Hochelaga Terre des âmes, ou comment l’Histoire délimite le champ des émotions.

Le film de François Girard a suscité des réactions très contradictoires chez les critiques québécois, allant du chaud au froid. Tous ont louangé les qualités techniques du film, mais les froids lui ont surtout reproché sa froideur. Bref, l’émotion des uns n’a pas été ressentie par les autres, sans qu’ils puissent nous expliquer pourquoi.

Comment comprendre cette réaction chez certains spectateurs, dont rien ne permet de supposer a priori qu’ils seraient moins capables d’émotion? On explique généralement de tels écarts par le vécu de chacun, mais je voudrais ajouter à cette explication une composante proprement culturelle, opérant sur le registre de la spiritualité et celui de l’Histoire.

Déjà avec son titre Hochelaga, terre des âmes, le film de François Girard nous amène sur le terrain de la spiritualité. C’est le fil principal qu’il nous propose pour tisser des liens entre les vivants et les morts. À l’autre bout du fil, on trouve un chamane iroquoien ayant vécu il y a 750 ans; à notre bout, un jeune doctorant en archéologie en train de soutenir sa thèse devant un jury.

À première vue, on pourrait voir là une confirmation du mythe occidental voulant que les humains de la préhistoire étaient plus religieux que Nous, qui nous concevons comme étant passés au règne de la Science. C’est sans doute ainsi que le récit est décodé par beaucoup, mais on aurait tort d’oublier que l’archéologie est une science qui incorpore aussi une forte dose de spiritualité dans sa quête même, soit la recherche des traces destinées à devenir les objets d’une forme de vénération dans nos musées. De plus, une soutenance de thèse est en soi une cérémonie, que le diplôme soit décerné en archéologie ou en biogénétique. Et surtout, pour qu’un lien soit établi entre l’humanité du chamane et celle du doctorant, il n’existe aucun procédé excluant la spiritualité, du moins si on souhaite créer un lien de nature identitaire.

Cette proposition du cinéaste attaque de front l’un des fondements essentiels de la culture occidentale actuelle : sa laïcité et, plus profondément, son matérialisme, incarné dans l’affirmation du remplacement de la Religion par la Science. D’abord conçue comme la neutralité de l’État par rapport aux différentes religions, la laïcité est devenue pour beaucoup le rêve d’une éradication de toute trace de religion ou de spiritualité — les deux étant souvent confondues. Dès lors, on peut imaginer que, pour eux, l’image d’un chamane iroquoien paré de ses plus belles plumes et invoquant les esprits ne suffit pas à mobiliser l’empathie et à partager les émotions qui sont mises en scène. Ce chamane incarne l’Autre dans sa version la plus religieuse.

Le deuxième volet de la proposition de François Girard n’est rien de moins que la reconstruction de l’Histoire. Or notre Histoire est aussi porteuse de nos mythes essentiels, et en premier lieu le mythe d’une Histoire qui met pour la première fois le pied ici avec Jacques Cartier — tout vécu antérieur étant de la préhistoire.

À cet égard, il est intéressant de comparer le film Hochelaga de François Girard avec le film Nouveau Monde, de Terrence Malick. Ces deux films ont une parenté évidente sur le plan du langage cinématographique et de certains thèmes traités, mais ils ne sauraient être plus opposés quant aux mythes qu’ils véhiculent.

Dans les deux films, on assiste à une histoire d’amour entre un Européen et une Amérindienne, mais dans le film de Malick, tout passe par le regard et la vision de l’Européen. C’est lui qui enseigne sa langue à son amante, même s’il est tout seul au milieu d’une société amérindienne. Cela dit tout de la vision occidentale du monde, pour qui Nous sommes des Individus contrairement aux Autres qui sont des collectivités. Cela dit également tout de l’Histoire occidentale, selon laquelle Nous sommes les sujets de l’Histoire et les Autres en sont des objets. Autrement dit, Nous sommes l’Histoire et les Autres font partie de la géographie.

Dans le récit de Malick, l’Amérindienne vivra toutes les étapes de sa civilisation : langue, vêtement, écriture, bonnes manières, jusqu’à son ultime consécration, sa présentation à la Reine d’Angleterre. Elle sera avalée à titre d’individu. Quant au héros occidental, il ne sera en rien transformé par sa rencontre avec la culture autochtone. On ne saurait incarner plus radicalement le mythe occidental.

Dans le récit de Girard, tout est inversé. Le colon français parle d’amour à son amante dans sa propre langue, et cela dit également tout. Il accepte de l’épouser sur la base de sa culture à elle, qui lui enfile un collier sans ressentir le besoin de passer par les rituels des Français. Cette scène (très émouvante pour beaucoup) incarne à elle seule la nouvelle Histoire que propose François Girard.

Tout le rapport entre Européens et Amérindiens se trouve inversé. Nous avions appris à imaginer que ces derniers auraient été très impressionnés par les premiers explorateurs européens, allant parfois jusqu’à les prendre pour des dieux. Dans le film de Girard, les Iroquoiens ne sont nullement impressionnés par les cadeaux des Européens et n’apprécient pas leur odeur. Ce bouleversement radical de nos mythes se répercute directement sur la construction des identités.

L’identité est un mécanisme essentiel chez les humains. C’est ce qui définit la nature et l’entendue d’un Nous, y compris pour des Occidentaux convaincus que l’identité s’arrête aux frontières d’un Je. Cette frontière est maintenue par des référents abstraits, comme ceux de l’Histoire ou de la nationalité, mais elle se crée, se vit et se manifeste d’abord par le jeu des émotions. Or le partage des émotions exige l’activation d’une empathie, ce qui sera toujours plus facile à l’intérieur qu’à l’extérieur de la frontière d’un Nous.

Reprogrammer les identités de toute une société, c’est un défi colossal. François Girard sera sûrement déçu du succès mitigé de son film, mais il devrait être fier d’avoir réussi un pari d’une telle audace aux yeux d’une importante proportion des spectateurs. De plus, son film pourrait bien devenir un repère dans notre Histoire.

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A propos denisblondin

Denis Blondin est anthropologue. Il a enseigné l'anthropologie au Collège François-Xavier-Garneau (Québec) de 1975 à 2006 et il agit maintenant comme chercheur, consultant, formateur et conférencier. Il a mené des recherches ethnographiques au Québec, au Mexique et au Costa Rica, ainsi qu'une recherche sur les fondements cognitifs du racisme transmis dans les manuels scolaires québécois. Il a notamment publié L'apprentissage du racisme dans les manuels scolaires (Agence d'ARC, 1990), Les deux espèces humaines (La Pleine Lune, 1994 et L'Harmattan, 1995) et La mort de l'argent (La Pleine Lune, 2003).
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2 commentaires pour Hochelaga Terre des âmes, ou comment l’Histoire délimite le champ des émotions.

  1. Guy Pellerin dit :

    Je n’ai pas encore vu le film, que j’ai l’intention de voir et ton commentaire m’encourage à le voir, ainsi que le film de Malheur k, dont il me reste un vague sous venir…

  2. Anonyme dit :

    Merci

    je n’ai vu aucun de ces films mais j’ai presque tout compris de ton article! J’irai sûrement les voir. IL faudra qu’on reparle de l’avant dernier paragraphe: l’identité est un mécanisme ou la création de l’identité en est un.

    Mais dis donc, tu n’arrêtes pas ton travail intellectuel même en vacances?

    fv

    Demande à Ginette une photo  »in situ » dans cette maison

    ________________________________

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