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Le sens de la vie

Quel est le sens de la vie, de ma vie? Grande question, courte réponse: la vie s’écoule en direction de  la mort. Même si pendant des pans entiers de nos vies, elle peut nous sembler aller vers la découverte de l’inconnu, vers la quête de l’amour, vers des enfants qui nous feront renaître ou vers la conquête de l’immortalité, je sais que la vie va dans le sens de la mort. Il n’y a aucun cynisme à le dire. Au contraire, c’est une idée hautement romantique. Combien de pleines lunes nous reste-t-il à contempler? Combien d’étreintes amoureuses encore? Voilà le genre de questions qui donnent un sens à ma vie.

Dans notre société compétitive, on calcule sa position en fonction de l’âge qu’on a au moment d’avoir un doctorat ou son premier million. Bizarrement, les Occidentaux (ma tribu) sont ceux qui croient le moins en l’éternité ou en l’immortalité de l’âme tout en étant aussi ceux qui gèrent le plus souvent leur vie comme s’ils étaient immortels. Pour ma part, depuis très longtemps – en fait, depuis l’âge de 14 ans, au moment de la mort de mon père, qui en avait 46 –, j’ai toujours fait mes choix en calculant le temps qu’il pourrait peut-être me rester à vivre. Et je n’ai jamais eu à changer de méthode.

Origines

Au début, j’étais un peu bébé. C’était vers le milieu du siècle dernier, plus précisément en 1947, à Plessisville. Mon père était commis dans une quincaillerie et avec son maigre salaire, il assurait la subsistance fort décente de toute la famille : les parents, les cinq garçons et, le plus souvent, une bonne qui partageait la vie de famille et secondait ma mère dans les soins aux plus petits. Essayez d’en faire autant en travaillant  comme commis chez Canadian Tire! Quant à ma mère, elle était une forte tête. Elle aurait fait un malheur et beaucoup d’argent dans un Québec post-révolution féministe, mais nous l’avons eue pour nous tout seuls.

Choix de carrière

Après être passé dans les mains – pas au sens littéral, cependant – des Frères des Écoles Chrétiennes, des Pères de Sainte-Croix et des Frères du Sacré-Cœur, j’ai opté pour une formation en anthropologie culturelle, à l’Université Laval. C’était un an avant la naissance du département d’anthropologie. En tout, j’y ai passé huit ans, comme étudiant et comme professionnel de recherche, dans cette période plutôt euphorique qu’a traversée le Québec à la fin des années soixante. Si j’avais vécu une génération plus tôt, je serais sûrement devenu missionnaire mais je pense bien que, loin de mon évêque, j’aurais eu une maîtresse…

Premiers terrains

Mes premiers terrains d’anthropologue ont été vécus sur la Basse Côte-Nord du Saint-Laurent, une région magnifique où se côtoient des villages innus, anglophones et francophones, étalés en un long chapelet qui traverse la frontière du Labrador. J’y ai vécu deux séjours de quatre mois (1968 et 1969), en particulier dans le village de Kégaska. C’est là où, en partageant l’intimité d’une famille de pêcheurs qui sont toujours restés des amis, j’ai le sentiment d’être vraiment devenu un adulte. Et c’est l’un des endroits qui compteraient parmi les finalistes si j’avais à choisir un lieu de réincarnation.

Le vaste monde

Comme je rêvais aussi de découvrir le vaste monde, j’ai ensuite passé huit mois dans un petit village du Mexique, Yancuictlalpan, dans la Sierra Norte de Puebla. Un village où se côtoient des Indiens parlant surtout le Nahuat, la langue des Aztèques, et des Mexicains, appelés Mestizos, parlant l’Espagnol et s’identifiant à la nation mexicaine. Cette expérience m’a aussi transformé en profondeur, en faisant de moi un observateur du quotidien qui peut utiliser plus d’un code culturel de référence, ce qui est la principale caractéristique des anthropologues de métier. Par la suite, j’ai aussi vécu une autre expérience de terrain de quatre mois à Dzilam Bravo, un petit village de pêcheurs  du Yucatan, et puis une autre, de quatre mois aussi, avec une communauté de pêcheurs du Costa Rica, tout près de Puntarenas. En tout, plus de deux ans loin de chez moi, de ma TV et de ma douche, mais proche des autres…

Par la suite, je suis souvent retourné au Mexique ou au Costa Rica, que ce soit pour y amener des groupes d’étudiants dans des séjours d’immersion interculturelle, pour y voir des amis ou simplement pour profiter des charmes de l’univers latino-américain, mais je n’y ai pas réalisé d’autres programmes de recherche comme tels. Et j’ai profité de bien des occasions pour découvrir d’autres langues et d’autres cultures, dans des pays comme le Brésil, Haïti, le Nicaragua, le Pérou et quelques autres, soit en y travaillant, soit comme simple visiteur.

L’anthropologie et l’engagement

Mes expériences de terrain au Mexique et au Costa Rica m’ont  permis de découvrir que je ne voulais pas devenir un anthropologue de type « scientifique », adepte d’une prétendue objectivité, dans la mesure où cela impliquait l’obligation de demeurer dans une position de neutralité par rapport aux sociétés avec lesquelles je serais impliqué. Mes réels engagements viendront plus tard, plutôt tardivement en réalité. Je confesse que cela m’a pris pas mal de temps avant de comprendre. Mais nous sommes l’œuvre de notre milieu social et de notre époque : j’ai même confessé plus haut que j’aurais aussi bien pu devenir missionnaire, moi qui suis maintenant plutôt anticlérical. Cela dit, je connais pas mal de gens de ma génération qui ont connu des engagements plus précoces mais qui vivent maintenant dans un style plutôt dégagé.

Quant à mes propres engagements, ils ne sont pas très spectaculaires et se limitent au combat des idées. Les idées sont des actions quand on les dit. « Sans idées, nous n’allons nulle part. » Ce sont les derniers mots publiés sur le blogue de l’écrivain José Saramago, mort à 87 ans. Je n’ai encore jamais lu Saramago mais la nouvelle de sa mort m’a donné le goût de le découvrir. Je ne sais pas lesquelles de ses idées seront aussi les miennes mais même celles que l’on critique nous enrichissent. Et nous n’avons besoin que de la faible lueur fournie par quelques valeurs de base pour pouvoir naviguer dans ce labyrinthe.

Un métier

Un peu par hasard, un heureux hasard, je suis devenu professeur. D’abord pour découvrir ce métier, et ensuite par choix. J’ai enseigné l’anthropologie pendant 31 ans au Cégep François-Xavier-Garneau (Québec), en collaboration avec sept ou huit mille étudiants environ. Le contact avec des jeunes étudiants et avec des collègues d’un département multidisciplinaire (Sociologie, Économique, Science politique, Anthropologie et Science des religions) m’a apporté un milieu de travail et de vie tout à fait stimulant, en plus d’échapper à certains travers de la vie universitaire, notamment la sur-spécialisation et la compétition. Je n’ai jamais regretté ce choix.

Une vraie recherche

Vers la fin des années 80, j’ai eu la chance de pouvoir réaliser une vraie recherche personnelle qui, sur le plan intellectuel, s’est révélée une passionnante odyssée dont je ne suis jamais vraiment revenu. Il s’agissait d’examiner les fondements cognitifs du racisme tels que formulés et transmis dans les manuels scolaires du Québec. Pour une fois, j’ai eu le sentiment d’avoir découvert quelque chose de fondamental, soit la façon dont procède notre culture occidentale pour mettre en place, d’une façon parfaitement structurée, tous les éléments nécessaires pour que nous ayons la conviction intime de former l’avant-garde de l’humanité, d’être en quelque sorte plus « évolués » que les autres, une sorte d’entité supérieure – qu’on l’appelle « race » ou autrement. Et cela se fait sur la base d’un grand nombre de faussetés, de demi vérités, de manipulations ou d’ignorance de faits cruciaux, dans un jeu savamment orchestré où s’entrelacent le traitement des faits sélectionnés et le jeu des émotions qui leur sont attachées. Le tout concourt à fabriquer une image de Nous (auteurs de l’Histoire) qui est systématiquement le contraire de celle des Autres (objets de la géographie).

Les résultats de cette recherche ont été publiés en 1989 (L’apprentissage du racisme dans les manuels scolaires, Agence d’ARC, Montréal), puis repris sur une base élargie et plus accessible dans Les deux espèces humaines. Autopsie du racisme ordinaire (La Pleine Lune, Montréal, 1994 et L’Harmattan, Paris, 1995), ainsi que dans plusieurs articles.

Cette recherche, qui s’est étalée sur trois ans de façon intensive mais qui se poursuit depuis, m’a conduit à privilégier ma propre culture comme objet de recherche et d’observation, c’est-à-dire pas tellement la culture québécoise francophone mais plutôt celle qu’on appelle « occidentale » et qui est celle de la classe dominante dans notre société mondialisée. C’est une culture qui se considère comme la référence ultime en matière d’humanité mais qui, en réalité, constitue l’exception plutôt que la norme, parce qu’à force de vouloir se distinguer de toutes les autres, elle en est venue à pousser très loin ses traits distinctifs, en particulier son individualisme forcené et son matérialisme absolu. Trop loin, à mon avis, ce qui pourrait finir par la mettre en danger.

En 2003, et dans la même veine, j’ai aussi publié un essai sur l’argent (La mort de l’argent. Essai d’anthropologie naïve, La Pleine Lune, Montréal). C’est une sorte de poursuite de ma réflexion sur le racisme, qui est essentiellement une façon d’assurer et de légitimer des rapports de domination, tout comme l’argent. Je travaille présentement sur un autre livre qui s’intitulerait : La nouvelle race inférieure : le pauvre. Ce n’est pas tellement moi qui ai de la suite dans les idées mais c’est ma société.

La vie d’affranchi

Maintenant que je peux profiter du privilège de vivre comme affranchi en étant travailleur autonome, je travaille moins, je lis et je m’informe de multiples façons, je peux davantage écrire, voyager, échanger avec des amis et collègues, participer à des événements (conférences, colloques, festivals, etc.) tout en découvrant de nouvelles passions, comme l’indescriptible magie de voler comme les oiseaux en parapente, ou en en pratiquant d’autres activités qui m’ont toujours captivé, en particulier l’ébénisterie, qui est pour moi une sorte de méditation zen. Je collabore aussi, très modestement, avec l’organisme Khamtaar/Faire ensemble (www.khamtaar.org). Et je suis toujours disponible pour prendre de nouveaux engagements (conférences, formation, action politique, projets de toutes sortes).

À travers tout ça, le plus important pour moi, sans l’ombre d’un doute, reste le bonheur de partager l’amour au quotidien avec la compagne de ma vie, avec deux enfants qui en sont à construire leur propre vie d’adultes, et avec quelques amis très chers et pourtant gratuits.

2 commentaires pour Profil

  1. Nicholas Belleau dit :

    Monsieur,

    j’entre en relation avec suite à la lecture de votre article paru dans Le Devoir dernièrement («Gauche et droite – À chacun sa définition de la liberté »).

    Je réalise actuellement un documentaire sur l’avenir du Québec et j’aimerais vous inviter à participer à sa constitution.

    À cette occasion, je voudrais que vous exprimiez votre vision de l’avenir de notre société. Plus particulièrement, je voudrais savoir ce que vous espérez de cet avenir et ce que vous croyez qu’il en sera dans les faits.

    Cette entrevue s’inscrira dans le contexte du développement d’un projet dédié à l’avenir de la société québécoise. Aussi, en plus de réaliser un documentaire, au cours des prochaines années, je voudrais développer un outil que l’on pourrait associer (métaphoriquement) à une agora, où les citoyens pourraient discuter et élaborer leurs positions politique face à l’avenir national québécois.

    La chose sera effectuée en leur permettant d’assembler leur propre film à l’aide d’extraits d’entrevues cinématographiques réalisées avec différentes personnalités québécoises issues de tous les milieux et de toutes les origines – la vôtre par exemple.

    Dès lors que vous accepterez de produire une entrevue, je pourrai venir à votre rencontre prochainement. Par exemple, si vous habitiez dans la région de Montréal, je serai en ces parages vendredi et samedi 3 et 4 décembre (puis plus tard dans la saison des fêtes).

    Espérant vous intéresser à mes recherches.
    Espérant surtout vous rencontrer.

    Nicholas Belleau,
    Étudiant doctorant en arts de l’écran,
    Université Laval.

  2. Thérèse-Isabelle saulnier dit :

    Moi, je viens tout juste de prendre connaissance de votre existence grâce à Vigile, où j’ai, moi aussi, tenu une chronique de 2007 à 2009. Je suis allée lire votre chronique «Féminisme: un Québec malade de ses consensus ?», dans la liste en page d’accueil. Très étonnée des idées émises, je n’ai pu faire autrement que d’aller voir quels étaient vos autres textes. J’en ai lu quelques-uns, ce qui m’a donné le goût de faire une recherche plus approfondie sur votre ‘cas’. Il est si rare que l’on tombe sur un penseur aux idées vraiment originales, pour ne pas dire singulières !

    Le 16 mars prochain (mercredi), un colloque sur la philosophie est organisé au Cégep de Victoriaville sur le thème «Quels jugements porter sur le capitalisme ?». Qu’il serait intéressant que vous y soyez ! Sinon, je vais essayer d’y glisser quelques-unes de vos idées. J’ai l’impression que l’effet sera celui d’un coup de tonnerre dans un ciel tout bleu… !

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