L’Islam et l’Occident (2e Partie): rationalité et irrationalité

imagesLa principale différence entre l’Islam et l’Occident est que l’un célèbre la liberté des individus alors que l’autre préconise plutôt la soumission à la parole d’Allah et au bien-être de la communauté.

Si, dans le monde islamique, la soumission est affirmée et respectée, elle est perçue par l’Occident comme étant arriérée, horrible, religieuse ou irrationnelle. Mais vus de notre univers culturel, les choix et les comportements des Autres nous sont toujours apparus comme irrationnels, à tel point que la rationalité est devenue notre définition de nous mêmes.

Par exemple, dans une entrevue avec Stéphane Baillargeon après les attentats de Charlie Hebdo, Catherine Saoutier parle de « la rationalité dont est si fier l’Occident et qui est tellement détestée par les extrémistes religieux ».

Cette définition de Nous par la rationalité et des Autres par l’irrationalité ne semble avoir aucune limite. Ainsi le philosophe Georges Leroux déplore qu’Adil Charkaoui rejette « l’intervention de la raison dans tout ce qui concerne la doctrine religieuse ». Est-ce qu’une religion devrait être élaborée sur la base de raisonnements logiques et rationnels ?

Dans la même veine, le blogueur Jacques Légaré (Huffington Post) affirme que « le rationalisme des valeurs modernes est tout autre que les valeurs religieuses liées aux textes sacrés. » (communication personnelle). Même les valeurs seraient donc, chez Nous, des produits rationnels.

On peut se demander où ça s’arrête. Est-ce que le Hockey, le Heavy Metal ou la danse en ligne seraient aussi plus rationnels que leurs équivalents du monde islamique ?

Le problème, c’est que la rationalité n’est jamais définie, si ce n’est comme une propriété intrinsèque et supposément évidente de la culture occidentale, tout comme les productions des autres cultures seraient par essence irrationnelles parce qu’elles nous apparaissent ainsi.

Cette prétention découle de l’une de nos croyances fondatrices, celle voulant que l’Occident, au siècle des Lumières, aurait subi une mutation culturelle qui aurait eu des effets génétiques sur nos cerveaux de façon à assurer la domination de la pensée rationnelle sur toute autre forme d’activité mentale impliquant l’intrusion des émotions.

On n’a jamais cherché à expliquer pourquoi cette mutation se serait produite justement à cet endroit du monde et à ce moment de l’histoire. Je suggère que ce n’est peut-être pas l’effet du hasard si, à ce moment, l’Occident venait d’assurer sa domination sur une grande partie de la planète et sentait le besoin de se redéfinir en opposition à toutes les autres cultures.

Si l’univers islamique nous semble aussi irrationnel, il est probable qu’il en va de même dans les perceptions que les gens du monde islamique peuvent avoir de nous. Un jour, il y a quelques années, j’ai cru en déceler un échantillon significatif dans les propos d’un citoyen iranien interrogé par un journaliste occidental à propos des manifestants étudiants qui réclamaient plus de démocratie. Cet homme disait : « Ils veulent être libres. Ils veulent être comme des animaux. » Pour lui, la liberté individuelle représentait une vie de coyotes ou de jaguars plutôt qu’une vie sociale civilisée impliquant la soumission à un ordre social conçu pour le bien-être de la communauté.

On peut imaginer que son choix de société lui paraissait tout à fait sensé ou même rationnel.

On peut aussi imaginer que, dans son esprit, c’est l’image du monde occidental qui apparaissait comme irrationnelle, absurde et arriérée, jusqu’à un stade évolutif pré-humain. Qu’il pouvait être scandalisé en apprenant à la télévision que les mères occidentales abandonnent leurs jeunes enfants aux soins d’employés de garderie et leurs vieux parents au personnel des hospices pour vieillards, que les jeunes consomment des drogues, du sexe et de l’alcool plutôt que d’aider leurs parents, etc. Ce sont là des images choisies mais elles ne sont pas moins réelles que les images choisies que nos médias nous ramènent du monde islamique.

L’Occident a mené les deux guerres mondiales du xxe siècle qui sont, de loin, les évènements les plus absurdes dans l’histoire de l’humanité. Comment peut-il sérieusement prétendre être le champion mondial de la rationalité? Plus récemment, les États-Unis ont attaqué l’Irak sous un prétexte totalement fallacieux, ils ont englouti plus de 3000 milliards de dollars dans ce conflit qui a dévasté et déstabilisé à long terme tous les pays de la région, et tout ça pour quels bénéfices? Si la rationalité (économique) se mesure dans le rapport coûts/bénéfices, j’aimerais qu’on nous la démontre ici.

Quant à la rationalité des individus, les super-riches prétendront qu’il leur en a fallu beaucoup pour amasser leurs fortunes mais comment soutenir que leur comportement est « rationnel » quand ils sont prêts à ruiner des pays entiers pour le plaisir d’acquérir un troisième jet privé ou de contempler un zéro de plus dans leur bilan?

La question de la rationalité ou de l’irrationalité ne concerne pas seulement la différence entre les cultures occidentale et islamique, mais entre tous les humains et toutes les cultures. Ces différences sont multiples et profondes mais elles restent culturelles et ne touchent pas la neurologie du cerveau. La rationalité et l’irrationalité sont indissolublement fusionnées chez tous les humains parce que leur cerveau fonctionne de la même manière, comme celui de n’importe quelle autre espèce.

Prétendre que l’Occident détiendrait le monopole de la rationalité depuis le Siècle des Lumières, c’est justement répéter l’énoncé d’une croyance propre à une culture particulière, la nôtre, soit exactement le genre d’irrationalité que nous reprochons à l’Islam et aux autres cultures.

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A propos denisblondin

Denis Blondin est anthropologue. Il a enseigné l'anthropologie au Collège François-Xavier-Garneau (Québec) de 1975 à 2006 et il agit maintenant comme chercheur, consultant, formateur et conférencier. Il a mené des recherches ethnographiques au Québec, au Mexique et au Costa Rica, ainsi qu'une recherche sur les fondements cognitifs du racisme transmis dans les manuels scolaires québécois. Il a notamment publié L'apprentissage du racisme dans les manuels scolaires (Agence d'ARC, 1990), Les deux espèces humaines (La Pleine Lune, 1994 et L'Harmattan, 1995) et La mort de l'argent (La Pleine Lune, 2003).
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