Chiites et Sunnites, ou l’art d’ignorer les réalités politiques.

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Presque chaque jour, nous pouvons entendre des chroniqueurs politiques ou d’autres spécialistes nous expliquer les innombrables conflits qui sévissent au Moyen-Orient. L’auditeur moyen n’y comprend rien de plus au sortir de la savante analyse qu’avant d’y avoir été exposé. Tout ce qu’il pense comprendre, c’est qu’il y a des Chiites et des Sunnites (parfois aussi d’autres factions, comme les Wahhabites ou les Salafistes) et que ces factions en conflits perpétuels sont des sous-groupes de l’Islam qui ne peuvent pas vivre ensemble pour des raisons qui doivent certainement découler de leurs divergences théologiques.

Dans les années 1970 à 2000, nous avons entendu ces mêmes analystes nous expliquer le conflit souvent sanglant qui sévissait en Irlande du Nord. Pour un auditeur moyen, il s’agissait d’une sorte de guerre civile entre des Protestants et des Catholiques, deux sous-groupes de la Chrétienté européenne. Autrement dit, une guerre de religion, comme celle qui sévirait maintenant dans plusieurs pays du Moyen-Orient.

Est-il vraisemblable que les adeptes d’une religion soient convaincus que le Pape est infaillible ou que le gendre du Prophète était son successeur légitime, à un point tel qu’ils soient prêts à partir en guerre contre ceux qui divergent d’opinion sur de tels sujets, dans le but de rétablir ainsi la vérité? Si non, on doit supposer que ces interprétations des conflits sont une caricature grossière de la réalité. Or, la simple désignation des factions en présence par leur allégeance religieuse a cet effet pervers de nous laisser croire que la religion en serait le mobile central.

Dans le cas du conflit entre Catholiques et Protestants d’Irlande du Nord, une description un tantinent plus complexe des enjeux nous permettait de comprendre qu’il s’agissait très clairement d’un conflit de nature politique et non pas d’une guerre de religion, et que les étiquettes de Catholiques et de Protestants n’étaient qu’une façon commode de désigner les camps adverses. En gros, un conflit entre une majorité de nationalistes irlandais (incidemment catholiques) désireux de mettre fin à 500 ans de domination anglaise et une minorité de loyalistes descendants des conquérants anglais (incidemment protestants) désireux de la perpétuer.

Pourquoi en irait-il autrement en Syrie, en Iraq, en Lybie ou en Afghanistan? Parce qu’il s’agit de peuples foncièrement religieux, contrairement à Nous, les Modernes, libérés de l’emprise des religions?

En l’absence d’une description un tantinet plus complexe des enjeux réels, c’est malheureusement la conclusion à laquelle nous en venons, consciemment ou pas. Et encore plus malheureusement, c’est aussi une conclusion que nous tirons à propos du conflit plus global qui oppose les États-Unis et leurs alliés occidentaux (notamment canadiens et européens) à plusieurs pays du Moyen-Orient. Comme si nous, les Occidentaux post-chrétiens, nous nous contentions de défendre nos valeurs contre une offensive à visées théologiques de l’Islam! Et comme si nos intérêts politiques ou économiques n’y jouaient aucun rôle, pas plus que ceux des autres pays concernés!

Le Moyen-Orient est actuellement le théâtre d’un grand nombre de conflits entre rivaux locaux et internationaux, dont les enjeux sont extrêmement complexes, beaucoup plus que dans le conflit en Irlande du Nord. Je ne doute pas un instant que l’interprétation de ces conflits soit extrêmement difficile, particulièrement à l’échelle locale, mais il me semble évident que de prétendre les expliquer en brandissant simplement les étiquettes religieuses des protagonistes conduit surtout à masquer l’essentiel des enjeux qui sont en cause.

Pour un exemple intéressant d’analyse politique globale des conflits en cours au Proche-Orient, on peut consulter avec profit la synthèse faite par Rachad Antonius : http://www.huffingtonpost.fr/rachad-antonius/proche-orient-turbulences-politiques-ou-deblocage-ideologique/

On notera que les étiquettes « Chiites » et « Sunnites » n’y sont pas utilisées.

En découvrant la réalité sociale et politique à l’origine de ces conflits, on réussirait peut-être à découvrir du même coup que la religion n’est pas non plus à la source des tensions qui se vivent en France et dans le reste de l’Europe entre « Chrétiens » et « Musulmans ». À moins que l’on considère le féminisme comme une religion…

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A propos denisblondin

Denis Blondin est anthropologue. Il a enseigné l'anthropologie au Collège François-Xavier-Garneau (Québec) de 1975 à 2006 et il agit maintenant comme chercheur, consultant, formateur et conférencier. Il a mené des recherches ethnographiques au Québec, au Mexique et au Costa Rica, ainsi qu'une recherche sur les fondements cognitifs du racisme transmis dans les manuels scolaires québécois. Il a notamment publié L'apprentissage du racisme dans les manuels scolaires (Agence d'ARC, 1990), Les deux espèces humaines (La Pleine Lune, 1994 et L'Harmattan, 1995) et La mort de l'argent (La Pleine Lune, 2003).
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Un commentaire pour Chiites et Sunnites, ou l’art d’ignorer les réalités politiques.

  1. Françoise Vaillancourt dit :

    Voilà bien ce que mon voisin fervent catholique et bêtement raciste ne comprendrait pas! Bel article. FV

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