L’Islam et l’Occident (1ère Partie): soumission ou liberté

PrièrePour aborder l’Islam, on peut partir d’un seul document, on ne peut plus officiel: la Déclaration islamique des Droits de l’Homme. Ce document a été élaboré lors d’une conférence internationale et signé en 1990 par les représentants de 57 États, soit plus de 24% de la population mondiale.

L’article 1-a) se lit comme suit :

Tous les êtres humains forment une famille dont les membres sont unis par leur soumission à Dieu, et par le fait qu’ils descendent d’Adam. Tous les hommes sont égaux dans la dignité humaine, dans l’accomplissement des devoirs et des responsabilités, sans aucune discrimination de race, de couleur, de langue, de sexe, de religion, d’appartenance politique, de statut social ou de toute autre considération.

L’essentiel est là, aussi bien les éléments de convergence que de divergence avec la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. On retrouve l’unité de l’humanité, en tant qu’espèce ayant une origine unique et en tant qu’entité de nature sociale, on affirme l’égalité de tous les humains et on rejette tout motif de discrimination.

Les éléments de divergence sautent aussi aux yeux. C’est la famille qui est le concept de sociabilité primordial. La soumission à Dieu n’est pas une invocation abstraite comme dans nos Constitutions mais un principe actif de l’ordre social. Le caractère patriarcal de la société est marqué par la descendance reconnue seulement au père Adam. Enfin, les droits humains sont associés à des devoirs et des responsabilités, pas à des libertés.

En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que l’Islam se réclame de la soumission tandis que l’Occident affirme la liberté des individus, ce qui semble confirmer nos perceptions ou nos préjugés. En y regardant de plus près, l’opposition est cependant moins radicale qu’on pourrait le croire. Pour y voir plus clair, il faut aller au delà des images idéalisées que se donnent l’Islam et l’Occident et comparer aussi les réalités vécues dans ces deux univers.

Dans nos représentations, nous sommes des individus libres et possédant des droits. Pour nous, la liberté est affirmée et célébrée, elle correspond à notre réalité vécue consciemment et elle est confirmée par l’étendue des choix qui nous sont laissés, le plus souvent en matière de consommation mais aussi dans nos choix de carrière, de partenaires de vie ou d’aventures, dans nos loisirs, etc.

Tout cela est bien beau mais dans la vie réelle, il en va tout autrement. Aucune société ne peut fonctionner sans un ordre social. Alors pour encadrer nos libertés individuelles, nous avons accumulé des montagnes de lois, de normes ou de règlements et mis en place des armées de fonctionnaires et de policiers pour les faire appliquer. Qu’on pense seulement aux formulaires d’impôt, aux normes sanitaires ou de sécurité, aux contrats d’assurances, aux conventions collectives ou aux innombrables règlements municipaux. La liberté est un luxe qui implique aussi la capacité de se payer les institutions qui la contrôlent.

Dans le monde islamique, mis à part les régimes extrémistes des Talibans ou de l’État islamique, le principe même d’un ordre social fondé sur les lois divines implique un recours bien plus important que chez nous à des normes sociales intériorisées et sanctionnées par l’entourage immédiat. C’est un peu comme dans un village québécois d’autrefois, où nous étions plus soumis à la famille mais moins contrôlés par des milliers de règlements. Une fois établi, un tel système fonctionne très bien et à un moindre coût.

Pour nous, toute idée de soumission volontaire est aussi intolérable que l’esclavage mais il faut admettre qu’on ne peut pas mesurer le poids réel des contraintes externes ou intériorisées dans la société islamique et le comparer à notre propre vécu parce qu’il y a toujours une importante composante de subjectivité.

Au delà du rapport entre contraintes et libertés, se pose aussi la question du fondement transcendant du système islamique, soit la parole révélée d’Allah. Mais dans notre système, il y a aussi un principe transcendant : c’est la volonté de l’Argent.

Est-ce que le fait de vénérer « la liberté » ou « la démocratie » depuis deux siècles nous a empêchés de remplacer les nobles par des milliardaires, l’Église par les Banques et la parole de Dieu par les dictats de la Bourse? Ne sommes-nous pas tout aussi soumis, et sans la moindre protestation, aux agences de cotation, aux banques qui contrôlent la dette publique ou aux multinationales qui ont établi leurs paradis fiscaux?

Nous acceptons ce pouvoir anonyme qui est encore plus dictatorial que la parole du Prophète parce qu’on ne peut même pas l’interpréter. Il faut simplement obéir. Des pays entiers, comme la Grèce, sont forcés de se mettre à genoux et leur seul droit est de rechigner.

Nos valeurs, nos mythes, tout ce qui nous tient lieu de religion nous pousse à croire qu’il vaut mieux nous soumettre au pouvoir des banquiers plutôt qu’à celui des ayatollahs mais on admettra que c’est plus facile et plus normal dans une société comme la nôtre, une société riche de ce genre de pouvoir-là et entretenant depuis longtemps des rapports de domination sur le reste de la planète. Se pourrait-il que le régime des libertés soit aussi la culture de la classe dominante dans la société mondialisée?

L’Islam et l’Occident ont élaboré leurs cultures au fil d’une rivalité qui s’étend sur plusieurs siècles. Il est normal que nos perceptions soient antagonistes. Nous réagissons à des images que nos projecteurs mettent en lumière mais Les Lumières ont aussi pour effet de créer de l’ombre sur des pans entiers de la réalité. Nous croyons fermement que l’Islam est irrationnel, parce que fondé sur un principe transcendant mais en réalité, quand une part importante des décisions de ventes ou d’achats boursiers sont prises par des algorithmes, peut-être ne sommes pas si loin de la transcendance.

 

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Mourir pour des valeurs, c’est bien beau mais lesquelles?

Nos valeurs V3De nos jours, les idées ne sont plus à la mode. On a proclamé la mort des idéologies il y a vingt-cinq ans, après la chute du mur de Berlin. L’époque est plutôt aux valeurs. Les valeurs ont l’immense avantage d’être bien plus floues que les idées. Alors, en paraphrasant Georges Brassens, il faudrait peut-être se mettre à chanter : Mourir pour des valeurs, c’est bien beau mais lesquelles? 

La dernière publicité télévisée des Forces Armées Canadiennes invite les jeunes à s’enrôler pour venir « défendre nos valeurs ». On ne précise pas lesquelles mais comme la publicité s’adresse à de futurs soldats, on doit comprendre que « défendre nos valeurs » signifie « attaquer » ceux qui ne les partageraient pas toutes, notamment en Afghanistan, en Irak, en Syrie, etc.

Dresser une liste détaillée de nos valeurs serait une entreprise complexe et parfois un peu gênante car notre liste devrait inclure l’argent, la consommation, la réussite sociale, etc. Cependant, un large consensus se dessinera sans doute au Québec si on se contente de parler des valeurs vendables comme la démocratie, l’égalité entre hommes et femmes et la liberté, en particulier la liberté d’expression.

Pour la démocratie, il n’y a pas de discussion. On projette même de construire à Ottawa un musée pour célébrer les méfaits du communisme.

Quant à l’égalité, elle est toujours là mais elle est maintenant pensée dans un cadre restreint, à l’intérieur de l’équation Homme=Femme, et non plus entre tous les humains, selon l’idéal républicain de la Révolution française : Liberté, Égalité, Fraternité. C’est un peu comme pour la politique canadienne d’aide internationale, qui est maintenant canalisée dans l’aide aux enfants et aux femmes, et non plus aux peuples qui sont dans la misère.

En regard de l’idéal républicain de 1789, on peut noter au passage que la valeur de fraternité est disparue de nos radars. Elle a été reléguée au rang des valeurs folkloriques.

Enfin, quant à la liberté en général et en particulier à la liberté d’expression, je suis convaincu, comme tout le monde, qu’après le droit à la vie et à l’intégrité de la personne, il s’agit de la valeur la plus sacrée. Cependant, il peut être utile de noter que, comme toutes les autres, elle peut être étirée à l’infini. C’est ainsi que le droit à  liberté d’expression a été invoqué avec succès devant la Cour Suprême des États-Unis en 2011 pour garantir le droit des « personnes » morales (i.e. les compagnies) de financer leurs valets sans limites dans n’importe quelle élection.

Les valeurs sont sacrées mais leur propriété la plus intéressante, c’est qu’elles peuvent être mise en œuvre dans l’incohérence. Par exemple, la liberté d’expression a mobilisé des millions de Charlie mais cela ne nous empêche pas d’appuyer de tout le poids de nos sondages une nouvelle loi canadienne qui va légaliser l’écoute et l’espionnage ou même l’incarcération préventive de n’importe quel citoyen canadien soupçonné de quoi que ce soit, mais tout spécialement de musulmanisme, de fémino-scepticisme, d’autochtonisme ou d’environnementaliste. La valeur qui sert de fondement sacré à cette nouvelle loi s’appelle la sécurité. L’idéal de 1789 est maintenant devenu: Liberté, Égalité Hommes-Femmes, Sécurité.

Aussi sacrées que soient nos valeurs, rien n’interdit de les changer au besoin. Quant le projet de Charte des valeurs du PQ a soulevé des objections liées au statut d’une autre Charte déjà adoptée au Québec en 1975, Louise Beaudoin a simplement proposé de modifier cette dernière pour l’adapter aux nouveaux objectifs. Je ne me souviens pas que Bernard Drainville ou même Jean-François Lisée se soient opposés à une telle idée.

Plus récemment, c’est le droit de certaines communautés culturelles d’éduquer leurs enfants selon leurs valeurs qui a été contesté. Un ex-enfant d’origine juive-hassidique ayant intenté une poursuite à sa communauté pour sévices en matière de valeurs transmises a immédiatement rallié l’opinion publique québécoise. Ses droits à une éducation selon les bonnes valeurs auraient préséance sur toute autre prétention. Pourtant, il me semble utile de rappeler à notre réflexion que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme stipule que « les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants (article 26.3) ». C’est un énoncé de valeur universel que le Canada a endossé officiellement, même s’il continuait en même temps d’imposer l’éducation de la race supérieure à des milliers d’autochtones emmenés par la force dans des pensionnats d’État pour leur plus grand bien.

À force de se gaver de valeurs, on ne sait plus très bien si nos valeurs sont des valeurs locales ou des valeurs universelles. Par exemple, la journaliste de Charlie-Hebdo, Zined el Rhazoui, a affirmé que c’était du racisme que de penser que « qu’il y a des communautés qui, par leur origine, sont incapables d’accéder à l’universalité de nos valeurs »[1].

Dans le contexte, c’est l’égalité entre hommes et femmes qui était ainsi promue au rang de valeur universelle. On semble oublier que le Québec n’a accordé aux femmes le droit de vote qu’en 1940. En Suisse, ce droit date de 1971. Les femmes de plus de 64 ans peuvent se souvenir d’avoir eu 20 ans sans avoir le droit de vote. En fait, la presque totalité de notre histoire, en tant que civilisation occidentale, s’est déroulée sous un régime patriarcal. Peut-être serait-il de bon ton de garder une petite gêne avant de hisser au rang de « valeurs universelles » des valeurs que nous n’avons même pas tous vécues dans notre enfance.

Parler de valeurs, c’est aussi parler de moralité et de criminalité. Or la polygamie, qui est maintenant un crime au Canada, a été pratiquée sans problèmes dans les communes des hippies des années soixante. Les relations homosexuelles étaient criminelles au Canada jusqu’en 1969 alors que, de nos jours, on évalue le degré d’avancement d’un pays en regardant en quelle année il a légalisé le mariage des homosexuels. Quant à la pédophilie, elle n’a jamais été légale mais il n’y a pas si longtemps, nous célébrions la publication par Vladimir Nabokov de son roman Lolita (1955) alors que de nos jours, cet auteur aurait été traqué par la GRC jusque dans les secrets de son disque dur et condamné à une peine minimale de six mois d’emprisonnement pour possession de matériel pornographique juvénile.

Bref, nos valeurs fluctuent. Elles ne sont donc pas toutes « universelles », tout comme nos notions de moralité. Les gens de mon âge, élevés dans le giron de l’Église catholique, se souviennent bien de la liste de nos péchés capitaux : gourmandise, impureté, avarice, paresse, orgueil, colère, envie. Ils les ont vues peu à peu se transformer radicalement, jusqu’à devenir les vertus qui nous garantissent le bonheur: la gastronomie, le sexe, le fric, le farniente, etc.

En plus de changer, les valeurs ne font presque jamais l’unanimité à l’intérieur de n’importe quelle société, aussi homogène soit-elle. Par exemple, nous sommes très loin de l’unanimité en matière de lois sur l’avortement ou sur l’aide médicale à mourir. Ce ne sont pourtant pas là des détails secondaires dans l’existence humaine.

Dans notre régime parlementaire, ce sont souvent les valeurs d’une minorité qui inspirent les politiques du parti au pouvoir, même si elles vont à l’encontre des valeurs de la majorité, par exemple des valeurs d’équité sociale ou de respect de l’environnement. Les politiques du gouvernement Harper en sont un parfait exemple.

Les valeurs sociales différent aussi d’une société à l’autre et il n’existe pas de repères objectifs pour les hiérarchiser. C’est un constat que même l’Occident conquérant n’a pas pu éviter de faire jusqu’à ce que le contexte des tensions générées par l’immigration en Europe nous conduise à rejeter toute notion de relativisme culturel. Une professeure de philosophie dans un Cégep de Montréal, Louise Mailloux, également candidate malheureuse du PQ, a même proposé de « brûler Lévi-Strauss »[2] parce que les idées relativistes gênaient ses rêves de laïcité imposée à tous.

Dans le contexte de la mondialisation actuelle, le relativisme culturel ne peut certes pas servir de fondement aux politiques nationales de multiculturalisme mais le rejeter nous empêche tout simplement de comprendre quoi que ce soit aux comportements humains et par conséquent, de pouvoir imaginer des solutions aux situations conflictuelles. Ce n’est sûrement pas en niant simplement la « rationalité » des autres que nous y arriverons.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de valeurs universelles. C’est plutôt que nous n’avons jamais réellement tenté de les identifier. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 se voulait un effort dans ce sens mais l’assemblée qui l’a rédigée réunissait un pourcentage disproportionné d’Occidentaux ou de représentants formés dans le giron des universités occidentales. Il faudrait s’astreindre à reprendre l’exercice en le faisant sans piper les dés, même si, de nos jours, ce genre de projet peut sembler complètement utopique.

En attendant, peut-être serait-il avisé de réfléchir un peu avant prendre le risque de « mourir pour des idées (des valeurs) n’ayant plus cours le lendemain » (Brassens)

[1] http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/societe/201501/31/01-4840093-zineb-el-rhazoui-et-le-devoir-de-denoncer-lintegrisme.php

[2] http://www.vigile.net/Faut-il-bruler-Levi-Strauss

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Le Parti Québécois doit disparaître

elxn_que_pq_20140308-1Pour que le projet souverainiste puisse vraiment renaître et avoir des chances de se réaliser un jour, il faut d’abord que le Parti Québécois laisse la place aux initiatives qui surgiront de la jeune génération. Tel qu’il est devenu, il ne va nulle part. Au départ, il fut fondé pour offrir une voix et une voie aux rêves d’un pays et aux idéaux de la social-démocratie mais ces deux axes idéologiques ont peu à peu été réduits à un vernis de surface qui ne recouvre plus beaucoup de convictions fortes.

Avant de spéculer sur l’éventail des possibles qui pourraient prendre forme dans un paysage politique renouvelé, il serait utile d’identifier les raisons de la dernière déconfiture.

Pour expliquer cette cuisante défaite, on a surtout invoqué le caractère référendaire (purement imaginaire) de la campagne. C’est une interprétation pertinente mais incomplète. Et surtout, il n’y a aucune raison de penser que le pourcentage de soutien au projet souverainiste, généralement situé par les sondages entre 35 et 40%, aurait subitement fléchi au moment même où le rêve d’un souffle nouveau venait l’alimenter en la personne de Pierre-Karl Péladeau.

Il serait probablement plus juste d’assumer que l’élan temporaire qu’avait pris le PQ au moment du déclenchement des élections a été brisé puis inversé par la suite pour des raisons un peu plus complexes. De nos jours, un pourcentage croissant d’électeurs indécis fondent leur choix sur l’image momentanée des partis plutôt que sur des orientations idéologiques durables. Or, comme pour la beauté ou la laideur d’un visage, il suffit parfois d’un détail pour changer la donne. C’est bien l’étincelle référendaire déclenchée par PKP qui a fourni ce détail mais il n’aurait pas eu ce résultat dans un autre contexte. Or c’est précisément le contexte de cette intervention qui a joué un rôle clé.

Cette élection a été planifiée et déclenchée d’abord et avant tout sur l’enjeu des valeurs identitaires incarné par le projet de Charte, un enjeu qui avait fini par donner au PQ les résultats minimaux qu’il attendait dans les sondages. Le PQ n’a pas déclenché des élections sur ses projets les plus intéressants, notamment le projet d’assurance autonomie ou celui de l’électrification des transports, mais sur celui auquel il avait déjà consacré presque le tiers de son court mandat : six mois à débattre et à s’entredéchirer sur un projet qui visait à mobiliser une certaine fibre nationaliste, tout en scindant l’électorat en deux clans bien tranchés, en faisant le calcul que le vote de l’un des deux suffirait à garantir le pouvoir.

Ce calcul aurait pu porter fruit mais mettre dans le même panier les réflexes identitaires défensifs et les rêves souverainistes était une grave erreur. L’arrivée de PKP et l’image de son poing levé ont suffi pour opérer une inversion de polarité dans ce trop beau projet. Une partie significative de l’électorat a subitement changé d’idée. L’image nationaliste du PQ qui était peu à peu apparue positive pour une majorité d’entre eux est soudainement devenue négative. C’est toute la stratégie du PQ qui est soudainement apparue comme une manigance, un savant calcul pour manipuler l’électorat et l’amener dans une direction où il ne souhaitait pas aller.

C’est alors que la campagne du NON au référendum du Parti Libéral pouvait faire son petit bonhomme de chemin toute seule mais sans la longue campagne de nationalisme défensif qui l’avait précédée, elle n’aurait rejoint que les Libéraux déjà convaincus.

Cette interprétation de la campagne menée par le PQ ne vise pas seulement à faire l’autopsie de sa défaite mais aussi à tracer un portrait plus exact des sentiments nationalistes ou souverainistes de la population du Québec actuel. À première vue, le fait d’incarner « nos valeurs » pouvait rallier une certaine majorité électorale (un peu plus de 40%), au moins temporairement, mais surtout pas susciter une adhésion à une démarche vers un objectif aussi inconnu — magique pour les uns, tragique pour les autres — que l’indépendance du Québec. On a bien vu, j’espère, que ce deuxième clivage, malgré le passage des ans, continue à séparer le Québec en deux plus nettement et plus vite que n’importe quelle Charte des valeurs « québécoises ».

Dès lors, pourquoi vouloir faire disparaître le PQ? Rien n’empêche ce parti de continuer à lutter pour rester dans la course au pouvoir menée par les deux « grands partis », jusqu’à ce qu’un quelconque troisième joueur ne vienne le supplanter, comme ce fut un peu le cas en 2007 avec l’ADQ . Il pourrait aussi choisir — ce qu’il fera très probablement — d’édulcorer au maximum son article #1 pour pouvoir continuer à jouer le rôle de deuxième « grand parti » électoraliste, en espérant au moins avoir la chance d’occuper le pouvoir pendant les périodes où le Parti Libéral a besoin de se refaire une beauté. Quant à ce dernier, tant qu’il continuera à être la coalition des Anglo-Canadiens du Québec, des francophones fédéralistes et d’une majorité des Néo-Québécois, il ne semble pas du tout menacé de disparition, quoi qu’il fasse[1]. Ni l’arrivée des nouvelles cohortes d’immigrants, ni la francisation des Anglo-Québécois, ni les choix politiques des jeunes générations ne le menacent.

De façon réaliste, on peut penser que seule la direction que prendront les choix des jeunes générations importe vraiment quant à l’avenir d’un projet souverainiste. Aucun indépendantiste québécois n’a jamais rêvé de pouvoir un jour assimiler une partie significative des anglophones du Québec et le Parti Québécois semble bien avoir laissé tomber ses velléités de séduction des Néo-Québécois avec son projet de Charte des valeurs mais personne ne peut nier que l’avenir d’un peuple repose d’abord et avant tout sur les choix que feront les nouvelles générations. C’était vrai en 1968 avec le raz-de-marrée des baby-boomers, c’est toujours vrai de nos jours.

Pour ceux qui continuent à rêver d’un pays, confier les commandes aux plus jeunes serait un choix bien plus prometteur que de s’entêter à vouloir mener jusqu’à son dernier souffle de vie le projet qui a présidé à la naissance du Parti Québécois. Après tout, ce sont eux qui ont été capables de mobiliser des dizaines de milliers de personnes lors du printemps érable. Les révolutions technologiques, les crises environnementales, la mondialisation accélérée, la mort annoncée des idéologies, les dérives de notre civilisation dopée à l’argent et aux gadgets sont autant d’enjeux qui sauront les mobiliser et nous mobiliser du même coup quand cela sera nécessaire. Pour le moment, moins de 25% d’entre eux semblent succomber aux charmes de l’idéal souverainiste mais, en considérant la façon dont il s’incarne dans les partis politiques actuels, on peut penser qu’un bien plus grand pourcentage de jeunes pourraient s’y rallier si on leur laissait la chance d’examiner la question avec leur propre regard et d’y donner un nouveau visage qui émane de leur propre créativité.

[1] Rappelons qu’aux élections du 7avril dernier, le compté de D’Arcy-McGee a voté à 92% pour le Parti Libéral, pas loin du 96% en faveur du NON obtenu au référendum de 1995. C’est le Mystère-Montréal.

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La Charte-Poubelle

Radio-Poubelle 2Il y a des Radios-Poubelles depuis longtemps au Québec, et pas seulement à Québec. On les appelle ainsi parce que leur créneau d’affaires, c’est l’exploitation des préjugés pour faire de l’argent. Le gouvernement de Pauline Marois a décidé de recourir à la même stratégie dans l’espoir de se faire réélire avec un mandat majoritaire. En s’appuyant sur les pires préjugés d’une partie de la population québécoise et en divisant la société en deux camps bien nets, il a calculé qu’il serait possible de récolter ensuite assez de votes dans l’un des camps pour former un gouvernement majoritaire dans un contexte multipartite. C’est le genre de calcul déjà fait par Mario Dumont, Jean Charest et Stephen Harper.

Le porte-parole du gouvernement, Bernard Drainville, ne cesse de répéter que son gouvernement est à l’écoute des Québécois (les vrais) et que son projet de Charte reflète leur volonté. Il se garde bien de préciser que cette volonté subite de laïcisation baigne dans la sauce des pires préjugés xénophobes. On ne veut plus voir la face des femmes voilées, alors on veut recourir au pouvoir coercitif de la loi pour les faire disparaître. Et comme certaines des valeurs québécoises (pas toutes inscrites dans le projet de charte) excluent le racisme et la méchanceté, on prétend que c’est pour leur plus grand bien, pour les libérer de la tyrannie de leurs pères, leurs maris ou leurs beaux-frères, mais on se garde bien de leur demander leur avis, comme si ces femmes n’étaient pas de vraies personnes mais de simples objets dans leurs mains.

Il y a un autre aspect de notre nouveau psychodrame qui rappelle l’univers des Radios-Poubelles. C’est la confusion entretenue entre les personnes réelles et ces « personnes morales » que sont les institutions. Une station de radio est une entreprise, pas une vraie personne, mais quand le CRTC a voulu restreindre la liberté d’expression de la station CHOI-FM, en 2004, cette dernière a tenté de se défendre en invoquant les droits de « la personne ». Il faut dire que cette confusion est inscrite dans la Charte canadienne des droits et libertés de la personne (article 2).

De la même façon, le gouvernement Marois prétend que la laïcité de l’État ou celle de ses différentes institutions (écoles, hôpitaux, etc.) doit se refléter dans la tenue vestimentaire de chacun de ses employés, comme si chacune de ces personnes devait se confondre jusqu’au plus profond de son identité avec l’institution qui l’emploie.

Cette confusion entre les droits individuels et ceux des « personnes morales » est aussi celle qui empoisonne toute l’analyse des responsabilités dans les affaires de corruption des firmes d’ingénieurs, des entreprises de construction ou des partis politiques. Faudra-t-il punir les compagnies au complet en les fermant, puisqu’on ne peut pas les mettre en prison, ou seulement leurs dirigeants, ou bien chacun de leurs employés, selon la logique appliquée par le gouvernement Marois? Peut-être serait-il temps que nos juristes se penchent sur cette question pour clarifier nos codes civils et criminels. Mais avant, il serait bon que nos politiciens cessent d’exploiter cette confusion pour dire n’importe quoi et surtout pour l’inscrire dans des lois aussi fondamentales que des Chartes, qui devraient normalement rallier la quasi-unanimité des citoyens.

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Homosexualité et pédophilie: nos lois ont évolué dans des directions opposées.

JusticeAutrefois, les pédophiles pouvaient donner libre cours à leurs pulsions sans courir beaucoup de risques d’être sanctionnés, tandis que les homosexuels devaient cacher leur orientation, sous peine d’être traités comme des criminels aux yeux de la Loi, des malades aux yeux de la Science et des pécheurs aux yeux de l’Église.

Depuis, l’homosexualité a été décriminalisée et en quelque sorte normalisée. Pendant ce temps, le degré de criminalisation de la pédophilie a été considérablement haussé et l’opinion publique a fait du pédophile l’ennemi public numéro un. Des changements radicaux et orientés dans des directions opposées ont donc marqué notre culture concernant ces deux phénomènes, qui concernent tous deux les normes sociales touchant la sexualité.

En ce domaine, si les mentalités peuvent changer rapidement, elles varient aussi beaucoup d’une culture à l’autre. Par exemple, le parlement de l’Ouganda débat actuellement d’un projet de loi pour punir l’homosexualité de la peine de mort, au même moment où la France vient de reconnaître le droit des homosexuels au mariage et à l’adoption.

Chez nous, la décriminalisation de l’homosexualité s’inscrivait dans le développement des droits de la personne, dont l’Occident s’est fait le champion. Ce sont donc surtout les pays de culture occidentale qui ont poussé cette trajectoire le plus loin. En même temps, la baisse de la natalité a pu nous inciter à mieux protéger les enfants contre les abus de toutes sortes, tout en cherchant à compenser notre négligence passée.

L’homosexualité normalisée.

Au Canada, jusqu’à la fin des années 60, l’homosexualité était criminalisée par le biais des articles portant sur la sodomie et sur la grossière indécence, passibles de peines de prison de 5 à 14 ans. En 1969, le bill Omnibus présenté par le Premier Ministre Trudeau est venu décriminaliser l’homosexualité et ouvrir une nouvelle ère pour les personnes homosexuelles.

Depuis, nos lois ont à peu près éliminé la discrimination à cet égard, même si l’homophobie n’est pas disparue pour autant. En 1977, le Québec devient la première juridiction en Amérique du Nord à interdire la discrimination basée sur l’orientation sexuelle, en incluant ce motif dans la Charte des droits et libertés de la personne. Quant à la Charte canadienne, elle sera amendée dans le même sens en 1986.

Le Canada sera aussi l’un des premiers pays à légaliser le mariage homosexuel en 2005. Les droits à l’adoption homoparentale sont acquis au Québec depuis 2002, ainsi que dans 7 autres provinces ou territoires.

Dans notre quotidien, on constate la présence de plus en plus évidente de la réalité homosexuelle. Beaucoup d’auteurs de téléromans la mettent en scène et contribuent à modifier la perception populaire de cette réalité. À Montréal, les célébrations de la fierté gaie (Fierté Montréal) attirent maintenant des centaines de milliers de participants ou de spectateurs, y compris de nombreux politiciens. L’Ontario vient pour la première fois de voir accéder au poste de Premier Ministre une personne s’affichant ouvertement comme homosexuelle. Bref, nous sommes rendus très loin de la criminalisation.

La mobilisation contre la pédophilie.

Les choses ont changé tout autrement concernant la pédophilie. Autrefois, les abus sexuels sur des mineurs étaient en théorie condamnés par nos lois mais en pratique, le consensus social opérait pour les ignorer et les dissimuler alors que, de nos jours, ils sont beaucoup plus dénoncés, publicisés et condamnés.

Les lois en cette matière ont progressivement été multipliées, étendues et durcies, y compris en instaurant des peines minimales d’emprisonnement. Le gouvernement Harper a même annoncé son intention de les durcir encore plus. Quant aux types de crimes sanctionnés, en plus des abus sexuels sur les enfants, on a vu apparaître des lois sur le leurre d’enfant, la pornographie juvénile, l’âge minimal du consentement aux relations sexuelles, la prostitution juvénile, le tourisme sexuel, la traite des enfants, etc.

Comme on peut s’y attendre, le nombre de poursuites et de condamnations est allé en s’accroissant aussi. Dans l’opinion publique, la lutte à la pédophilie s’est notamment manifestée dans la multiplication des dénonciations, y compris pour des abus subis il y a plusieurs décennies, et dans l’importance de leur couverture médiatique. On a aussi vu une émission aussi populaire que JE présenter en direct des épisodes au cours desquels des pédophiles piégés par l’animateur étaient ensuite traqués et confrontés par lui devant la caméra et devant le public. Ce genre de téléréalité avait aussi diverti les téléspectateurs des États-Unis de 2004 à 2008 (l’émission To Catch a Predator, sur NBC) et avait pris fin après que l’un des « prédateurs » se soit suicidé juste avant d’être arrêté par la police.

Dans la même veine, le Journal de Montréal a publié et mis en ligne, depuis le 1er février dernier, une carte des régions de Montréal et de Québec montrant les lieux de résidence de personnes condamnées pour des agressions sexuelles de tous ordres. Même sans identification des auteurs, cela fournit un portrait géographique des agressions, tout en alimentant du même coup les hantises du public concernant le crime sexuel.

Des évolutions ou des dérives?

Quant à la normalisation de l’homosexualité, l’idée même d’une possible dérive semble difficilement concevable. Une société peut-elle aller trop loin dans la tolérance? Par contre, sur la lutte à la pédophile, la question est beaucoup plus complexe et délicate, au point où le simple fait de la soulever peut sembler téméraire, tant le consensus qui l’entoure est d’une opacité qui interdit toute forme de discussion ou de réflexion.

À mon point de vue, notre lutte aux abuseurs pédophiles est tout à fait justifiée mais il est un aspect de notre législation sur la possession de pornographie juvénile que je qualifierais plutôt de dérive.

La loi canadienne sanctionne la possession ou l’accès à des documents de pornographie juvénile en assumant que le consommateur serait co-responsable des abus réels commis par les producteurs. Selon cet argument, il faudrait aussi sanctionner les consommateurs d’images de violence et d’autres actes criminels. Quoi qu’il en soit, en examinant notre législation sur la pornographie juvénile, on peut constater que l’argument de la co-responsabilité n’en constitue pas vraiment le fondement.

En effet, selon l’article 161.3 du Code criminel canadien , la pornographie juvénile comprend « toute représentation photographique, filmée, vidéo ou autre, réalisée ou non par des moyens mécaniques ou électroniques », ce qui inclut donc de simples dessins. Elle inclut également, entre autres éléments, « tout écrit dont la caractéristique dominante est la description, dans un but sexuel, d’une activité sexuelle avec une personne âgée de moins de dix-huit ans qui constituerait une infraction à la présente loi ».

Ainsi, notre législation sanctionne non seulement la possession d’images présentant des faits réels mais aussi de textes, de bandes sonores, de dessins ou d’autres œuvres d’imagination qu’une personne pourrait avoir produits pour elle-même et qui suggèrent son orientation sexuelle pédophile, en la rendant passible d’une peine minimale de 3 à 6 mois et pouvant aller jusqu’à 5 ans. La loi canadienne est d’ailleurs l’une des seules législations au monde à inclure des documents fictifs ou virtuels dans sa définition de la pornographie juvénile. On conviendra que la production ou la possession de dessins ou de textes n’implique l’existence d’aucune victime d’abus réels et que nous sommes ici dans l’univers des fantasmes sexuels.

Tout se passe comme si nous avions décidé d’éradiquer le mal en s’attaquant à sa racine, soit l’existence même des fantasmes de pédophilie chez certaines personnes, indépendamment de leur comportement réel en société.

Personnellement, j’ai eu la chance de profiter d’une excellente éducation dispensée par des membres de communautés religieuses, avec un engagement exemplaire et sans même recevoir de salaire. Il est probable que certains d’entre eux aient été sexuellement attirés par les jeunes garçons sans jamais faire de victime réelle parmi eux. Si c’était bien le cas, devraient-ils faire l’objet de notre reconnaissance pour avoir su contrôler leurs pulsions sexuelles ou bien être emprisonnés si, par malheur, des traces matérielles de leurs fantasmes étaient découvertes dans leurs documents personnels?

À d’autres époques, on pouvait emprisonner, torturer ou exécuter des personnes pour ce qu’elles sont et non pour ce qu’elles font, pour leurs idées, leurs opinions, leurs croyances, ou même pour leur « race » ou leur orientation sexuelle, mais dans toutes nos Chartes et nos grandes Déclarations, nous prétendons avoir reconnu et garanti certains droits fondamentaux de la personne.

Dans ce cas-ci, le fait que les lois canadiennes ignorent ces droits sans être contestées ne peut s’expliquer que par la présence d’un très fort consensus social qui vient censurer toute discussion publique ou privée sur la question et qui semble même atrophier nos capacités de réflexion sur ce sujet tabou.

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Kamikazes et tueurs médiatiques : réflexion sur la tuerie de Newton.

NewtonQuand, après avoir plus ou moins encaissé le choc et la stupeur engendrés par ce genre de tragédie, on commence à chercher des explications, il peut être tentant de rapprocher le comportement des auteurs des tueries médiatisées de celui des kamikazes qui commentent des attentats-suicide dans d’autres contextes.

À première vue, rien ne semble nous autoriser à parler de « kamamikase » ou d’ « attentat-suicide » à propos d’Adam Lanza, l’auteur de la dramatique tuerie de Newton au Connecticut, ou de la longue série des autres tueurs médiatiques qui ont sévi avant ce dernier. Pourtant, il s’agit essentiellement d’un suicide orchestré de façon à entraîner un maximum de victimes dans le même bain de sang, tout comme dans les attentats-suicides qu’on observe en Iran, en Afghanistan et dans d’autres conflits actuels.

Les différences entre les deux types de situations sont évidemment nombreuses. Dans un cas, le suicide du tueur vient mettre un terme au massacre tandis que dans l’autre, l’auteur de l’attentat est la première personne à mourir, parfois même la seule. Le premier s’attaque à des concitoyens innocents, et l’autre vise la mort de ses ennemis. C’est cependant sur le plan mental que les différences sont le plus marquées. En effet, même s’il choisit de mourir, le kamikaze n’a pas du tout un profil suicidaire. Au contraire, il est parfaitement adapté à sa société et s’il est prêt à mourir pour une cause, c’est à la suite d’un engagement qui est essentiellement politique et idéologique. Quant au comportement du tueur médiatique, il semble au contraire résulter d’une profonde mésadaptation sociale qui aboutit à la rébellion absolue, le suicide n’étant pas le principal but visé mais plutôt la seule conclusion possible de la tuerie.

Pourquoi alors faire un rapprochement entre des kamikazes afghans ou iraniens et des tueurs médiatiques sévissant aux États-Unis ou dans d’autres pays occidentaux? Parce que comparer est toujours une bonne méthode pour tenter de comprendre les phénomènes sociaux, en particulier ceux qui nous semblent le plus inexplicables.

Des explications opposées et incomplètes.

Pour nous, Occidentaux, il est très difficile de comprendre comment une personne, même à l’esprit dérangé, peut en venir à tuer des douzaines d’enfants ou d’autres victimes innocentes, dans une société où, en principe, il existe tellement d’autres façons de surmonter nos problèmes personnels. De même, il nous est très difficile de comprendre comment, même dans un contexte culturel étranger, une personne saine d’esprit peut décider de se faire exploser avec une bombe pour entraîner la mort de quelques-uns de ses ennemis. Dans le premier cas, nous parlerons de folie et dans le deuxième, de fanatisme religieux, mais ce sont des étiquettes un peu trop commodes pour affirmer qu’il n’y a rien à comprendre.

Notre erreur n’est pas tant de renoncer à comprendre que d’aborder ce genre de phénomène à partir de deux théories opposées, en assumant que le comportement des Occidentaux serait totalement différent de celui des autres humains. Nous aurons surtout recours à la psychologie de l’individu pour interpréter le comportement des tueurs médiatiques, tandis que nous expliquerons le comportement des kamikazes des sociétés exotiques sur la base de leur religion ou leur mentalité, tout en assumant que nous serions affranchis de ce type de conditionnement.

Or il n’en est rien. Au-delà des différences tenant au contexte social et à la forme particulière de chaque culture, les ressemblances sont marquantes et profondes dans les processus en cause. La culture, le système de valeurs et la « religion » (entendue au sens large) déterminent autant le comportement des tueurs médiatiques occidentaux que celui des kamikazes irakiens ou afghans. Si non, pourquoi ces attentats spectaculaires se reproduiraient-ils tous selon un scénario à peu près identique, comme n’importe dans quel rituel social?

Les kamikazes, comme les fous, ont une psychologie.

Nous, Occidentaux, semblons être profondément convaincus d’avoir un jour réussi à nous affranchir des dictats de la culture ou de la religion pour devenir des individus libres de leurs choix et seuls créateurs de leurs valeurs personnelles. C’est notre mythe fondateur, c’est ainsi que nous avons décidé de construire une culture qui se conçoit comme étant radicalement différente de toutes les autres. Mais c’est quand même un mythe et c’est quand même une culture, avec toutes les conséquences que cela implique dans le fonctionnement de notre vie mentale – que nous préférons appeler de la psychologie.

Il est vrai que le tueur médiatique est un individu perturbé mais il l’est quand même en suivant les consignes de sa culture. Par exemple, il utilise des armes à feu comme moyen technique, et ce avec une compétence souvent redoutable. En général, il choisit ses cibles : parfois ses parents mais plus souvent son école, qui est la principale interface entre lui-même et la société qu’il tient responsable de son malheur. Il s’assure que les médias donneront un maximum d’écho à ses actes de rébellion, comme dans toute forme d’acte terroriste. Il opère dans le cadre d’une culture qui définit ses propres valeurs, ses aspirations et même ses frustrations, une culture qui donne un sens à la vie et à la mort – un sens individuel et matériel, selon la culture occidentale –, même si ce sens est très différent de celui défini dans d’autres cultures.

Quant à l’auteur d’un attentat-suicide en Afghanistan ou en Israël, serait-il dénué d’un profil psychologique individuel déterminant dans son geste, dès lors que nous avons décidé d’attribuer un rôle clé à la culture? Si oui, si tous les Palestiniens ou les Afghans sont semblablement formatés par leur culture ou leur religion, pourquoi n’y-a-t-il pas de millions de candidats à l’attentat-suicide?

Si l’auteur d’un attentat-suicide accepte de mourir pour sa cause, c’est peut-être aussi parce qu’il vit dans un contexte de désespoir, auquel il ne voit aucune autre issue. Pour lui, sa vie personnelle et sa survie ne font qu’un avec celles de sa société. Quant à l’auteur d’une tuerie médiatique, il est clair que le rapport est totalement inversé entre lui et sa société mais le sentiment de désespoir pourrait être assez semblable, et la conviction d’être lui-même indissociable de sa société est en fin de compte la même, puisqu’aucune alternative individuelle ne lui semble envisageable en dehors de cette société qu’il tient responsable de son malheur et qu’il voudra éliminer en même temps que lui-même.

Si l’attentat-suicide du kamikaze est bel et bien un acte de terrorisme, c’est-à-dire un moyen d’action symbolique et politique qui prétend aller bien au-delà des dégâts matériels immédiats, il en va exactement ainsi de la tuerie de Newton et des trop nombreuses autres tueries semblables survenues aux États-Unis, au Québec, en Finlande, en Allemagne ou ailleurs. Un individu révolté tente désespérément de changer, par l’action terroriste, la société qu’il rejette et qui l’a rendu malheureux.

D’une certaine façon, même si nous croyons ne rien comprendre à ce genre de comportements, nous y trouvons quand même probablement un sens, le sens même qu’ont voulu y donner leurs auteurs : celui d’une critique radicale et absolue de notre société, dans le cas des tueurs médiatiques, et celui d’une volonté implacable de préserver un peuple à n’importe quel prix, dans le cas du kamikaze. Le problème, c’est que nous ne sommes pas disposés à prendre vraiment acte de ces messages, que ce soit en vertu de notre position de défenseurs de l’ordre établi ou en vertu de notre position d’ennemis objectifs du kamikaze.

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Les droits et libertés de la personne morale

En principe, le Droit définit avec précision les entités soumises à ses prescriptions mais en même temps, on dirait bien qu’il évite systématiquement de définir certaines des notions qui occupent une place essentielle dans son édifice. C’est le cas pour la notion de personne.

La plupart des gens prennent pour acquis qu’une personne est une entité semblable à eux, c’est-à-dire un individu appartenant à l’espèce humaine[1]. Ils savent aussi qu’on parle souvent de « personnes morales » pour désigner des entités collectives officiellement constituées, comme des associations, des partis, des syndicats, et surtout des corporations, y compris les compagnies à numéro.

Les corporations ont systématiquement joué sur la confusion entre personnes réelles et personnes morales pour élargir le champ de leurs privilèges. Par exemple,  chez nos voisins des États-Unis, c’est en invoquant le droit à la liberté d’expression qu’elles ont obtenu de la Cour Suprême, en 2010, le privilège de financer sans aucune limite le parti politique de leur choix . Chez nous, c’est en invoquant ce même argument juridique fallacieux que le journal The Globe and Mail a obtenu un jugement invalidant un règlement municipal de la ville de Québec lui interdisant d’installer sur les trottoirs publics des distributeurs automatiques de journaux qui nuisaient à la circulation des personnes et à celle des machines de déneigement. Aux yeux de certains juges, le droit à la « liberté d’expression » des compagnies est aussi sacré que celui des personnes réelles.

Quand ce genre de personne (morale) commet des crimes, on ne semble pas très bien savoir qui devrait être inculpé. En pratique, les entreprises coupables de crimes, y compris ceux qui causent la mort de vraies personnes, ne sont jamais mises en prison ou exécutées. On se contente généralement d’amendes. Histoire de calmer l’opinion publique, on ira parfois jusqu’à traduire en justice certains des dirigeants mais jamais les propriétaires ou les autres participants impliqués dans les faits.

Il en va tout autrement selon la logique de la loi 78. Un ensemble hétéroclite de personnes réelles qui, en général, n’ont jamais eu de relations entre elles mais qui se retrouvent au même moment dans un espace public sont, en pratique, réputées constituer une personne morale (la manifestation) et cette entité pourra être globalement décrétée comme étant illégale. Chaque personne réelle susceptible d’y être associée deviendra par le fait même passible de sanctions pénales (arrestation, détention, amendes, etc.). Mise à part la présence physique dans des lieux aux contours indéfinis, aucun autre élément de consentement n’est requis pour présumer l’appartenance des personnes réelles à cette nouvelle personne morale désignée comme la « manifestation ».

Un journaliste, un touriste ou n’importe quel passant peut être arrêté s’il se trouve sur place. Quant aux participants volontaires, ils peuvent être arrêtés même dans une manifestation considérée comme légale au départ, si certains d’entre eux décident d’adopter un itinéraire différent de celui qui a été soumis à la police par certains des participants (les présumés organisateurs). Bref, cette personne morale qui a été instantanément créée pour des besoins circonstanciels et purement politiques n’est pas condamnée comme telle mais toutes les personnes réelles qui s’y trouvent associées de facto se retrouvent dans l’illégalité.

Selon l’improvisation de la loi 78, la logique des liens entre des personnes réelles et des personnes morales se trouve complètement inversée quand on passe des corporations aux manifestations.

Peut-être serait-il temps de songer à réserver nos Chartes des droits aux vraies personnes, quitte à rédiger une charte distincte pour préciser les droits des personnes morales et les liens entre ces entités et les vraies personnes qui les ont créées ou qui choisissent d’y adhérer.


[1] La plupart des gens ignorent que les Amérindiens ne sont pas des personnes, puisqu’ils sont exclus de l’application de la Charte canadienne des droits et libertés de la personne.

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