L’idée d’indépendance du Québec est-elle morte?

L’idée d’indépendance politique du Québec semble présentement aussi vieillissante que la génération de babyboomers qui l’a portée. Derrière cette idée, il y a cependant une réalité, celle d’un peuple qui se conçoit comme différent de ses voisins, et cette réalité n’est ni morte ni vieillissante, même si elle est aussi menacée de bien des manières. Alors quoi faire maintenant?

Après l’enterrement du Bloc Québécois et devant l’agonie du Parti Québécois, le nouveau parti CAQuiste, poussé par des sondages à faire rêver, vient à peine de sortir de son nid. Avec la mise entre parenthèse de l’idée d’indépendance pour dix ans comme principal programme politique, on ne peut cependant pas dire qu’il offre une voie consistante de renouveau.

En tout cas, l’électorat du Québec, lui, semble loin d’avoir fait son nid dans le giron de la CAQ, pas plus qu’il ne l’avait fait dans celui de l’ADQ. Ce même électorat, qui vient de jeter Gilles Duceppe aux poubelles de la politique fédérale, le verrait bien comme premier ministre du Québec, à la tête du PQ. Pour une valse musette, c’en est tout une.

Une élection culturelle.

Pour moi, l’élection des 58 députés du NPD au dernier scrutin fédéral a été une élection culturelle, une sorte de happening collectif, plus proche de l’œuvre d’art que l’action politique. Elle n’avait strictement rien à voir avec le contexte économique et avec les programmes politiques des partis. Cette élection a tout d’une stépette, dans le plus pur style de Gilles Vigneault à la fin d’une chanson.

Dire cela peut aussi avoir l’air d’une simple stépette. Et pourtant, je pense qu’avant et au fond de nos institutions politiques, économiques ou sociales, il y a réellement une culture, le siège de notre âme collective.

Je ne prétends pas être capable de décrire cette culture mais je crois savoir pourquoi nous, les Occidentaux, sommes si incompétents dans la prise en compte de cette réalité, tout comme nous semblons avoir ignoré jusqu’à l’existence même de l’inconscient individuel jusqu’à ce que Freud nous le fasse entrevoir.[1] C’est que notre propre culture (occidentale) repose sur des fondements qui en sont la négation la plus radicale, à savoir l’individualisme et le matérialisme. Or une culture est une réalité qui est sociale plutôt qu’individuelle et mentale plutôt que matérielle. Nous ne reconnaissons de réalité mentale que celle de l’individu mais ce n’est pas parce que nous ignorons ou nions la culture (pour nous) que nous aurions réussi à nous en affranchir pour devenir réellement de simples « individus », conformément à notre mythe occidental.

Et l’indépendance politique?

Pour en revenir à la question de notre indépendance nationale, il faudrait d’abord se demander pourquoi nous ne l’avons jamais vraiment choisie, ni en 1995, ni en 1980, ni avant. Peut-être étions-nous suffisamment conscients du fait qu’il était plus intéressant pour nous de faire partie du groupe dominant au sein du plus grand empire de l’époque, l’empire anglo-saxon, plutôt que de risquer d’être relégués à la classe des exclus ou des dominés, à l’instar de cette Amérique latine tout aussi européenne que nous dans ses sources. Bref, parce que notre identité d’Occidentaux était plus lourde que notre identité de Canadiens-français ou de Québécois, et parce que l’une et l’autre pouvaient cohabiter.

La question de l’identité est au cœur même du problème soulevé ici. Or, pour l’espèce humaine, le fait de créer des identités culturelles distinctes de celles des voisins est aussi fondamental que le fait de parler. Or nous ne serons jamais une espèce unilingue.

L’identité est une bibitte difficile à tuer. Qu’on pense seulement à la résistance manifestée, après plus de cinq siècles de conquête, par les peuples autochtones des Amériques, au prix de vies vécues dans la misère et le mépris. Alors qu’une simple abdication de la foi identitaire aurait suffit pour garantir une vie de gens riches et choyés (au moins pour ceux du Canada).

Pour nous, Québécois occidentaux riches et choyés, ces exemples n’ont rien pour nous séduire mais, dans les replis de notre conscience culturelle, nous ne sommes pas différents. Dès lors, si les circonstances nous permettent d’accéder à l’affirmation politique de notre identité sans avoir à subir les conséquences néfastes de l’exclusion ou de la marginalisation, nous n’hésiterons pas à la saisir.

À court terme, l’affirmation de la vraie identité du ROC, depuis que le gouvernement Harper en canalise l’expression, est certainement un facteur qui suscite la consolidation de l’identité québécoise. Car l’identité est une valse qui se danse à deux et qui carbure à l’opposition. Or les Canadiens du ROC semblent en train de vivre leur révolution tranquille pour devenir ce qu’ils sont vraiment, en suivant le fil des valeurs inscrites au plus profond de leur culture.

À plus long terme, ce sont aussi les paramètres globaux de la société occidentale qui pourraient bouger assez radicalement, dans la mesure où un nouveau contexte de mondialisation vient remettre en question la domination de l’Occident et les modalités de son affirmation identitaire. Dans ce contexte, ce qui sera déterminant pour nous, ce sont les destinées politiques des autres minorités nationales à l’intérieur même du bloc occidental, principalement celles des Catalans, Basques, Irlandais, Flamands, etc. Tous ces peuples s’accommodent depuis longtemps de statuts de minorités nationales et rien n’empêche que ce genre d’accommodement raisonnable soit aussi notre destin pour un temps indéfini. Mais les choses sont peut-être en train de changer lorsque même les peuples de la tranquille Belgique flirtent avec le divorce.

Car les identités ne disparaissent pas facilement : elles ne font que se déplacer dans une hiérarchie des identités. Elles peuvent s’additionner mais pas se soustraire. Sauf en cas de génocide.

Dès lors, il est tout à fait possible que nous continuions encore longtemps à ranger notre identité québécoise derrière nos identités canadienne, nord-américaine ou occidentale mais je doute que nous puissions faire le choix de disparaître pour nous fondre dans une autre identité. Nos désirs d’affirmation politique peuvent se faire plus silencieux pour un temps mais cela ne signifie pas qu’ils aient vraiment été asphyxiés.

Quoi faire maintenant?

Quant à la question de départ, je veux bien qu’à plus court terme, nous cessions de débattre en permanence de constitution ou de référendum mais cela ne signifie pas que rien d’autre n’est possible. Alors quoi faire?

D’abord, préserver et surtout promouvoir l’usage du français.

Ensuite, continuer à développer une culture et des institutions qui s’inspirent de notre âme collective et qui lui donnent une expression, de façon à alimenter le dynamisme culturel qui pourra inciter les immigrants à participer à un projet commun de société.

En même temps, continuer à conquérir notre autonomie dans tous les domaines : économie, diplomatie, énergie, arts, finance, systèmes sociaux, etc.

Enfin, sur le plan strictement politique, élire au Québec des gouvernements qui priorisent ces axes de développement. Et au fédéral, ne surtout pas refaire l’erreur de militer dans la construction d’un utopique Canada qui serait bilingue et biculturel, tel que Trudeau nous en a fait miroiter le rêve. N’importe quelle autre stépette fera l’affaire.

Et l’indépendance politique suivra, peut-être. Si elle doit venir, elle viendra comme un couronnement, alors que nous pensions qu’elle devait servir d’instrument pour fabriquer la société qui nous ressemble. Et elle pourrait bien venir de notre vivant.

Denis Blondin, anthropologue

denisblondin.wordpress.com


[1] Découverte majeure, en effet, mais qui a aussi eu l’effet pervers de nous faire assumer que l’inconscient serait une réalité strictement individuelle.

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A propos denisblondin

Denis Blondin est anthropologue. Il a enseigné l'anthropologie au Collège François-Xavier-Garneau (Québec) de 1975 à 2006 et il agit maintenant comme chercheur, consultant, formateur et conférencier. Il a mené des recherches ethnographiques au Québec, au Mexique et au Costa Rica, ainsi qu'une recherche sur les fondements cognitifs du racisme transmis dans les manuels scolaires québécois. Il a notamment publié L'apprentissage du racisme dans les manuels scolaires (Agence d'ARC, 1990), Les deux espèces humaines (La Pleine Lune, 1994 et L'Harmattan, 1995) et La mort de l'argent (La Pleine Lune, 2003).
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2 commentaires pour L’idée d’indépendance du Québec est-elle morte?

  1. Guy Pellerin dit :

    Ta naïveté est un vent de fraîcheur.
    J’ai peur un peu tout de même pour la langue… Il est vrai que ma lorgnette est toute montréalaise et vu d’ici avec les gouvernements et partis politiques qui stépettent plus à l’économie (??? l’accurcisme, le turcotisme et tous les autres qui carburent à l’enveloppe brune) qu’à la culture… certaines valeurs identitaires sont en train, lentement de s’effriter, de disparaître.

    • denisblondin dit :

      Salut Guy

      Enfin, une juste apprciation de mon optimisme. Presque tous les autres commentaires reus sur Vigile me trouvent pessimiste, vendu ou toxique. C’est plutt hallucinant.

      bientt Denis

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