fonctionner la société occidentale-mondialisée actuelle. C’est un fait qui n’est pas très souvent reconnu par leurs adeptes et qui constitue probable­ment le plus grand obstacle à une “ autre mondialisation ”. La science économique a développé un discours pour implanter dans la tête des citoyens le fait que leur ordre social est naturel et régi par des lois – surtout la trop célèbre “ loi de l’offre et de la demande ” –, des lois qui seraient aussi natu­relles que la sélection naturelle ou la survivance du plus apte. La psychologie déploie un incroyable arsenal pour nous convaincre que nous serions des “ individus ”, conformément à la théorie sociale, politique et écono­mique pré­conisée. L’histoire et la géo­graphie semblent s’être concertées en secret pour nous apprendre que Nous sommes l’His­toire et que les Autres sont de la géographie. La philosophie, pour sa part, nous enseigne que l’être humain se définit par la raison et que la rationalité est une invention occidentale, ce qui fait de l’Occidental le prototype du véritable Humain, tout en excluant du cercle les autres cultures humaines, présentées comme “ irrationnelles ”. Quant à l’anthro­pologie professionnelle (la non naïve), elle s’est vue confier, au fil des générations, plu­sieurs tâches similaires et complé­mentaires: diviser l’humanité en races, entretenir une certaine confusion entre les composantes biolo­giques et sociales de l’être humain (en particulier la parenté), comparer les sociétés en ignorant les rap­ports entre elles, et surtout fournir des matériaux pour illustrer l’irrationalité des Autres et apporter ainsi un support essentiel à la démonstration philosophique. Toute cette fragmentation de la cosmologie occi­dentale en une série de disciplines plus ou moins cloisonnées permet d’entretenir une vision du monde qui est par­faitement unilatérale et parfaitement ethnocentrique, et qui con­vient aussi parfaitement à une exploitation unilatérale du monde. Alain Le Pichon parle de la nécessité de sortir de “ l’au­tisme et de la con­fusion qui caractérisent les relations de l’Occi­dent avec le reste du monde [2]. ”

À la différence de la peinture naïve, l’anthropologie naïve n’est pas un courant dissocié de la science reconnue. C’est juste­ment la critique qui lui fournit l’un de ses principaux carburants, l’autre étant la passion. En effet, les anthropologues naïfs n’ont pas réussi à se situer sur le plan de l’objectivité scientifique, celui qui est proposé comme idéal aux professionnels des sciences humaines – l’objectivité scientifique étant un terme plus noble pour désigner l’indifférence. C’est ainsi que la passion et la cri­tique se renforcent mutuellement. Cette critique est cependant pratiquée à sens unique, sans réactions ni dialogues, à cause de l’ignorance active pratiquée dans les milieux savants à l’endroit des idées issues de l’extérieur de leurs cercles. Pour cette raison et pour d’autres aussi, elle finit souvent par prendre une allure cynique. Du moins, elle peut être ainsi perçue par ses lecteurs. Cela donne une combinaison un peu bizarre de naïveté cynique ou de cynisme naïf – on a le choix des oxymorons.

[…]

Finalement, de vous à moi, je vous avoue que l’anthropo­logie naïve est une perspective qui apporte beaucoup sur le plan personnel. La liberté mentale, découlant de l’absence des con­traintes qui tuent la passion, est aussi celle du “ primitif ”, qu’il soit peintre, anthropologue ou chasseur. Le “ primitif ”, qui n’est pas pauvre du tout, a choisi de vivre selon un concept de liberté qui repose sur l’absence de contraintes, contrairement à l’“ individu ” moderne ou riche, qui a plutôt adopté un concept de liberté axé sur l’étendue des choix, quitte à endurer un niveau de contraintes qui serait insupportable aux yeux du primitif. C’est une idée sur laquelle je reviendrai car elle résume toute l’étendue du prétendu “ progrès ”, toute la distance entre l’humanité prémonétaire et la civilisation du fric.

______________________

[1] J’emprunte cette expression à Wiktor Stoczkowski, qui a bien compris l’inté­rêt d’inclure le discours naïf aussi bien que le savant dans son champ d’analyse. Voir: Anthropologie naïve, Anthropologie savante. De l’origine de l’Homme, de l’imagina­tion et des idées reçues, Paris, CNRS Éditions (Empreintes de l’homme), 1994. Je ne vou­drais cependant pas suggérer que son livre relève de l’anthropologie naïve.

[2] Alain Le Pichon, Le Regard inégal, Paris, J. C. Lattès, 2001, p. 18. (C’est moi qui souligne).

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