Sorry kids !

Mine de Shefferville, 1998

Le gouvernement de Jean Charest a créé le Fonds des Générations en 2006.  Il est censé y verser chaque année des sommes destinées à compenser le passif laissé par les Baby-Boomers aux générations qui suivent, c’est-à-dire essentiellement la dette publique. Dans le discours du budget du 20 mars dernier, le ministre des finances Raymond Bachand a promis de verser encore de l’argent dans ce Fonds mais seulement lorsque l’équilibre budgétaire aura été retrouvé.

Alléger un tant soit peu la dette pourrait sans doute faire une légère différence dans les finances publiques des années qui suivront, mais est-ce vraiment là une façon responsable de planifier un meilleur héritage à laisser à nos enfants?

Au delà des chiffres qui apparaissent dans les colonnes de la dette, il y a l’ensemble des choix qui sont faits par la classe politique et générationnelle qui est au pouvoir. Ce qu’on observe dans les faits, c’est plutôt une série de décisions qui visent à liquider au plus vite tout ce qui pourrait être rapidement vendu au plus offrant dans le but d’équilibrer à court terme le budget.

Ce gouvernement, qui a créé en grandes pompes un Fonds des générations, est aussi celui qui fait tout ce qu’il peut pour orchestrer la vente la plus rapide possible de nos réserves de gaz de shiste dans la vallée du Saint-Laurent, et de l’ensemble des réserves minières que recèle le Nord du Québec. Et tout cela au mépris des incontrôlables méfaits causés à l’environnement, au mépris des populations des territoires convoités, tout particulièrement les Premières Nations qui habitent les territoires nordiques depuis des millénaires,  et au mépris de l’ensemble des Québécois des générations qui suivent et qui hériteront de terres dévastées, de cours d’eau et de nappes phréatiques pollués, et du simple souvenir d’un territoire autrefois riche.

Serait-il possible que nous envisagions, ne serait-ce qu’un instant, de préserver l’essentiel de ces richesses pour compenser l’énorme dette qui sera léguée aux générations qui suivent?

Notre gouvernement et toute la société qui le tolère semblent se comporter exactement comme un cultivateur qui aurait décidé de vendre sa terre au spéculateur le plus offrant pour pouvoir s’acheter une Winnebago et aller passer ses hivers dans le sud plutôt que de la conserver pour la laisser à ses enfants. Cette façon de planifier la jouissance immédiate semble s’inspirer exactement de la philosophie d’un mouvement, apparu chez nos voisins des États-Unis, et réunissant des gens dont le but ultime est de dépenser le dernier dollar qu’ils possèdent avant de mourir. Un mouvement qui  a au  moins le mérite de s’afficher tel qu’il est, sous le nom de « Sorry kids ! ».

Dans le contexte actuel, une telle philosophie de la vie prend une allure particulièrement cynique, au moment où le même gouvernement a décidé, sous prétexte de mieux financer l’éducation, d’augmenter de 75% les contributions des étudiants et de leurs parents mais sans toucher aux impôts de tous ceux qui profitent actuellement des avantages de leurs diplômes universitaires.

Peut-être le gouvernement Charest versera-t-il dans le Fonds des générations les 700 millions qu’il aura soutirés aux étudiants et à leurs parents s’il réussit à gagner la partie de bras de fer qu’il mène avec eux.

Denis Blondin

Publicités

A propos denisblondin

Denis Blondin est anthropologue. Il a enseigné l'anthropologie au Collège François-Xavier-Garneau (Québec) de 1975 à 2006 et il agit maintenant comme chercheur, consultant, formateur et conférencier. Il a mené des recherches ethnographiques au Québec, au Mexique et au Costa Rica, ainsi qu'une recherche sur les fondements cognitifs du racisme transmis dans les manuels scolaires québécois. Il a notamment publié L'apprentissage du racisme dans les manuels scolaires (Agence d'ARC, 1990), Les deux espèces humaines (La Pleine Lune, 1994 et L'Harmattan, 1995) et La mort de l'argent (La Pleine Lune, 2003).
Cet article a été publié dans Écologie, éducation, Environnement, Politique. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Sorry kids !

  1. Christiane Carrère dit :

    Je ne peux qu’être attristée et d’accord avec votre analyse…Je suis surprise et terrifiée d’entendre (même des gens que j’aime beaucoup) dire carrément qu’ils ne veulent pas payer pour les autres et que si cela veut dire que, ces autres seront dans le trouble, tant pis? Je m’inquiète du fossé que l’on sent se creuser entre ceux qui souhaitent une société où le soutien de tous (ce qui implique des coûts) et une société où les choix qu’on fait laissent une part de plus en plus grande de nos concitoyens dans le besoin voir dans la misère! Les mouvements, les manifestations que l’on voit actuellement et qui remettent en question cette société qu’on nous impose au nom de l’à priori de la « loi naturelle des marchés » me permet de garder espoir…chaque jour où je vois mon fils se lever pour aller manifester avec ses collègues au collège me fait un baume au coeur…il y a de l’espoir!

  2. Guy Pellerin dit :

    Belle analyse de la situation.
    Je ne peux qu’espérer que la mobilisation étudiante devienne et continue d’être une force qui combat (tra) l’inertie, le cynisme et l’immobilisme actuel.
    Je ne peux qu’espérer que ce mouvement étudiant fort que l’on a vu, devienne une force démocratique puissante.
    Que ceux qui y sont engagés aujourd’hui voteront et entraîneront d’autres à voter, à participer à la politique pour changer le monde et non pas le mettre dans ses poches et celles de ses amis et des plus offrant.

  3. Guy Pellerin dit :

    Petite citation sur un autre registre, En pensant à Monsieur Harper, McKay et autres Tr. D. C. du même acabit::
    “The point of public relations slogans like “Support our troops” is that they don’t mean anything.. That’s the whole point of good propaganda.You want to create a slogan that nobody’s going to be against, and everybody’s going to be for. Nobody knows what it means, because it doesn’t mean anything. It’s crucial value is that it diverts your attention from a question that does mean something: ‘Do you support our policy?’ That’s the one you’re not allowed to talk about.”
    — Noam Chomsky (via elige).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s