Le multiculturalisme: un projet pour le Québec

cultureDans l’univers social, la diversité est toujours vécue comme un jeu de confrontations entre des identités, car l’identité est un sentiment collectif qui se construit par opposition à un Autre. Au Québec, le projet souverainiste a pris forme dans un mouvement d’affirmation identitaire contre l’Anglais. Maintenant, il s’affirme surtout contre le Musulman, mais la différence est de taille.

Il y a soixante ans, l’Anglais occupait réellement une position dominante dans la société québécoise et l’idée d’indépendance était synonyme de libération et d’émancipation. De nos jours, le Musulman (i.e. tous les immigrants de culture non occidentale) ne contrôle aucun instrument de domination : ni partis politiques, ni grandes entreprises, ni médias, ni capitaux, ni technologies essentielles, ni territoires (municipalités, etc.), ni aucune autre institution d’importance. Il doit se contenter d’être un électeur bien utile au parti libéral mais sans réel droit de parole. Sur le plan des institutions, il est une menace encore plus imaginaire que ne l’étaient les Juifs dans l’Allemagne pré-nazie. Par contre, les changements culturels induits par l’immigration et par la mondialisation sont bien réels. Toute la question est de savoir s’ils constituent une menace ou un apport enrichissant.

Dans le Québec actuel, l’idée de multiculturalisme est synonyme de ratatinement de la culture québécoise. Cela tient surtout au fait que ce terme désigne la politique canadienne mise en oeuvre par Trudeau le père pour affilier les immigrants au parti libéral, tout en réduisant l’ethnie québécoise au rang des autres ethnies d’immigrants récents. Au delà du terme lui-même, il serait temps de reconnaître que le multiculturalisme est d’abord une réalité incontournable et qu’il est tout à fait utopique de vouloir la combattre ou l’ignorer.

Un certain nombre de constats doivent d’abord être faits pour cerner cette réalité, avant de pouvoir réfléchir adéquatement sur les choix qui nous restent :

  1. La multiculturalité est la modalité d’existence des humains. D’abord en tant qu’espèce : nous sommes génétiquement programmés pour créer des cultures qui sont parfaitement indépendantes de nos gènes et nous en créerons donc toujours un très grand nombre.
  2. En tant qu’individus : nous sommes tous des individus multiculturels parce que nous fonctionnons tous en combinant des schémas issus de diverses cultures. C’est là une tendance qui s’accélère et qui crée des identités multiples.
  3. Les grandes cultures (je parle de populations seulement) sont toujours un amalgame de petites cultures; elles ne résultent jamais de la simple croissance démographique d’une petite société. Par exemple, la France actuelle est issue d’un tel amalgame et malgré une vigoureuse politique d’État-Nation, on y parle encore dix autres langues que le Français[1]. D’autres pays en utilisent des centaines. Cette réalité ignorée ou niée dans nos représentations est quand même la réalité vécue dans ces sociétés.
  4. Une identité collective peut chercher à se maintenir à l’identique, ainsi que le souhaitent les Hassidim, les Amish et beaucoup de Québécois ou de Français. Elle peut aussi vouloir se maintenir dans un mouvement incessant de réinvention. Les Égyptiens existent depuis 4,000 ans mais ils ont bien changé. C’est un choix collectif que nous pouvons faire.
  5. Notre culture occidentale nie ou ignore le rôle des cultures dans l’existence humaine. Pour se distinguer de toutes les autres, elle affirme avec force que nous sommes essentiellement des individus et que nous pouvons choisir librement nos valeurs. Cette affirmation vient nier la réalité des déterminismes socioculturels, qui Nous affectent en réalité autant que les Autres. Elle nie donc l’existence même de la culture pour Nous, tandis qu’elle la nie d’une autre façon pour les Autres, en renvoyant leurs cultures dans un passé imaginaire qui serait moins évolué. Bref, les Occidentaux sont des sortes de climatosceptiques en matière de diversité culturelle. Sauf qu’ignorer des réalités n’implique pas qu’elles cessent d’exister et d’agir.
  6. Malgré leur diversité culturelle, les humains partagent une commune nature humaine qui ne se limite pas à la forme du corps mais qui implique aussi tout le fonctionnement mental : le processus mentaux impliqués dans le langage, la pensée, la créativité, l’intelligence, le raisonnement (i.e. la « rationalité », quoi qu’en disent les adeptes du culte des Lumières), et tout le champ des émotions. Ils ont donc tout ce qu’il faut pour participer à une société qui serait multiculturelle tout en étant dotée d’institutions communes.

Comment s’orienter à long terme, après avoir pris note de ces constats? Si on admet le fait que la multiculturalité des humains est une donnée incontournable, adopter une politique de multiculturalisme reste la seule voie possible d’un avenir pour notre société comme pour les autres et pour l’ensemble de l’humanité. C’est aussi la seule façon de pouvoir naviguer plutôt que de se laisser dériver dans ce mouvement. Le repli en vase clos des cultures sur elles-mêmes n’est une solution possible que pour les petites minorités qui ont la chance de vivre dans uns société tolérante.

Adopter le multiculturalisme ne signifie pas du tout emprunter la politique canadienne existante, bien au contraire. Le Canada se vante de valoriser le multiculturalisme mais en réalité, il souhaite plutôt suivre la voie déjà empruntée par les États-Unis pour assimiler progressivement ses immigrants et les incorporer à un système social monoculturel.

Dans sa Constitution et sa Charte des Droits et Libertés de la personne, le Canada ne reconnaît aucun droit à une communauté culturelle, à l’exception d’une section consacrée aux écoles des minorités francophones ou anglophones. Il se veut un pays composé de « personnes », pas de communautés, sauf pour les corporations, qui peuvent toujours revendiquer des droits en se déguisant en « personnes morales ». Certaines collectivités (homosexuels, femmes, personnes âgées, handicapés, etc.) peuvent faire valoir des droits mais les communautés sont assimilées à de simples collectivités. Quant aux Premières Nations, leurs droits antérieurement reconnus sont maintenus (sans être définis) mais ils ont été exclus de l’application de la Charte jusqu’en 2008[2]. Ils n’étaient même pas des personnes.

Une politique de multiculturalisme pour un futur Québec souverain est aussi à l’opposé de l’esprit qui a animé jusqu’ici le mouvement souverainiste québécois. C’est un véritable virage à 180 degrés qu’il faudrait opérer, en commençant par reconnaître pleinement la souveraineté des peuples autochtones sur les territoires qu’ils occupent, ce qui est la seule façon de leur concéder l’autonomie requise pour pouvoir se développer dans la cohérence, et par reconnaître des droits collectifs aux autres communautés culturelles. Cela n’exclut pas qu’on mette en même temps en place une véritable politique d’accueil et d’intégration des nouveaux immigrants, ni qu’il existe des quotas d’immigration.

Actuellement, à peu près tous les intellectuels de la France et du Québec brandissent le terme de « communautarisme » comme étant la pire maladie qui pourrait menacer leur propre société. Il est quand même assez paradoxal de constater que la protection de leur propre communauté culturelle est l’inspiration première de leur condamnation.

Au lieu de réfléchir aux véritables choix qui s’offrent à nous et de prendre les devants pour arriver à des objectifs choisis, nous semblons plutôt ramer à contrecourant, risquer de réanimer les anciennes guerres de religion et perdre un temps précieux avec des politiques d’éteignoirs telles que décréter quel pourcentage de français doit apparaître sur les affiches commerciales, quels symboles vestimentaires sont acceptables en public ou quels accommodements seraient à la limite « raisonnables, en croyant ainsi restaurer une pureté culturelle perdue. Comme si, les objectifs étant mythiques, les moyens pour y arriver pouvaient se contenter d’être magiques. Avec cette logique, il suffirait de faire disparaître le voile islamique pour faire disparaître la menace. Aussi bien simplement fermer les yeux!

On se pose actuellement la question du racisme systémique au Québec, surtout à propos des Autochtones et de certains groupes d’immigrants. Le racisme est toujours systémique, il n’est jamais une caractéristique individuelle. C’est une construction culturelle particulière du rapport Nous/Autres, pas un phénomène universel.

Le racisme se développe en deux temps. Le premier est l’établissement d’un réel rapport social de domination, et non pas une simple relation mentale affirmant la supériorité du Nous par comparaison à l’Autre. La domination s’établit, soit par exclusion (on envahit un territoire et on en chasse ou élimine les occupants[3]), soit par exploitation (on en fait nos esclaves). Ensuite (et en même temps) vient la construction culturelle d’un système de légitimation, qui interprète la domination, soit en la transformant en une imaginaire opération bienveillante (« civiliser » les Autres), soit en la présentant comme le résultat d’une supériorité qui serait inscrite dans l’ordre naturel plutôt que dans l’ordre social. Autrement dit, que nous n’en sommes pas responsables. En Occident, cette naturalisation s’est faite en invoquant des lois biologiques, les lois de la « race ». Maintenant, nous invoquons plutôt la « culture » mais nous la concevons encore avec des concepts biologiques (évolution pour Nous, adaptation pour les Autres).

Le rapport de domination créant une réelle infériorité sociale, il est facile de mépriser ensuite les Autochtones du Canada et de penser que mettre leurs enfants dans des pensionnats est une œuvre bienveillante. Quant aux immigrants issus des pays pauvres, il est facile de penser que le fait même de les admettre dans l’un des meilleurs pays du monde est une œuvre de bienveillance, et non pas un désir d’avoir de la main d’œuvre et des acheteurs pour nos maisons et autres bébelles. On attend alors d’eux de la reconnaissance et de l’humilité (i.e. de la discrétion).

Dans la culture québécoise actuelle, on voit se développer un champ de représentations qui tourne autour de l’islamophobie. Il est directement lié à la composante défensive du nationalisme québécois. Ce champ se développe surtout en réaction à une image de l’immigrant non-occidental, cristallisée par le Musulman. Cette représentation combine les éléments imaginaires recyclés du Noir et ceux du Juif. Comme le Noir, le Musulman serait inférieur à Nous, mais sur la base de sa culture religieuse et « pré-moderne », non pas de sa race, ce qui relèverait d’un racisme inadmissible de nos jours. Comme le Juif, il serait assez rusé pour constituer une sérieuse menace de contamination de notre société et de notre identité, en vertu de ses capacités d’infiltration par l’immigration ou par l’Internet.

Cette dérive inavouée de notre héritage culturel, en partie importée de France, se construit à partir d’un fond de racisme qui mène à un rejet global de l’Autre, et d’une surface antiraciste[4] qui écarte l’option d’une hostilité spécifique au Musulman pour la reporter sur un rejet généralisé de « la religion », conçue comme la marque essentielle d’une culture pré-moderne, moins évoluée ou « barbare »[5], et donc inférieure.

Les conséquences de ce mouvement culturel ne concernent pas seulement les Autres, elles Nous concernent aussi directement, puisqu’en rejetant toute religion comme étant inférieure et dangereuse, c’est aussi toute Notre histoire que nous rejetons. L’héritage des congrégations religieuses en matière d’éducation se trouve ainsi fortement dévalorisé, notamment par sa représentation comme une vaste opération de pédophilie. Quant à l’héritage plus global de l’Église catholique et des autres Églises chrétiennes, il est aussi dévalorisé par sa représentation comme responsable du patriarcat.

Le Québec a effectivement vécu, au moment de la Révolution tranquille, une coupure radicale avec son passé. En quelques années seulement, toutes les institutions d’enseignement, de soins de santé et de sécurité sociale ont été sécularisées. La période précédente était déjà appelée « la Grande Noirceur » mais actuellement, sa représentation se cristallise autour de l’opposition entre un patriarcat oppressif et un féminisme affirmé comme valeur universelle. La condamnation de l’Islam et les appels à un Islam des Lumières[6] viennent réanimer le mythe occidental des Lumières qui auraient illuminé l’Europe au 18e siècle et le Québec en 1960 mais qui tarderaient à illuminer de vastes pans de l’humanité actuelle.

Pour pouvoir orienter à long terme les changement sociaux que nous souhaitons, il faut prendre conscience des mouvements culturels qui nous traversent actuellement et, en particulier, du fait que choisir de dévaloriser radicalement notre propre histoire n’est pas la meilleure stratégie pour valoriser notre identité collective et en assurer le développement.

Pour mettre fin au racisme systémique, la seule solution serait de mettre fin à la domination en élaborant une véritable politique multiculturaliste. Pour cela, il serait utile de référer à des modèles existants, mais on n’en trouve pas parmi les sociétés occidentales, même s’il existe dans le monde de nombreuses sociétés multiculturelles qui vivent en paix. Par contre, l’ambitieux projet actuel d’une Europe unifiée vise à mettre en place un tel système social, capable d’aménager les rapports entre de multiples cultures nationales ou régionales, et non pas à devenir une mégasociété monoculturelle rivalisant de grosseur et de lourdeur avec les États-Unis.

Alors pourquoi chercher à faire cette révolution socio-culturelle dans un Québec indépendant plutôt qu’à l’intérieur du Canada? D’abord parce que ce serait plus difficile et plus compliqué de le faire à l’échelle canadienne, mais c’est aussi un objectif à long terme, comme ce l’est à l’échelle de la planète, ce qui est le plus grand défi jamais rencontré par notre espèce. Et aussi parce qu’une dynamique socio-politique (souverainiste) est plus forte si elle est associée à une dynamique identitaire (renouvelée). Si le Québec décidait de s’engager dans cette voie, il pourrait éventuellement développer l’un des premiers systèmes sociaux de ce type et servir de modèle à d’autres ensembles.

Un projet de société à la dimension d’un Québec souverain offre plus de chances de succès parce qu’à cette échelle, il est plus facile d’organiser avec cohérence les institutions d’un pays. Or la cohérence des institutions est l’ingrédient essentiel pour tout développement, que l’on soit un pays riche ou un pays pauvre. Le manque de cohérence découle presque toujours d’une situation de domination extérieure, surtout quand cette domination est exercée par de multiples agents extérieurs sans rapports entre eux et sans concertation (FMI, Multinationales, ONGs, Églises, États tuteurs ou invasifs, etc.). Il est le principal responsable du « sous-développement » durable des pays non-occidentaux.

À l’inverse, le maintien de cette cohérence des institutions est ce qui explique le développement du Japon au 19e siècle, le seul État précolonial ayant conservé son indépendance, et maintenant celui de la Chine. À l’intérieur du bloc occidental, c’est aussi ce qui explique le niveau de richesse de l’Islande ou d’autres petits États européens surpeuplés et sans empires coloniaux. Or la cohérence des institutions est intimement liée à l’autonomie politique, et non pas au caractère monoculturel en soi. Jamais l’Islande, petit pays isolé et sans ressources, n’aurait pu devenir un pays riche si sa population considérée comme « blanche » et la rareté de ses ressources ne l’avaient laissé à l’abri des conquêtes coloniales.

On notera que ces arguments sont dissociés de tout nationalisme ethnique et qu’un projet de société multiculturelle et indépendante s’adresse aussi directement aux Anglophones du Québec, aux Premières Nations et aux Néo-Québécois. Bien sûr, construire des institutions cohérentes à plusieurs reste un défi important mais gaspiller notre temps en querelles est sûrement bien plus stérile.

La question identitaire est un thème politique qui est mobilisé très différemment par tous les partis politiques mais par aucun parti ou mouvement souhaitant promouvoir un projet de société qui soit axé sur une reconfiguration majeure de l’« identité québécoise ».

[1] Corse, Occitan, Catalan, Alsacien, Basque, Francoprovençal, Breton, Flamand, Picard et Francique lorrain. Il s’agit de véritables langues, incomprises des autres, et non de simples « patois » ou parlers régionaux.

[2] L’article 67 écartait tout recours invoquant de la discrimination en vertu de la Loi sur les Indiens.

[3] Il ne reste plus d’Autochtones à Terre-Neuve ou dans les Antilles.

[4] Je ne développe pas beaucoup ici cette composante bien réelle de notre culture : l’humanisme, l’affirmation de droits universels, etc. Elle est bien réelle et elle occupe une place centrale dans nos représentations conscientes mais elle occulte tout le racisme inconscient qui accompagne l’entreprise de domination occidentale du monde.

[5] Le Canada a sanctionné, le 18 juin 2015, sa Loi sur la tolérance zéro face aux pratiques culturelles barbares.

[6] Titre d’un essai de Malek Chebel.

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A propos denisblondin

Denis Blondin est anthropologue. Il a enseigné l'anthropologie au Collège François-Xavier-Garneau (Québec) de 1975 à 2006 et il agit maintenant comme chercheur, consultant, formateur et conférencier. Il a mené des recherches ethnographiques au Québec, au Mexique et au Costa Rica, ainsi qu'une recherche sur les fondements cognitifs du racisme transmis dans les manuels scolaires québécois. Il a notamment publié L'apprentissage du racisme dans les manuels scolaires (Agence d'ARC, 1990), Les deux espèces humaines (La Pleine Lune, 1994 et L'Harmattan, 1995) et La mort de l'argent (La Pleine Lune, 2003).
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